Frédéric II l’islamogauchiste

La semaine dernière, Jean-Michel Blanquer a violemment accusé les universitaires, leur reprochant d’être des « islamogauchistes » infiltrés à l’université et d’avoir été les complices intellectuels de l’attentat du 16 octobre. Ce faisant, le ministre instrumentalise l’assassinat de Samuel Paty en reprenant un concept totalement creux forgé par l’extrême-droite (voir notamment cet excellent article sur la genèse du terme , et celui-ci sur la dangerosité de l’expression). Face à ces propos, l’indignation du monde universitaire a été générale, jusqu’à la pourtant assez à droite Commission des Présidents d’Université . Délégitimer quelqu’un en l’accusant de trop aimer l’islam : il s’agit en réalité d’une vieille stratégie rhétorique, dont l’empereur Frédéric II, au XIIIe siècle, fit déjà les frais.

Frédéric II, un empereur arabophile

Frédéric II devient empereur du Saint Empire romain germanique en 1215 et le reste jusqu’à sa mort en 1250. Son règne, à la fois exceptionnel et très mouvementé, marqué notamment par l’opposition aux communes italiennes et à la papauté, a fait de lui un personnage entouré d’une aura légendaire.

Frédéric a été élevé en Sicile, un royaume autrefois dominée par une dynastie islamique et qui était multiculturel et multilinguistique depuis la conquête normande de l’île au XIe siècle. En Sicile, on trouve alors une importante communauté arabophone, des musulmans haut-placés dans l’administration royale, des bâtiments inspirés par l’architecture musulmane, etc. D’abord roi de Sicile, Frédéric reprend les traditions politiques de ce royaume : quand il devient roi de Jérusalem, il se fait probablement couronner en portant le « manteau de Roger II », une superbe pièce d’étoffes originaire de l’Egypte et portant des inscriptions en arabe. Lui-même parle et lit l’arabe.

Copie du manteau du couronnement des rois siciliens. Source : Wikimedia.

Tout au long de sa carrière politique, Frédéric II manifeste son intérêt pour la culture islamique. Il subventionne des savants qui traduisent des textes depuis l’arabe, comme Jean de Panormo, Manfridus de Usila, Nicolaus Pipitone, Nicolaus de Ebdemonia, et qui peuvent également servir d’ambassadeurs pour aller en Tunisie ou en Egypte. Il accueille à sa cour Théodore d’Antioche, astronome et médecin chrétien formé en Irak, ou encore le mathématicien pisan Fibonacci, qui vient d’introduire en Occident les « chiffres arabes ». Frédéric fait former des traducteurs à ses frais personnels : on a par exemple la trace d’un « Abdolla », que l’empereur envoie apprendre à lire et écrire l’arabe, en prenant en charge les dépenses engendrées.

L’éléphant de Frédéric II dans la chronique de Matthieu Paris
 Parker Library, Corpus Christi College, Cambridge, MS 16, fol. 151v

Cette curiosité intellectuelle nourrit sa politique étrangère : partant en croisade pour délivrer Jérusalem, il parvient à en obtenir la cession par voie diplomatique, en négociant directement avec le sultan égyptien (traité de Jaffa, 1229). Il échange également de nombreuses lettres avec les dirigeants musulmans de Tunis, de Syrie ou du Caire : il y parle philosophie, théologie, recherche de la vie éternelle, médecine, gouvernement des hommes, etc. Enfin, il échange des cadeaux, notamment des animaux : le sultan lui envoie un éléphant, et en échange l’empereur lui donne… un ours polaire.

Plusieurs anecdotes célèbres montrent l’intérêt de l’empereur pour la culture islamique. Le chroniqueur Ibn Wasil raconte ainsi qu’après avoir signé le traité de paix avec le sultan, Frédéric visite Jérusalem. Les autorités islamiques ont ordonné aux muezzin de la ville de ne pas appeler à la prière pendant que le roi est là, pour ne pas l’irriter en imposant un son musulman dans une ville que les chrétiens perçoivent comme la leur. Mais Frédéric II déplore cette décision, en soulignant qu’il avait toujours eu envie d’entendre l’appel à la prière ! On mesure bien combien cette réaction est étonnante : en plein cœur de la Ville sainte, le dirigeant du Saint Empire demande à entendre l’appel à la prière musulmane…

Vous avez dit « tolérance » ?

Ces images traversent les siècles et expliquent par exemple que Voltaire fasse de Frédéric II un prince des Lumières avant l’heure, un despote éclairé menant une politique de tolérance. Mais en réalité, c’est là une image totalement anachronique – d’ailleurs les médiévistes n’utilisent pas le concept de « tolérance », qui est assez peu adapté pour décrire les mentalités et les pratiques du Moyen Âge.

Portrait de Frédéric II dans son Traité sur la chasse et les oiseaux (Biblioteca Vaticana, Pal. lat 1071)

Car, à côté de cette curiosité intellectuelle pour la culture islamique, Frédéric II est par ailleurs connu pour avoir violemment réprimé la révolte des musulmans de Sicile. En l’occurrence, il déporte l’ensemble des musulmans de l’île dans les Pouilles et les installe à Lucera – nommée depuis « Lucera dei Pagani », Lucera des païens. Et il les autorise à pratiquer leur religion au grand jour. Certes, il s’agit aussi de sa part d’un calcul stratégique pour mettre la pression sur la papauté : ces musulmans sont globalement fidèles à Frédéric II et ne redoutent pas les menaces d’excommunication ou d’interdit de la papauté. Mais cela montre aussi qu’il est faux d’en faire une figure « moderne » cherchant à construire un anachronique vivre-ensemble : comme tout bon souverain médiéval, sa priorité est avant tout de construire et de renforcer son autorité.

En outre, les recherches récentes permettent de voir que Frédéric n’est pas aussi exceptionnel qu’on l’a longtemps pensé. En Orient, tous les rois de Jérusalem et les seigneurs latins négocient avec les pouvoirs islamiques et entretiennent avec eux des relations suivies, parfois même amicales. En Occident, la « science arabe » est alors très bien considérée – même si sa réception engendre quelques tensions – et tous les pouvoirs, y compris le pape, encouragent des traductions depuis l’arabe. Bref, comme le montre bien Dorothea Weltecke, Frédéric II est avant tout un homme de son temps, et le fait de le voir comme un « ami de l’islam » tient largement du fantasme orientaliste, construit entre le XVIIIe et le XXe siècle.

Une sulfureuse réputation

Reste que cette proximité intellectuelle avec le monde arabe n’est pas du goût de tout le monde. En Occident, elle contribue à la mauvaise réputation de l’empereur, d’autant plus que celui-ci est très tôt à couteaux tirés avec la papauté. D’ailleurs, au moment où il part en croisade, Frédéric II est en réalité… excommunié ! Sa récupération diplomatique de Jérusalem est vue comme un acte de faiblesse : le patriarche de Jérusalem écrit aussitôt une lettre au pape, dans laquelle il critique Frédéric, qui a négocié « en secret » avec son ami le sultan, sans consulter les chrétiens, sans « faire les choses comme il faut ». Il a montré « plus d’animosité envers les chrétiens qu’envers les sarrasins », et d’ailleurs, en partant d’Orient, il aurait envoyé les machines de siège qui défendaient la ville d’Acre au sultan : on frôle la trahison ouverte !

En Occident, certains chroniqueurs qui lui sont hostiles avancent que l’empereur suit « les coutumes sarrasines ». Il s’habillerait comme eux, possèderait un harem gardé par des eunuques, écouterait de la musique sarrasine, défilerait entouré de chameaux, de léopards et d’éléphants, etc. Le pape reproche également à Frédéric de trop s’appuyer sur des soldats musulmans, un vieux reproche qu’on trouve depuis 1180 et jusqu’à la fin du XIIIe siècle. Ses échanges épistolaires avec les musulmans sont considérés comme suspects : le pape Innocent IV lui reproche ainsi « sa méprisable amitié pour les Sarrasins » et, sous ce prétexte, l’excommunie à nouveau en 1245. Les ennemis de l’empereur vont encore plus loin et l’accusent de vouloir se convertir à l’islam.

En réalité, ces critiques sont alors des armes rhétoriques dans un conflit qui oppose la papauté et l’empire, deux pouvoirs revendiquant une domination universelle sur la chrétienté, et donc sur le monde. Cette querelle se double d’un conflit géopolitique pour le contrôle de la péninsule italique, et notamment du nord de celle-ci. Pour le dire autrement, l’islam n’a rien à voir là-dedans : ce n’est qu’un argument opportuniste que la papauté manie avec talent. Dans ce combat à la fois militaire et symbolique, accuser l’empereur d’être trop proche des Sarrasins, adversaires par excellence des chrétiens, est une façon très efficace d’affaiblir son prestige, sa légitimité et son autorité. Car comment un ami des musulmans aurait-il pu prétendre diriger le monde chrétien… ?

Dans la foulée de l’attentat du 17 octobre, la France fait face à une terrible vague islamophobe, relayée sans honte dans certains médias. Dans ce contexte, il est (très) inquiétant de voir le gouvernement reprendre telles quelles des idées d’extrême-droite et s’en prendre aux universitaires. Ceux-ci ne sont pas plus « islamogauchistes » que Frédéric II n’était un « ami des Sarrasins ». Surtout, le parcours de Frédéric II, les façons très diverses dont il a été réapproprié à travers l’histoire – à la fois par les nazis et par certains groupes islamistes allemands, par exemple ! – invitent à multiplier les nuances. Loin des visions simplistes avancées donc par le gouvernement, redisons que l’on peut tout à fait être farouchement opposé à la fois à l’islamisme et au racisme systémique anti-musulmans (qui est une réalité) ; et que l’on peut vouloir une république dans laquelle les professeurs ne sont pas plus assassinés pour leurs cours que les universitaires menacés pour les leurs.

Pour en savoir plus

Henri Bresc, « Frédéric II et l’Islam », dans Anne-Marie Flambard Héricher (dir.), Frédéric II (1194-1250) et l’héritage normand de Sicile, Caen : Presses universitaires de Caen, 2001, en ligne : https://books.openedition.org/puc/10155?lang=fr

David Abulafia, Frederick II: A Medieval Emperor,Oxford University Press, 1988. A noter que D. Abulafia cherche à minorer l’importance des liens scientifiques entre Occident et Orient sous Frédéric II : ses idées ont depuis été fortement amendées et critiquées.

Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, Paris, Perrin, 2015. Sans surprise, Sylvain Gouguenheim minore fortement les liens entre Frédéric II et la culture islamique.

Ernst Kantorowicz, L’Empereur Frédéric II, Paris, Gallimard, 1987. Biographie célèbre de l’empereur, un peu datée aujourd’hui, mais qui a beaucoup contribué à construire ce mythe d’un Frédéric II « stupeur du monde ».

Julien Théry et Patrick Gilli, « Le Combat contre les Hohenstaufen et leurs alliés », in Patrick Gilli et Julien Théry, Le gouvernement pontifical et l’Italie des villes au temps de la théocratie (fin xiie-mi xive s.), Montpellier, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2010, p. 65 112.

Hiroshi Takayama, « Frederick II’s crusade: an example of Christian–Muslim diplomacy », Mediterranean Historical Review, Volume 25, 2010, p. 169-185.

Dorothea Weltecke, « Emperor Frederick II, « Sultan of Lucera », « Friend of the Muslims », promoter of cultural transfer : controversies and suggestions », dans Jorg Feuchter (dir.), Cultural Transfers in Dispute: Representations in Asia, Europe and the Arab World since the Middle Ages, Chicago, University of Chicago Press, 2011, en ligne : https://www.academia.edu/32780719/Emperor_Frederick_II_Sultan_of_Lucera_Friend_of_the_Muslims_promoter_of_cultural_transfer_controversies_and_suggestions

12 réflexions sur “Frédéric II l’islamogauchiste

  1. Un immense merci, Florian. Tout en choqué que beaucoup d’entre nous par cette provocation répétées à l’envie par deux ministres, générant une normalisation de ce terme bien creux, ce rappel de Frédéric II – auquel je en pensais pas – est bien utile pour ramener le sens premier du mot culture en ces temps bien sombres !

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  2. Merci. Par les temps qui courent, cette lecture, en rupture avec l’air, populiste et traumatisé, du temps fait beaucoup de bien… La CPU « plutôt à droite » ? J’ai longtemps pensé qu’elle penchait vers le PS…

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  3. Merci pour ce bel article, Florian! Les 3 biographies citées étant chacune critiquable, en recommanderiez-vous une autre, ou celle de Gougenheim fait-elle l’affaire malgré le parti pris mentionné ?

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    1. De rien et merci à vous !
      Celle de Gouguenheim est excellente pour toute la partie « allemande » du règne de Frédéric II (logique vu que l’auteur est spécialiste de cet espace). Pour le reste, elle est clairement moins bonne, mais il faut dire qu’en effet on n’a pas de biographie parfaite de Frédéric II… Donc à lire, en gardant les limites en tête.
      Si le personnage vous intéresse, je vous conseille aussi la très belle bd « Stupor mundi » de Néjib, d’une intelligence rare dans les bds historiques qui se passent au Moyen Âge !

      Florian

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  4. Il est clair que l’« islamo-gauchisme » n’est pas une idéologie car ce n’est pas un système de pensée défini, structuré et professé. Ce terme ne désigne-t-il pas plus généralement une attitude considérée comme complaisante de la part de personnalités dites « de gauche » envers une supposée « communauté musulmane » ? Quand vous rejetez l’expression tout en laissant entendre que vous êtes « farouchement opposé […] à l’islamisme », je comprends que vous niez l’existence de ce comportement en dehors des fantasmes de l’« extrême-droite » ou des « réactionnaires » (mots qui sont d’ailleurs eux-mêmes des repoussoirs bien connus !).
    Or, n’est-il pas possible de se définir « de gauche » et d’être choqué par les propos de B. Hamon sur les cafés non-mixtes, par l’absence de réaction de personnalités dites « progressistes » aux menaces contre Mila, par la rhétorique de « l’huile sur le feu » des anciens Premiers ministres J.-M. Ayrault et L. Fabius au sujet des caricatures du prophète de l’islam, par la défense du sexisme religieux sous couvert de féminisme dans une partie des milieux universitaires ? Ces individus ne sont pas accusés de « trop aimer l’islam », mais d’abandonner les causes qui étaient historiquement les leurs (féminisme, liberté d’expression, laïcité, lutte contre l’homophobie) par clientélisme (électoral ou pas) envers les musulmans ou ce qu’ils imaginent être les musulmans. Nous ne sommes pas face à un concept fourre-tout comme l’était en son temps le « judéo-bolchévisme » auquel il est assimilé de façon péremptoire dans les articles que vous citez.
    Les mots ne sont jamais parfaits – regardez « libéral » ou « fasciste », employés à toutes les sauces, par toutes les chapelles, et dont il serait bien malaisé de donner une définition qui convînt à tous – mais ils permettent d’identifier, en substance, ce dont on parle ; au fil des débats, charge à chacun de leur apporter de la nuance et du contexte afin de s’appuyer dessus ou de les dépasser.

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    1. Vous avez bien sûr raison de rappeler qu’un mot n’a pas forcément à être évité. Ici c’est avant tout l’usage du mot, par un ministre qui s’en sert pour initier une terrifiante et stérile « chasse aux sorcières » dans l’université, que l’on cherchait à critiquer. Nous vivons un moment unique dans lequel le ministre de l’éducation s’en prend aux universitaires… et ce ne peut être bon signe.

      Que le mot puisse, à condition d’être défini et contextualisé (ce que vous faites ici, mais vous savez que le plus souvent ce n’est pas le cas…) avoir une utilité, il ne nous appartient pas du tout d’en juger : à cet égard, nous ne sommes, comme vous, que des citoyens tentant de penser au mieux « ce qui se passe » en ce moment. Personnellement je trouve le terme assez dangereux, et globalement inepte, mais ce n’est que mon avis.

      Bonne soirée,

      Florian

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  5. « il s’agit en réalité d’une vieille stratégie rhétorique »
    oh, oh ! Comme ceux qui se font traiter de facho à la moindre opinion pas assez en accord avec la doxa ?

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    1. Si vous ignorez la définition de « racisme » ou de « racisme systémique », je vous conseille la lecture du livre de Piette Tevanian, La mécanique raciste, publié par La Découverte.
      Si c’est l’expression « racisme anti-musulmans » qui vous étonne : il s’agit hélas d’une triste réalité, confirmée par des enquêtes gouvernementales, qui ne cesse de s’aggraver en France. Je me permets de vous renvoyer à la très claire tribune de Jean-François Bayart https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/jean-francois-bayart-que-le-terme-plaise-ou-non-il-y-a-bien-une-islamophobie-d-etat-en-france_6057987_3232.html

      Bien à vous,

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      1. hum…soit, je pensais que c’était avant tout lié à la « race » (ce qui exclut donc la religion), mais bon…
        C’est vrai qu’il serait assez malhonnête de nier que la haine de l’islam peut avant tout être un outil pour quelque chose d’autre : la haine du noir (même si tous les africains ne sont pas musulmans, tout comme tous les maghrébins ou même arabes ne sont pas musulmans, bien que l’écrasante majorité le soit) ou du maghrébin et de l’arabe.

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