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Sept ans de feu à Madère

Les feux qui ravagent l’Australie arrivent au terme de la décennie la plus chaude enregistrée depuis le début de notre histoire. C’est une étape dans une succession de modifications de notre environnement, dont les scientifiques répètent qu’on ne peut les prévoir intégralement, mais qu’elles vont désormais s’accélérer. Or ces transformations environnementales sont le fruit d’une idéologie politique qui met l’accent sur la croissance. Une idéologie difficile à extirper, car ses racines plongent loin dans notre passé.

1492 : Caravelles portugaises et première mondialisation

Jusqu’à récemment, on racontait l’histoire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb sur le mode de l’aventure glorieuse. Par leur détermination et leur courage, quelques individus se lancent à l’assaut de l’Atlantique et accostent en Amérique, séparée de l’Eurasie depuis la fin des dernières grandes glaciations, 12 000 ans auparavant. Désormais, l’histoire pour enfants a laissé place à une vision plus large. Les découvreurs sont le produit d’investissements privés et publics venus de l’Europe méditerranéenne, qui ont incité depuis la fin du XIVe siècle des navires franchisés à pousser toujours plus loin leurs reconnaissances vers la côte ouest de l’Afrique. Ils sont aussi les bénéficiaires d’avancées techniques, puisque la caravelle remonte au vent, et donc permet des parcours complexes dans un océan Atlantique encore peu connu. Enfin, ils sont en phase avec l’idéologie religieuse et politique de leur temps, qui a poussé les seigneurs chrétiens à mener la Reconquista dans la péninsule Ibérique, et les encourage désormais à évangéliser toujours plus loin, si nécessaire par les armes.

Les explorations maritimes européennes mènent alors à des transformations environnementales majeures. En Amérique, l’arrivée de la variole, de la grippe et de la peste cause des millions de morts, fait basculer la démographie, et assure la victoire à des conquistadors peu nombreux. En Europe, ils ramènent des produits célèbres comme le café et le chocolat, mais aussi des plantes plus basiques, comme la pomme de terre et le maïs, qui vont permettre quelques siècles plus tard de soutenir la démographie galopante de la phase d’industrialisation. La première mondialisation est donc immédiatement associée à une transformation des écosystèmes de la planète, dont les conséquences façonnent notre monde actuel.

Des lapins et des flammes

Rien, pourtant, dans cette histoire américaine, ne surprend tout à fait. En effet, lorsqu’à la fin du Moyen Âge les Européens avaient atteint, depuis le Portugal, les îles des Canaries, de Madère et des Açores, au large du Maghreb, ils avaient déjà mis en place une partie des techniques économiques et environnementales que l’on retrouve dans la période suivante.

Carte de Pedro Reinel, Musée de la marine, Lisbonne

Aux Canaries, les Ganches, une population indigène génétiquement proche des berbères, alors dotés d’une technologie de type néolithique, seront rapidement tués ou mis en esclavage. À Madère, non peuplée, les premiers Portugais à qui est confiée la possession de l’île s’efforcent de la rendre économiquement profitable. Sur l’îlot de Porto Santo, ils introduisent des lapins. C’est un échec, car ils se multiplient, font des ravages, et empêchent d’envisager par la suite toute plantation. À Madère même, on tente de dégager la forêt pour planter du blé. Les colons mettent le feu, mais la situation semble leur avoir échappé : le chroniqueur Zurara raconte a posteriori que les hommes sont obligés de se réfugier sur les navires devant l’ampleur des flammes. Un autre chroniqueur parlera de sept ans de feu, une exagération qui dit cependant le souvenir terrible que laissent ces événements. Puis le bois sera exporté en masse vers la péninsule Ibérique, donnant son nom à l’île (madeira, le bois en portugais). Là où les premiers colons racontent qu’il y avait des arbres si grands que deux hommes se donnant les mains ne pouvaient en faire le tour, il ne reste aujourd’hui à Madère que des zones protégées de forêt relique. Des forêts importantes, car elles sont les derniers vestiges d’un type de végétation méditerranéenne, disparue depuis longtemps sur la rive sud de l’Europe et la rive nord de l’Afrique.

Laurisylve, Madère

Puis la mise en valeur continue. Rapidement, deux types de plantations expérimentées dans l’est de la Méditerranée vont être implantées localement. Le vin, qui va s’exporter avec succès depuis Madère vers l’Europe. Et surtout la canne à sucre, un produit en demande croissante. Pour broyer et transformer le produit de la canne, on installe des moulins et des fours. Et pour le difficile travail agricole, on commence à importer des esclaves depuis les côtes africaines. À Madère, l’exploitation du sucre atteint son apogée au début du XVIe siècle, puis la production antillaise et brésilienne prend rapidement le relais. L’île est donc un maillon dans une histoire humaine et environnementale qui finit par concerner plusieurs continents.

Contre les petits gestes, les changements politiques

Alors comment espérer un changement aujourd’hui, puisque notre attitude prédatrice face à l’environnement remonte à aussi loin ? Là encore, les îles sont peut-être une clé. Parce que les écosystèmes y sont réduits, les destructions s’y constatent plus rapidement. Au début du XVIe siècle, Ferdinand Colomb, fils du découvreur de l’Amérique, écrit que son père savait bien, par l’expérience de Madère, que la déforestation était un facteur de réduction de la pluviométrie. Deux siècles plus tard, l’île Maurice, colonie française ravagée depuis l’arrivée des premiers colons, connaîtra de premières mesures de préservation environnementale, devenant ainsi un laboratoire de la politique écologique. Il existe donc une histoire mineure qui remonte aussi à loin, et montre l’existence ancienne d’une pensée qu’on peut appeler écologique, ainsi que, parfois, d’une mise en œuvre politique de cette pensée.

Dans cette affaire d’îles, l’Australie aura peut-être un rôle à jouer, en rappelant ce que l’histoire montre clairement : la préservation de l’environnement ne peut se faire par des petits gestes. Notre capacité de destruction est si ancrée dans notre idéologie économique, qu’il faut désormais une mutation profonde, et une politique volontariste. Les petits gestes sont un mensonge, une histoire pour enfants à laquelle de moins en moins d’électeurs croient.

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Pour aller plus loin :

  • Stefan Halikowski Smith, « The Mid-Atlantic Islands: a theatre of modern ecocide? », IRSHH, vol. 55, 2010, p. 51-77.
  • Richard Grove, Green imperialism: colonial expansion, tropical island Edens and the origin of environmentalism, 1600-1850, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.
  • Jared Diamond, Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard, 2006.

Une réflexion sur “Sept ans de feu à Madère

  1. Bravo pour les deux dernières phrases. Rien ne me hérisse plus le poil que ces déclarations des politiques qui appellent les citoyens à être responsables en négligeant eux mêmes d’entreprendre une politique de fond : culpabiliser les électeurs pour se défausser de ses responsabilités : c’est pas joli, joli. (Evidemment la totalité de l’article qui reprend et synthétise des infos plus ou moins connues est passionnante.

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