Actuelle Antiquité, III – Aelius Aristide : un hypocondriaque antique en temps d’épidémie

Pendant une semaine, Actuel Moyen Âge voyage dans le temps et vous offre une… Actuelle Antiquité ! Aujourd’hui, un auteur romain hypocondriaque qui tente tout pour se guérir…

Malgré la progression de la vaccination contre le coronavirus, l’épidémie continue à nourrir une anxiété générale. Au IIe siècle, une autre épidémie parcourt l’Empire romain et suscite l’inquiétude, sous les règnes de Marc Aurèle, de Lucius Verus et de Commode : la « peste antonine » ou « galénique ».

Un mal venu des dieux

Les guillemets sont de rigueur, car il ne s’agit pas du bacille de la peste (Yersinia pestis). C’est au VIe siècle, sous le règne de Justinien, que ce bacille est clairement attesté pour la première fois en Occident. Comme pour la peste d’Athènes, dite aussi « peste de Périclès », au début de la guerre du Péloponnèse au Ve siècle av. J.-C., il est probable qu’il s’agisse en réalité d’une épidémie de variole. La peste antonine aurait été rapportée depuis la Mésopotamie vers l’Occident. Les soldats déployés face aux Parthes lors de campagnes militaires menées par Lucius Verus ont sans doute été le vecteur de l’arrivée de la maladie dans l’Empire en 165. Pour certains historiens antiques, cette épidémie est une forme de vengeance divine. Selon l’Histoire Auguste et Ammien Marcellin, l’épidémie aurait été le résultat du pillage du sanctuaire d’Apollon à Séleucie du Tigre lors des campagnes de Lucius Verus :

« En réalité, la peste passe pour avoir pris naissance en Babylonie, où un coffret, placé dans le temple d’Apollon et qu’un soldat avait par hasard forcé, libéra des miasmes pestilentiels qui, de là, se diffusèrent dans le pays des Parthes puis dans le monde entier. » Histoire Auguste, Lucius Verus, VIII, 2.

Ce récit permet d’expliquer un mal qui tue, mais qui demeure invisible et insaisissable. Les Anciens ignorent l’existence des virus et des bactéries. Toutefois, la notion d’épidémie est bien présente dans les textes médicaux. Les Grecs emploient le terme de loimos et d’epidêmía et les Latins parlent de pestilentia. Ces mots désignent un mal qui affecte une large population et dont la mortalité s’accentue dans l’espace et le temps. Selon les principes définis dans le Corpus hippocratique, les maladies s’expliquent principalement par le déséquilibre des humeurs ou par les miasmes, qui sont les émanations malsaines présentes dans l’environnement. Précurseur de la distanciation physique, Galien recommande de ne pas s’approcher des malades atteints d’une pestilence, surtout s’ils exhalent une odeur désagréable : c’est là signe de la présence du mal dans l’air.

Comment soigner une épidémie ?

L’une des premières manifestations de la pestilence du temps de Galien est la fièvre, souvent couplée à une perte d’appétit. Pour un médecin grec ou romain, l’observation du corps, de la couleur de la peau, l’aspect des yeux, le pouls, l’interrogation minutieuse du patient sur son quotidien sont autant de moyens destinés à cerner au mieux le mal qui ronge un patient. L’adoption d’un régime adapté, tenant compte par exemple de l’alimentation, des bains ou des exercices physiques ; la prescription de remèdes, tels des purgatifs ou des vomitifs ; ou la pratique d’actes chirurgicaux, comme la saignée, sont autant de stratégies de la médecine gréco-romaine pour combattre les maladies.

Pourtant, au temps de la peste antonine, l’arsenal thérapeutique de Galien est bien impuissant face à la diffusion de l’épidémie, comparée à un « nuage » dans les quelques documents qui témoignent de sa progression. Des provinces orientales jusqu’à l’Angleterre actuelle, en passant par l’Italie, l’épigraphie a livré plusieurs exemples d’épitaphes dont le contenu semble devoir être rattaché à cette crise sanitaire qui surprend les habitants de l’Empire. De fait, beaucoup décident de se tourner vers les forces surnaturelles pour se prémunir de ce mal qui suscite de nombreuses craintes. Dans le monde antique, la médecine rationnelle, les pratiques religieuses et la magie ne s’excluent nullement et peuvent être complémentaires dans les choix du patient..

L’hypocondriaque face à la variole

De ce contexte de crise sanitaire, le rhéteur Aelius Aristide (v. 117 – v. 181) est un témoin majeur. Tout comme Galien, il est originaire de la cité de Pergame en Asie Mineure, et s’illustre par ses discours tout en voyageant à travers l’Empire. La renommée d’Aelius Aristide tient aussi au récit qu’il fait des différents maux qu’il eut à affronter au cours de sa vie dans les Discours sacrés. Les symptômes décrits dans cette autobiographie médicale ne suffisent pas toujours à identifier avec précision les maladies dont il souffre. Il est admis qu’Aelius Aristide était hypocondriaque, compte tenu de la multiplicité des problèmes de santé qu’il décrit et de leur mise en scène : crises d’épilepsie, troubles respiratoires, problèmes digestifs… Il semble bien qu’il ait été atteint par l’épidémie de variole qui frappe l’Empire. La pestilence est mentionnée à l’occasion d’un séjour dans la cité de Smyrne en 165 et semble se manifester par une contagiosité élevée :

« Je me trouvais habiter dans les faubourgs au fort de l’été, et une maladie pestilentielle s’était saisie de presque tous mes voisins. De mes domestiques, d’abord deux, puis trois, tombèrent malades, puis un autre et un autre, puis tous furent au lit, jeunes et vieux, enfin le mal me prit moi-même. […] La maladie atteignit jusqu’aux bêtes de somme, et tous ceux qui quelque part avaient été frappés gisaient au hasard devant les portes. En sorte qu’il n’était même plus possible d’user facilement de la navigation en raison des circonstances. Ce n’était partout que découragement, lamentation, gémissements, tristesse générale. » Aelius Aristide, Discours sacrés, II, 38.

Aelius Aristide tombe gravement malade et ne peut plus s’alimenter, au point que même les médecins considèrent son cas comme désespéré. Alors qu’il est alité, Athéna lui apparaît en rêve et l’exhorte à résister pour survivre. Il choisit comme remède un lavement à base de miel, puis comme nourriture un foie d’oie et un morceau de ventre de cochon. Alors qu’il est en phase de rémission, une sorte de miracle survient, une véritable mort par substitution : son frère de lait, nommé Hermias, meurt probablement de l’épidémie. La fièvre qui habitait encore Aelius Aristide disparaît alors totalement à ce moment précis. Aelius Aristide échappe donc à la mort cette fois-ci.

Le culte d’Asclépios

Aussi, les Discours sacrés apparaissent comme un acte de gratitude pour les faveurs divines accordées par Asclépios, dieu de la médecine et fils d’Apollon. Si le dieu de la lumière pouvait frapper les hommes par des épidémies, son fils était capable de les guérir. Au début du IIIe siècle av. J.-C., à Rome, un sanctuaire lui est d’ailleurs consacré afin de se prémunir d’une pestilence qui atteint la capitale, et dont la nature est très incertaine. Après consultation des Livres Sibyllins, le culte d’Asclépios, dont le nom est latinisé en Esculape, est importé à Rome. Son temple se dressait sur l’île Tibérine et, signe de la continuité des temps, cette dernière abrite encore aujourd’hui un complexe hospitalier. Dans les cités grecques, les sanctuaires d’Asclépios connaissent un rayonnement qui demeure intact entre l’époque d’Hippocrate au Ve siècle av. J.-C. et l’époque de Galien au IIe siècle, qu’il s’agisse de ceux de Cos, d’Épidaure ou de Pergame. Ils drainent des pèlerins malades venus parfois de loin, à l’image du sanctuaire de Lourdes aujourd’hui. Dans ces sanctuaires païens, comme dans certaines églises aujourd’hui, on trouvait de nombreux ex-voto anatomiques qui signifient la reconnaissance du pèlerin pour la guérison obtenue.

Ne négligeant pas les conseils des médecins, Aelius Aristide n’hésite pas pour autant à se rendre dans de nombreux sanctuaires de guérison afin de lutter contre les maux, en particulier celui de Pergame, sa cité d’origine. Une fois sur place, après des rites de purification, il s’adonne au rituel de l’incubation. Le pèlerin dort sur le site du sanctuaire, où des infrastructures sont prévues à cet effet. Au cours du sommeil, le remède sera prescrit par le dieu à travers un songe. Le lendemain, il revient au prêtre de livrer son interprétation du rêve et d’en déduire le traitement le plus adapté. C’est pour cette raison que le récit des rêves d’Aelius Aristide tient une place si importante dans les Discours sacrés. Nourri d’angoisses, il rêve par exemple être capturé par des Barbares, qui font mine de le transpercer, ou encore être attaqué par un taureau.

À partir de là, plusieurs stratégies thérapeutiques peuvent découler de cette oniromancie. Les bains sont fréquemment mentionnés par Aelius Aristide, qui cite de nombreuses sources thermales dont il espère tirer des bienfaits. Il existait un véritable thermalisme dans l’Antiquité et une géographie des eaux en fonction de leurs vertus médicinales, que l’on retrouve par exemple dans l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien. Des bassins étaient aménagés à cet effet dans les sanctuaires de guérison. Aelius Aristide est aussi amené à recourir à d’autres pratiques courantes de la médecine antique comme l’adoption de régimes particuliers, l’observance d’un jeûne, ou la saignée :

« J’avais des catarrhes [inflammation des muqueuses], de la difficulté dans les voies respiratoires, tout était plein de tuméfaction et enflammé ; mon mal d’estomac était à son comble, sans compter bien d’autres maux divers ; j’étais enfermé chez moi en plein été. Cela se passait à Pergame dans la maison du sacristain Asclépiacos. Le dieu m’ordonna donc, en premier lieu, de faire enlever du sang au pli du coude, ajoutant, autant que je m’en souvienne, le chiffre de cent vingt litres. Cela certes manifestait qu’il faudrait plus d’une saignée : c’est ce que prouvèrent clairement les événements qui suivirent. » Aelius Aristide, Discours sacrés, II, 46-47.

Les craintes et les espoirs d’Aelius Aristide l’incitent à mettre son corps sous une autorité, celle du dieu, du prêtre et du médecin, dont la parole revêt un pouvoir instaurant une hiérarchie avec le patient. Elle nécessite néanmoins une confiance puisque les médecins gréco-romains ne possèdent pas de diplôme sanctionnant un parcours d’études. Les médecins antiques sont parfois en désaccord profond, par exemple sur l’usage du jeûne. Aussi, les querelles qui agitent les différentes sectes médicales sur les meilleurs traitements ne sont pas sans évoquer les débats récents sur l’usage de certains remèdes face au coronavirus, par exemple avec l’usage de l’hydroxychloroquine. Les débats animés entre épidémiologistes aujourd’hui sur les plateaux de télévision au sujet des stratégies à adopter face au virus trouvent donc un lointain écho chez les médecins d’époque romaine. Il convient de demeurer prudent quant à la mise en parallèle des épidémies anciennes avec la pandémie actuelle, tant les contextes divergent. Néanmoins, l’histoire de la médecine est révélatrice de l’appropriation des pratiques et des savoirs médicaux par la société dans son ensemble.

Pour aller plus loin :

  • Aelius Aristide, Discours sacrés : rêve, religion et médecine au IIe siècle après J.-C. Introduction et traduction par A. J. Festugière, Paris, 1986.
  • Boudon-Millot V., Galien de Pergame : un médecin grec à Rome, Paris, 2012.
  • Gourevitch D., Limos kai loimos: a Study of the Galenic Plague, Paris, 2013.
  • Harper K., Comment l’Empire romain s’est effondré : le climat, les maladies et la chute de Rome, Paris, 2019.
  • Nutton V., La médecine antique, Paris, 2016.

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