Dante et blasphémateurs (Paris, BnF, Italien 74 f.42)

Être Mila : le blasphème au Moyen Âge

Il y a quinze jours, Mila, une lycéenne, s’est vue menacée de mort et forcée de quitter son lycée pour avoir insulté l’islam dans une vidéo. L’affaire a été assez médiatisée et a entraîné un violent débat sur les réseaux sociaux, où se sont opposés ceux qui la défendaient, groupés autour du hasthag #JeSuisMila, et ceux qui trouvaient qu’elle avait eu tort, réunis dans le #JeNeSuisPasMila. Le débat s’est envenimé suite à l’intervention très maladroite de la garde des Sceaux, qui a eu l’air de condamner l’acte de la jeune fille alors que la loi est claire : en France, il n’y a pas de délit de blasphème.

Dans l’Occident médiéval, au contraire, le blasphème est lourdement puni. Et à travers cette punition, c’est l’autorité de l’Etat qui s’est progressivement construit.

L’invention du blasphème

Le crime de blasphème est mentionné dans l’Ancien Testament : « celui qui blasphème le Nom du Seigneur sera mis à mort : toute la communauté le lapidera » (Lévitique 24, 13-16). Rappelons d’ailleurs que Jésus lui-même est condamné notamment pour avoir blasphémé (Mt. 26, 64-66) ! Le fait que toute la communauté soit chargée d’exécuter la peine est révélateur : le blasphème provoque Dieu et donc met en danger le groupe, qui doit rétablir l’ordre collectivement. Le lynchage collectif auquel Mila a eu droit sur Instagram après sa vidéo peut être comparé à cette dynamique-là.

Dès le Haut Moyen Âge, les condamnations deviennent beaucoup plus légères. Au début du XIe siècle, Burchard de Worms impose par exemple un jeûne d’une semaine à qui a juré « par les cheveux de Dieu ! ». En réalité, à cette époque, on ne sait pas vraiment ce qu’est un blasphème. Comme le montre Corinne Leveleux-Teixeira, spécialiste du droit médiéval, le blasphème a été théorisé assez tardivement. Jusqu’au XIIIe siècle, il est en effet confondu avec le parjure. C’est finalement assez logique : puisque jurer c’est prendre Dieu à témoin d’un serment, trahir son serment revient à insulter Dieu. Avant le XIIIe siècle, les textes condamnent le parjure, vu comme quelque chose de « grave », « atroce », « mortel » ; mais ils n’en donnent pas une définition claire. Autrement dit, il n’y a pas de concept de « blasphème » en soi.

Le XIIIe siècle est marqué par une réflexion juridique extrêmement profonde, qui a de nombreuses causes – création des universités, redécouverte du droit romain, demande des pouvoirs royaux, etc. Des clercs élaborent de gros recueils de droit canon : c’est dans ce contexte qu’en 1234, pour la première fois, le blasphème est théorisé et devient un crime distinct, appelant une punition spécifique.

Deux types de blasphème sont alors mentionnés : l’offense au pape et l’insulte à Dieu. Le texte prévoit deux sanctions : le blasphémateur doit avant tout et surtout faire amende honorable, par une pénitence appropriée ; il doit également payer une amende, dont le montant dépend de son patrimoine. S’il refuse, il peut encourir l’excommunication. Bref, on est loin de la lapidation collective…

Quand le roi punit le blasphème

Le droit laïc s’empare lui aussi du blasphème à partir de la fin du XIIe siècle. Ça n’a rien d’évident : il s’agit d’un crime religieux, qui va devenir un crime politique. Philippe Auguste adopte une loi le punissant, dont le texte n’a pas été conservé. Louis IX adopte pas moins de quatre ordonnances sur le sujet, imposant des peines très variées en fonction de la gravité du blasphème – il est moins grave d’insulter un saint que d’insulter la Vierge – ou du profil du criminel. Les peines vont de l’amende à la prison, mais on peut également être fouetté en public…

Loi mosaïque : blasphème (Paris, BnF, Français 1753 f.44v)

A partir de là, quasiment tous les rois légifèrent au moins une fois contre le blasphème. Et les peines sont généralement très précises. Prenons l’exemple d’une ordonnance de Charles VI, datée de 1397 (lisible ici) : au premier blasphème, on est mis pendant 9h au pilori puis pendant un mois en prison ; la deuxième fois, on est condamné à avoir la lèvre supérieure fendue ; la troisième fois c’est la lèvre inférieure ; la quatrième fois, on leur entaille les deux joues ; et au cinquième blasphème, hop, on enlève la langue, « pour qu’ils ne puissent plus dire de pareilles choses ».

Ces punitions sont classiques à l’époque. Ce qui l’est moins, c’est la grande précision de ces textes. En effet, globalement, le roi intervient très peu dans le domaine pénal. Le blasphème est au contraire source de beaucoup d’attention. Il faut dire que la lutte contre le blasphème prend en effet une dimension clairement symbolique. Les ordonnances le punissant commencent généralement par un long préambule dans lequel le roi rappelle la nature sacrale de la monarchie : protégé directement par Dieu, le roi a pour mission de punir férocement ceux qui osent l’insulter. Bref, en condamnant autant et aussi fortement le blasphème, la monarchie se définit elle-même, et rappelle les fondements religieux de son autorité.

Pas étonnant qu’au même moment les rois développent également un corpus de textes pour interdire et punir le crime de lèse-majesté : insulter le roi, c’est blasphémer. Logique puisque le roi lui-même est sacré ! Dès lors on comprend bien pourquoi la monarchie punit autant le blasphème : ce faisant, elle se renforce elle-même. Dire du mal de Dieu, c’est insulter le roi ; dire du mal du roi, c’est insulter Dieu.

Et concrètement ?

Le plus étonnant, c’est que cette construction politique et symbolique semble à l’époque déconnectée de la réalité quotidienne. La preuve : dans les archives judiciaires, on a très peu de mentions de procès pour blasphème. Quand on se retrouve en procès contre son voisin pour vol, pour meurtre, pour insulte ou n’importe quel autre cas, on l’accuse très fréquemment d’avoir blasphémé ; mais il y a très peu de procès uniquement pour blasphème. Mieux : dans les retranscriptions des dépositions de témoins, il y a très souvent un blasphème quelconque – « par la putain de Dieu ! » – qui ne semble pas avoir été puni par la cour…

Les peines infligées sont très légères, loin des punitions sévères mentionnées dans les textes royaux : des amendes surtout, des pénitences pour permettre de se racheter. Les lourdes peines corporelles mentionnées dans les ordonnances royales ne sont presque jamais appliquées. Un bel exemple de décalage entre le normatif – la loi – et la réalité sociale.

Dante et les blasphémateurs (Paris, BnF, Italien 2017 f.169)

Tout change dans les années 1520-1530 : le Parlement de Paris commence à punir de plus en plus sévèrement les blasphémateurs. En 1529, un drapier nommé Renault perd une partie de dés et s’exclame « merde à la Vierge Marie et à Dieu ! » : il est arrêté et brûlé vif en place de Grève. C’est qu’à ce moment-là la diffusion de la Réforme luthérienne menace l’unité de l’Eglise catholique. Le blasphémateur devient donc un hérétique, alors qu’auparavant les deux crimes étaient distincts. Le blasphème se transforme en crime « identitaire » (C. Leveleux-Teixeira), qui dit l’appartenance du blasphémateur à cette hérésie dangereuse qu’est la foi « réformée ». Et donc : au bûcher…

La Déclaration des droits de l’Homme de 1789 supprime la notion de blasphème du droit français. La loi sur la liberté de la presse (29 juillet 1881) réaffirme que le blasphème n’est plus interdit ni puni : cela participe d’une invention progressive de la laïcité politique, qui passe par la laïcisation de l’enseignement et mène à la séparation des Eglises et de l’Etat. L’Etat change profondément de nature, rompant avec la monarchie sacrée pour inventer un autre rapport à la religion, au religieux, aux Eglises et donc in fine aux citoyens.

Le « cas Mila » peut sembler anecdotique – sauf pour la victime qui a vu sa vie voler violemment en éclats… Mais en réalité la question du blasphème engage la nature même de l’Etat. En réaffirmant qu’on a le droit d’insulter une religion – mais pas les croyants ! – l’Etat réaffirme qu’il se fonde sur une neutralité religieuse totale. Le fait de pouvoir librement blasphémer est donc l’une des fondations d’un Etat laïc. La prochaine fois que vous perdez aux dés, n’hésitez pas : pensez au drapier Renault et poussez un franc « merde à Dieu ! »

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Pour aller plus loin

  • Corinne Leveleux-Teixeira, La parole interdite : le blasphème dans la France médiévale, XIIIe-XVIe siècles : du péché au crime, De Boccard, 4, 2001
  • Corinne Leveleux-Teixeira, « Entre droit et religion : le blasphème, du péché de la langue au crime sans victime », Revue de l’histoire des religions, 4 | 2011, 587-602 : https://journals.openedition.org/rhr/7828

3 réflexions sur “Être Mila : le blasphème au Moyen Âge

  1. Passionnant et très bien documenté comme d’habitude… avec une réserve toutefois ou plutôt une remarque, sur la comparaison avec la societe actuelle et les libertés de la presse et d’expression. Le délit de blasphème a disparu et tant mieux. Cela ne signifie absolument pas un absolu des libertés pré-citees. Avocats sans frontière recensait je crois près de 500 limitations à ces libertés. Citons les sujets du viol, de la pédophilie, de l’antisémitisme, de la Shoah… Limitations aussi nécessaires que salutaires. D’où on peut déduire que libertés d’expression et de la presse ne sont pas des valeurs transcendantales comme on l’a pretendu avec l’affaire des caricatures mais des produits culturels. Chaque époque a ses tabous. Et ces libertés ne sont jamais acquises.

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