Iel s’appelait Silence

La prochaine mise à jour de l’iPhone fait scandale : parmi les 37 nouveaux emojis qui seront proposés, il y aura une méduse, du gingembre et… un homme enceint ! Pourtant, rien de vraiment nouveau : la question de la fluidité de genre est déjà, au XIIIe siècle, au cœur du Roman de Silence. Ce roman en vers dont on sait peu de chose (il ne nous en reste qu’un unique manuscrit et un certain Heldris de Cornouailles au nom trop arthurien pour être vrai dit l’avoir écrit) raconte l’histoire d’un.e enfant de sexe féminin[1] que ses parents décident d’élever comme un garçon pour qu’elle/il puisse hériter des terres de son père. Le bébé est appelé « Silence », car ce prénom porte en lui le nom masculin latin silencius et féminin silencia. L’auteur, dans son français médiéval picard, genre Silence au masculin ; dans notre français moderne, en suivant la définition du dictionnaire Le Robert, on utilisera le pronom « iel » et l’écriture inclusive pour læ désigner.

La voix de (la) Raison

À douze ans, Silence est en proie à un trouble intérieur. Des allégories se disputent dans sa tête : Nature vient de lui rappeler son corps de femme, Nourriture (d’une certaine manière, notre Culture) a chassé Nature avec colère. Raison prend alors la parole et donne son avis :

Crois mon conseil, Silence, mon ami, et fais la paix dans ton esprit. Fais de ton cœur une citadelle. Si Nature, qui te tourmente en ce moment, te capture en le prenant, sois sûr que jamais plus tu ne pourras être un jeune homme. Tu perdras tout, cheval et charrette. N’espère pas que le roi te donne ton fief, au prix d’un parjure, s’il apprend ta véritable nature.

Le discours direct de Raison commence par une apostrophe apaisante, « Silence, mon ami », qui rappelle à l’adolescent.e son prénom, par-delà les tensions identitaires intérieures. L’allégorie développe ensuite son conseil : Raison incite Silence à cacher au monde sa « véritable nature » de femme pour pouvoir conserver son héritage, « cheval », « charrette » et « fief ». Dans le texte en ancien français, la « véritable nature » de Silence rime d’ailleurs avec « parjure » : cet écho sonore entre les deux mots souligne le conseil de Raison, il faut cacher le corps féminin « naturel », mentir, se taire, pour pouvoir hériter comme les hommes. Le prénom « Silence » était bien trouvé.

Les femmes à la maison

Le discours de Raison fait son effet. Silence, en son for intérieur, change d’avis :


Silence habillé.e en jeune garçon, ses parents autour, dans le Roman de Silence. Nottingham, University of Nottingham, ms. WLC/LM/6, f. 203 r.
Source : Université de Nottingham.

Raison est à son tour restée si longtemps auprès de Silence, elle l’a tant sermonné, qu’il reconnaît avoir cru un conseil stupide lorsqu’il pensait se défaire de ses bonnes vieilles habitudes pour adopter une conduite féminine. Il se rappelle alors les traditionnelles occupations d’intérieur, dont il a souvent entendu parler : l’état de femme et ses usages l’ennuient profondément, il se rend compte que la situation de l’homme vaut vraiment mieux que celle de la femme.

On accède désormais aux pensées de Silence par du discours indirect : le personnage se range à l’avis de Raison, il ne veut pas abandonner une vie d’homme pour une vie de femme. Les femmes, elles, n’ont que des « occupations d’intérieur » dans le texte en ancien français, il ne parle pas d’« habitude », de « conduite », d’« état » de femme, ou de « situation » d’homme (tous ces mots de la traduction sont ici synonymes), mais seulement d’« us d’ome » et d’« us de feme ». La mot us sature donc le texte et rappelle la marque masculine latine us. L’effet est sans doute didactique : on attire l’attention du lecteur et de la lectrice sur le fait que la Nature n’entraîne pas forcément une attitude genrée, que si Silence a bien une nature de femme, iel ne choisit pas pour autant des us de femmes.

Quand Silence parle

Silence prend ensuite la parole au discours direct et affirme clairement son choix des us masculins :

Vraiment, fait-il, quel malheur ! J’irai en dessous quand je suis au-dessus, je suis au-dessus et j’irai en dessous ? J’ai de la valeur et du courage à revendre. Mais je perds tout et je fais mon déshonneur si je souhaite rejoindre l’état de femme. J’ai pensé cela pour me faciliter la vie. Mais ma bouche est trop rude pour donner des baisers, trop raides sont mes bras pour enlacer. Le jeu qu’on mène sous les courtines pourrait vite me mener à la mort, car je suis un jeune homme et non une demoiselle. Je ne veux pas perdre mon grand héritage, je ne veux pas l’échanger contre un moindre. Je ne veux pas manquer à la parole que j’ai donnée à mon père – sinon, que Dieu me fasse connaître la mort ! Nature peut bien s’évertuer, je ne révélerai pas ma situation.

Silence réaffirme qu’iel perdrait des droits en étant perçu.e comme une femme : « J’irais en dessous quand je suis au-dessus, je suis au-dessus et j’irais en dessous ? » La figure du chiasme construit le schéma au-dessus/en dessous/en dessous/au-dessus : le groupe en dessous est enserré dans le discours comme le serait Silence dans la société s’iel y vivait sous une identité féminine. En ayant reçu une éducation masculine, Silence ne peut d’ailleurs plus prendre un rôle de femme : dans le domaine amoureux, « sous les courtines » des rideaux des lits, son corps est désormais « trop rude » et « trop raide », en d’autres termes, trop masculin pour pouvoir tenir le rôle d’une femme dans une relation amoureuse (qui n’est envisagée que dans l’hétérosexualité). Malgré le trouble intérieur qu’implique la dissension entre Nature et Nourriture, Silence a choisi son identité. Par l’utilisation du verbe « être » iel s’affirme : « je suis un jeune homme et non une demoiselle ». Par la triple répétition « Je ne veux pas » en début de vers, iel confirme.

Saint.e Eugène-Eugénie habillé.e en moine montrant ses seins à un juge. Vézelay, basilique Sainte-Marie-Madeleine, chapiteau 59.
Source : Wikipedia

Dans ce passage du Roman de Silence, l’identité de genre est donc un choix et il faut distinguer le sexe biologique forgé par Nature des us de la société. La fin du récit sonne pourtant un retour à l’ordre médiéval : démasqué.e, Silence prend une identité sociale féminine et épouse le roi. Nature est finalement en adéquation avec Nourriture. Mais cette conclusion rapide, en quelques vers, ne doit pas effacer la réflexion sur l’identité qui est menée durant tout le roman et qui nous parle avec force aujourd’hui. Évidemment, dans la pensée chrétienne médiévale, la distinction entre sexe biologique et genre n’est pas celle que l’on théorise au XXIe siècle (et il n’y a d’ailleurs pas une unique « théorie du genre » au XXIe siècle !). Il y a cependant au Moyen Âge une fluidité de genre qui interroge nos idées reçues : Silence mais aussi Jeanne d’Arc, les saint.e.s Eugène-Eugénie, Marin-Marine, Joseph-Hildegonde dans les récits hagiographiques, Yde dans la Chanson d’Yde et Olive, tout.e.s ont un corps féminin et adoptent une identité masculine durant une partie plus ou moins longue de leur vie. Et comment pourrait-on parler de toutes ces personnes et personnages sans utiliser le pronom « iel » et l’écriture inclusive ?

À propos de la version du texte

Le Roman de Silence d’Heldris de Cornouaillesa été traduit par Florence Bouchet dans le recueil Récits d’amour et de chevalerie. XIIe-XVe siècle, D. Régnier-Bohler (dir.), Paris, Robert Laffont, 2000.  L’extrait traduit en français moderne que nous proposons est issu de cette édition, avec quelques modifications. Le texte en ancien français se trouve dans Le Roman de Silence. A Thirteenth Arthurian Verse-Romance by Heldris de Cornuälle, L. Thorpe (éd.), Cambridge, Heffer & Sons, 1972.

Pour aller plus loin

Florence Bouchet, « Le Silence de la travestie : Le Roman de Silence (xiiie siècle) traduit de l’ancien français », Clio. Histoire, Femmes et Sociétés, vol. 10, Femmes travesties : un « mauvais genre », C. Bard et N. Pellegrin (dir.), 1999.

Patricia Victorin, « Le nu et le vêtu dans le Roman de Silence : métaphore de l’opposition entre nature et norreture », dans Le Nu et le Vêtu au Moyen Âge (xiie–xiiie siècles), Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, coll.  « Senefiance », 2001, n° 47, p. 365–382.

Clovis Maillet, Les Genres fluides, Paris, Archê, 2021.

Marie de Rasse, « Travestissement et transvestisme féminin à la fin du Moyen Âge », Questes. Revue pluridisciplinaire d’études médiévales, vol. 25, L’habit fait-il le moine ?, dir. Fanny Oudin, 2013 p. 81–98.


[1] On assimile dans cet article le « sexe féminin » au « corps féminin » et à la « nature féminine » (forgée par Nature) parce que c’est ainsi que les choses sont envisagées au Moyen Âge. La recherche contemporaine montre cependant que la réalité est beaucoup plus complexe et que ce que l’on appelle « sexe biologique » est aussi une construction sociale.

4 réflexions sur “Iel s’appelait Silence

    1. Oui le wokisme existait et la marche des fiertés aussi … merde mais vous êtes tous debiles sur ce site de Merde ?! Ou vous le faite exprès . Vous trouvez une miette de source pour prouvez vos dires … Vous n’avez plus le sens des réalités. Vous êtes une minorité abreuvée par les saloperies venant des usa . Je suis sure que parmi vous , certain se demande encore comment ils peuvent sortir de cette spirale merdique .
      Heureusement, votre vomi historique et votre destruction sociétal ne durera pas . Le bon sens et la vraie nature des choses reprendra sa place . Vous verrez

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      1. Et bien et bien, on respire un grand coup et on se calme. Internet est grand et il y a plein de sites où vous pourrez ressasser votre amertume et vos petites haines entre copains : surtout, ne vous sentez pas obligé de rester sur ce « site de merde » que nous avons la prétention de bien aimer.

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