Non, pas de piercing !!

Les piercings sont à la mode et apparemment de plus en plus de gens s’en font de plus en plus : aux États-Unis, en 2012, la moitié de la population avait un piercing d’oreille. Pendant plusieurs siècles, pourtant, arborer un tel objet était synonyme d’indignité…

Du piercing condamné

On retrouve des boucles d’oreilles dans des tombes de nobles franques, wisigothes ou lombardes au Haut Moyen Âge, mais l’objet décline visiblement dès le VIe après JC et semble disparaître totalement au VIIIe-IXe siècle, du moins au nord de l’Europe. Les piercings sont alors inconnus. Plusieurs raisons peuvent jouer : sur le plan pratique, on peut rappeler que le métal coûte cher ; on peut également penser que, vu les conditions globales d’hygiène, les gens avaient bien compris que se faire percer la peau était le meilleur moyen de récupérer une infection, donc de mourir. Enfin et surtout, les piercings souffrent également de la condamnation globale de l’Église pour tout ce qui touche aux modifications corporelles : maquillage, épilation, tatouages, etc. “Vous ne ferez point d’incisions dans votre chair […], et vous ne ferez aucune figure, ni aucune marque sur votre corps” lit-on ainsi dans le Lévitique (verset 28).

H. Bosch, Ecce Homo, vers 1485. Source : Wikicommons

C’est probablement ce dernier point qui explique que peu à peu le piercing soit associé à des figures marginales. Dans la peinture de Bosch, on trouve ainsi des piercings divers – aux lèvres, sur les joues, aux oreilles, au front – sur des personnages peu sympathiques : un acolyte de Ponce Pilate (Ecce Homo, ca.1480-1485), un diable, ou encore quatre bourreaux du Christ (Le Portement de Croix, ca. 1515- 1516). C’est encore le cas dans l’imaginaire contemporain : pensez au maléfique Xerxès de 300, percé de partout…

La présence d’une boucle d’oreille contribue, au Moyen Âge, à dire le statut ambigu d’un personnage : ainsi de Salomé, une des compagnes de Marie souvent qualifiée comme l’incrédule, qui est affublée d’une grosse boucle en or sur un retable de la Nativité exécuté en 1433. De même, le roi Mage Balthazar est le seul à arborer souvent un anneau : ce n’est pas un hasard, car il est noir, donc déjà un peu suspect dans l’imaginaire médiéval.

Au piercing condamnant

Ce lien entre les piercings et les Noirs n’est pas étonnant, car les voyageurs médiévaux ont depuis longtemps souligné la présence de nombreux piercings en Orient, dans les mondes grec et musulman. Dans le récit de Marco Polo, ce sont ainsi des tribus afghanes qui sont décrites comme aimant porter des anneaux, des perles et des boucles dans leurs oreilles. Le pèlerin anglais Symon Semeonis note quant à lui avec stupeur que les femmes de Crète ou d’Alexandrie portent des anneaux dans les oreilles ou dans le nez, et qu’elles le font avec fierté.

Il s’en étonne, car en effet, en Occident de telles marques sont utilisées comme des signes d’infamie : au XVe siècle, les femmes juives d’Italie du nord doivent porter des boucles d’oreille pour ne pas être confondues avec des honnêtes femmes. Un menteur sera puni par le percement de la langue, un voleur par l’incision du lobe d’une oreille, les prostituées sont marquées au fer rouge : l’intégrité du corps est le symbole de l’intégrité de l’âme. Rappelons qu’il n’y a encore pas si longtemps le fait d’avoir des boucles d’oreille était réservé aux filles « de mauvaise vie » : clairement un écho de ces conceptions médiévales.

A. Lorenzetti, Annonciation, 1342. Source : Wikicommons

Le Moyen Âge met souvent dans le même sac prostituées, lépreux, voleurs, juifs, danseurs… Et tous portent ou sont réputés porter des piercings. Enfin, les textes officiels interdisent souvent d’imposer des anneaux au bétail, sauf aux cochons : or le cochon est un animal sale, associé à l’impureté. Pas étonnant dès lors de voir que le très honnête et très conservateur Bourgeois de Paris décrit les Bohémiens, mystérieux nomades associés à l’Orient et vus comme des voleurs, ainsi : « presque tous avoient les deux oreilles percées, et en chacune oreille un anel d’argent, ou deux en chacune ». Les grosses boucles d’oreilles d’Esmeralda ne sont pas sexy : pour l’homme médiéval, elles jouent comme un immense signal d’alerte rappelant que leur porteuse vient d’ailleurs – ou d’autrefois. En 1342, Ambrogio Lorenzetti peint ainsi une Vierge dotée d’une belle boucle d’oreille : blasphème ? Pas du tout, car dans cette scène, qui représente la Purification de Marie, la Vierge est encore une juive, effectuant un rite juif : la boucle d’oreille est alors le symbole de sa judéité, qu’elle est précisément en train d’abandonner puisqu’elle vient tout juste de mettre au monde le Christ… La boucle d’oreille est littéralement une relique du passé, que Marie laissera derrière elle en devenant la mère – symbolique et physique – d’une nouvelle religion.

À ce stade, les marginalités, géographiques, temporelles ou sociales, se répondent et se renforcent.

Du sauvage à la mode

Anonyme, Henri III, vers 1571-1581. Source : Wikicommons.

La mode change en quelques décennies. La chute de Constantinople en 1453 diffuse l’influence grecque en Italie, et la Renaissance diffuse l’influence italienne en Europe. Les boucles d’oreille redeviennent à la mode, pour les hommes comme pour les femmes : Henri III, Henri IV en portent et se font représenter sur des tableaux avec ce genre d’attributs. L’objet se banalise peu à peu pour devenir un bijou parmi d’autres.

Et pourtant, dans le même temps, le piercing reste plus que jamais suspect : il devient en effet l’attribut par excellence des Indiens du Nouveau Monde. Christophe Colomb déjà insiste sur le fait que les Sauvages se percent le nez, les oreilles, les lèvres,… Cela devient un véritable topos de l’Indien, omniprésent dans les représentations.

Du Diable à l’Indien, du Gitan au prince, les piercings évoluent ainsi entre marginalité suspecte, exotisme inquiétant et récupération par la culture principale. On risque moins aujourd’hui de mourir de la gangrène après s’être fait percer la lèvre ou l’arcade sourcilière : mais, même si sa diffusion tend à le banaliser, plane toujours, derrière ces petits anneaux de métal, l’ombre des fantasmes médiévaux qui y voyaient un attribut diabolique, symbole d’infamie et d’étrangeté.

Pour en savoir plus

  • Denis Bruna, Piercing, sur les traces d’une infamie médiévale, Paris, Textuel, 2001.
  • Jacques Chevallier, « Le piercing dans l’art et l’histoire », Histoire des Sciences médicales, vol. 46, n° 3, p. 295-302.

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