La maladie d’amour : comment la guérir en trois astuces

Tout le corps s’émeut sans ordre de raison et s’élance par les routes et chemins, de jour comme de nuit, par temps chaud comme par temps froid ; […] le corps ne peut se reposer et le désir ne se pose point […]. On perd le sommeil et l’appétit, tout le corps s’amaigrit […], on renferme de profondes pensées et on pousse de douloureux soupirs.

Vous vous reconnaissez dans cette description ? Pas de panique, vous êtes juste atteint de la maladie d’amour, ou, selon les médecins, d’amor hereos. Cet état pathologique (qui selon les traités médicaux, touche principalement les hommes) se développe surtout lorsque l’amour n’est pas partagé, et va jusqu’à altérer le jugement. Au XIVe siècle, Bernard de Gordon écrit que, quand on développe ce mal, « on croit que la personne aimée est la meilleure, la plus chaste, la plus honorable, la plus belle, la mieux dotée naturellement et moralement entre toutes » (rien que ça). En gros, ajoute malicieusement le médecin reprenant un proverbe, l’amour est aveugle au point que « quiconque est amoureux d’une grenouille la prend pour Diane ».

Se changer les idées

Tout cela ne donne guère envie. Mais heureusement, les médecins ont plein d’idées pour guérir l’amor hereos. Par tous les moyens possibles, il faut arracher le malade à ses pensées et, surtout, chasser le souvenir de la femme aimée. Dès l’Antiquité, on recommande de s’adonner à des activités comme la chasse ou la promenade, de respirer l’air pur ou de profiter du chant des oiseaux. On peut encore écouter de la musique, danser, boire du bon vin ou rire avec des amis. Voyager est aussi très utile pour se changer les idées. Au XVe siècle, Valesco de Tarente précise : « Pour ma part, je conseille d’aller à Paris : le malade y trouvera de quoi se réjouir, et de quoi dépenser son argent ! » À la même époque, Michel Savonarole conseille aux amoureux malchanceux de lire les Remèdes à l’amour d’Ovide.

Un petit tour de chasse et ça va tout de suite mieux… Ou pas.
BNF, ms latin 9333, f. 66 r. (source Gallica/BNF)

Adopter un mode de vie chaste est une autre solution. Si, comme les religieux, les amoureux portent des vêtements de bure, vont sans chaussures, couchent sur des lits de paille dure et se nourrissent de pain et d’eau, la pensée continuelle de la femme aimée s’évanouira à coup sûr. Attention toutefois, car l’abstinence prolongée n’est pas conseillée par les médecins : elle peut même conduire à la mort.

Dire du mal de l’être aimé

Autre technique qui a fait ses preuves : Antonio Guaineri (XVe siècle) conseille de parler avec des proches qui s’efforceront de dénigrer l’amante. Le but est d’inverser le processus et de transformer l’amour en haine. Il est aussi possible de complètement dégoûter l’amoureux de la gent féminine. Comment ? En le confrontant à une femme laide, bien sûr. Et Bernard de Gordon a une idée très précise de la scène :

Il nous faut implorer l’aide et le conseil des vieilles femmes, qui doivent blâmer et critiquer [la femme aimée] autant que possible. En effet, elles possèdent un art plus subtil que les hommes sur ce point […]. Il faut donc chercher la petite vieille la plus immonde d’apparence, dotée de grandes dents et barbue, vêtue d’un vêtement immonde et vulgaire ; et elle doit porter caché en son giron un linge menstruel. Venant à celui qui est pris d’amour, elle doit se mettre à toucher sa chemise de manière déshonorante, en disant que la femme aimée est teigneuse et ivrogne, qu’elle pisse au lit, qu’elle est épileptique et impudique, que son corps est recouvert d’excroissances énormes et que son haleine pue, et toutes les autres paroles monstrueuses dont les petites vieilles sont expertes. Si cependant, en dépit de tous ces efforts de persuasion, il ne veut pas la quitter, elle doit d’un seul coup sortir le linge menstruel et le brandir devant son visage, en s’écriant : « Voilà comment elle est, ton amie ! »

Bernard de Gordon s’appuie ici sur une double tradition. Le corps féminin et les menstruations qu’il produit sont perçus comme quelque chose d’impur ; de plus, le personnage de la petite vieille (vetula en latin) est ambigu. Apparentée à la sorcière, on reconnaît qu’elle est experte : elle sait « lier les liens amoureux ou les défaire », comme l’écrit Valesco de Tarente. Bernard de Gordon précise tout de même que le baratin de la petite vieille ne fonctionne pas à tous les coups, car certains prennent plaisir à entendre des choses dégoûtantes et interdites…

Voir d’autres gens

En fait, pour guérir l’amor hereos, le traitement idéal serait le passage à l’acte avec l’être aimé. Plusieurs médecins affirment même qu’il s’agit du premier remède, et du plus efficace. Petit problème : par définition, l’amor hereos est un amour malheureux. C’est justement le fait de ne pas pouvoir assouvir son désir qui provoque la maladie. Dans ce cas, que faire ? Antonio Guaineri précise que « lorsqu’on ne peut avoir la femme aimée, avoir de fréquents rapports sexuels avec une autre belle femme sera très utile ». Pour Valesco de Tarente, c’est même une question de vie ou de mort :

Si on est contraint par l’amour d’une femme, de sorte que l’on est presque conduit à la mort, il faut user du coït fréquemment : bien que l’on ne puisse posséder celle qu’on aime, cela calmera toutefois l’amour furieux que l’on ressent pour elle.

Mais puisqu’on vous dit que c’est médical ! Jérôme Bosch, Le Jardin des délices, XVe siècle.

Ce conseil a de quoi surprendre, mais il s’inscrit en fait dans une vieille tradition thérapeutique reposant sur la similitude : combattre le mal par le mal, en quelque sorte. En plus, le fait d’avoir des relations sexuelles avec plusieurs femmes différentes empêche le patient de retomber dans son état initial, à savoir la fixation sur un seul objet amoureux. Valesco de Tarente note d’ailleurs, non sans un soupçon d’ironie : « Il faut savoir que de nos jours, peu ou pas du tout d’hommes sont atteints d’amor hereos, car ils mènent une vie tellement dissolue auprès de femmes diverses, que leur amour ne peut se poser auprès d’aucune. » Une thérapie particulièrement efficace, donc, selon lui – à défaut d’être moralement défendable.

Pour aller plus loin

Danielle Jacquart, « La maladie et le remède d’amour dans quelques écrits médicaux du Moyen Âge », Amour, mariage et transgressions au Moyen Âge, Actes du colloque des 24-27 mars 1983, Amiens, éd. Danielle Buschinger et André Crépin, Goppingen, A. Kummerle, 1984.

Nadia Pla, « Remède à la passion amoureuse : la vieille dégoûtante », article à lire sur le blog Chemins antiques et sentiers fleuris.

Certaines traductions, légèrement remaniées, sont issues de ces articles. Les autres sont de l’autrice.

4 réflexions sur “La maladie d’amour : comment la guérir en trois astuces

  1. « avoir de fréquents rapports sexuels avec une autre belle femme » : il s’agit simplement d’un traitement homéopathique, peut-être d’ailleurs la première manifestation de ce courant médicinal condamné au bûcher par Agnès Buzyn..

    Aimé par 1 personne

  2. Excellent article !
    Notez bien que ces conseils sont tout à fait applicable aujourd’hui ; dire du mal, coucher à droite et à gauche, mais le plus difficile sera sans doute de trouver la vieille femme telle qu’elle est décrite.

    Aimé par 1 personne

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