Mon beau Sapin…

Mon beau Sapin…

Bientôt Noël ! Comme tous les ans, nos supermarchés rentrent des stocks de sapins, sans oublier les cartons de guirlandes, boules et autres décorations destinées à venir les orner. Mais d’où vient donc ce rituel que nous associons étroitement à la naissance du Christ ? Et pourquoi un sapin d’ailleurs ? À l’heure où chacun commence à songer à « faire le sapin », ce rituel annuel qui réunit petits et grands et a largement dépassé la stricte dimension religieuse, peut-être n’est-il pas inutile de revenir aux origines de cette pratique, qui plonge ses racines dans un temps où l’Europe était loin d’être complètement christianisée.

Le pivot du monde et gardien des hommes dans les cultures germaniques

L’arbre, sous toutes ses formes, est un élément central des cultures païennes germaniques qui, par leur vénération des pouvoirs de la nature à travers le culte de certains éléments (arbres, mais aussi sources, pierres…), présentent une dimension animiste. Ainsi, l’Irminsul, l’arbre sacré des Saxons encore païens, abattu à la demande de Charlemagne en 772, est tout à la fois le pivot du monde et le gardien des hommes ; ses racines entourent la terre et ses branches soutiennent la voûte céleste ; toutes les puissances sont en relation avec lui. Le moine Rodolphe de Fulda nous le décrit en ces termes au IXe siècle : « Ils vénéraient en plein air aussi un tronc d’arbre d’une taille pas petite, dressé verticalement, et qu’ils appelaient dans leur langue ‘Irminsul’, soit en latin ‘pilier du monde’, comme s’il soutenait toutes choses » (De miraculis sancti Alexandri, chap. 3). Dans la mythologie nordique, c’est au pied d’Yggdrasill que les dieux se réunissent et tiennent conseil, que les Nornes, divinités du destin, tissent le destin des hommes. À la fin du XIe siècle, l’archevêque de Hambourg-Brême, Adam, lorsqu’il évoque le grand temple païen d’Uppsala (Suède), précise que « près de ce temple se trouve un arbre gigantesque qui étend largement ses branches ; il est toujours vert, tant en hiver qu’en été ; personne ne sait quelle sorte d’arbre c’est » (Gesta Hammaburgensis IV, scholie 138). L’archéologie semble confirmer sur ce point les dires des mythes et légendes : sous l’église romane de Frösö (Jämtland, Suède), les archéologues ont découvert les racines d’un gigantesque bouleau de l’époque viking. La construction d’un bâtiment religieux chrétien à l’emplacement d’un ancien arbre sacré nous rappelle que la conversion du Nord au christianisme fut un long processus, entraînant une période de cohabitation des deux cultures religieuses et des phénomènes de syncrétisme, de mélange des croyances et motifs païens et chrétiens.

Ce n’est donc peut-être pas complètement un hasard si la pratique de l’arbre de Noël semble apparaître dans les régions germaniques, peut-être du côté de Riga selon la tradition. Les premières mentions textuelles d’arbres décorés pour Noël que l’on connaisse remontent aux XVe et XVIe siècles : en 1419, la Corporation des apprentis boulangers de Freiburg offre un arbre décoré de pommes et de pains d’épices à l’hôpital local du Saint-Esprit ; et un siècle plus tard, en 1521, le registre de comptes de Sélestat précise que la ville prévoit de « payer quatre schillings aux gardes forestiers pour surveiller les mais à partir de la saint Thomas ». Les « mais » renvoient dans les langues germaniques aux arbres utilisés lors des fêtes. Quant à la saint Thomas, elle était célébrée le jour le plus court de l’année, au solstice d’hiver, le 21 décembre (depuis 1969, l’Église romaine l’a transférée au 3 juillet) : cette journée symbolique, marquant un tournant dans l’année avec l’annonce du renouveau et des jours appelés désormais à croître, voyait se dérouler d’importantes célébrations, pour lesquelles on abattait de nombreux arbres.

Dans ce contexte aux connotations symboliques très lourdes, entre Nativité et solstice d’hiver, comment interpréter cette nouvelle coutume qui consiste à orner les places publiques de grands arbres décorés ?

La christianisation d’un symbole païen ?

L’arbre de Noël ne serait donc qu’une récupération de l’Église, la christianisation d’un ancien symbole païen fort ? Méfions nous des raccourcis un peu rapides cherchant à faire apparaître une forme systématique de continuité entre anciens systèmes païens et christianisme. La circulation des motifs entre les deux est indéniable, mais doit plutôt se penser sous la forme du syncrétisme plutôt que de la récupération : les traits tirés des différentes cultures coexistent plus qu’ils ne se remplacent. Il faut d’ailleurs rappeler que, contrairement à ce qui est couramment (et abusivement) dit, l’Église n’a pas repris la date des Saturnales romaines pour les remplacer par Noël : la période est bien la même (les environs du solstice), mais si l’on considère les dates précises, le 25 décembre se situe un peu après les Saturnales, étroitement associées au solstice, donc quelques jours plus tôt. Il faut donc renoncer à vouloir absolument dégager une forme de continuité : en l’occurrence, l’Église semble plutôt avoir voulu se démarquer en prenant volontairement une date libre de tout événement majeur pour célébrer la naissance du Christ, dans une période de l’année éminemment symbolique.

VIKING exhibition – the National Museum of Denmark source : wikipédia

Les exemples, tant littéraires qu’iconographiques, de tels syncrétismes ne manquent pas, associant l’arbre de vie païen et la croix chrétienne, ou l’arbre et le Christ. Au Danemark, dans la péninsule du Jutland, le site royal viking de Jelling abrite, entre autres choses, une énorme pierre runique triangulaire, qui arbore sur l’une de ses trois faces une scène de crucifixion pour le moins déconcertante pour un œil marqué par la culture chrétienne. Le Christ n’y est en effet pas associé à la croix, mais pris dans les branches d’Yggdrasill : il n’est pas question ici du remplacement d’un motif religieux par un autre, mais bien plutôt d’une étroite association de traditions religieuses différentes mais perméables, qui s’entremêlent sur cette pierre à l’image des bras du Christ et des branches d’Yggdrasill.

Mais pourquoi un sapin décoré avec des boules ?

Adam de Brême insistait déjà à la fois sur la taille, gigantesque, de l’arbre sacré des Scandinaves, et sur le fait qu’il était perpétuellement vert, « tant en hiver qu’en été ». En contexte chrétien, le choix d’un arbre à feuillage persistant devient un symbole de renouveau au cœur de l’hiver : à Noël, on l’a vu, le solstice, c’est-à-dire le jour le plus court, est franchi. Autrement dit, la naissance du Christ est aussi annonciatrice de jours désormais plus longs, un carrefour dans l’année, à l’image de cette phrase un peu énigmatique qu’a Jean le Baptiste, associé lui au solstice d’été (24 juin) : « Il faut qu’il croisse, et que je diminue » (Jean 3:30) ; le Christ annonce des jours plus longs, Jean des jours plus courts. Dans les contrées germaniques,  le sapin, avec son feuillage persistant, était dès lors le candidat idéal.

Quant aux désormais inévitables boules de Noël, de couleurs, tailles et matériaux plus variés et fantaisistes chaque année, elles ont également une dimension éminemment symbolique, tout en renvoyant aussi à des considérations plus matérielles à leur origine. Les premiers arbres de Noël sont en effet décorés, dès le XVIe siècle, non pas de boules mais de pommes, par la suite progressivement remplacées par les boules que nous connaissons. En contexte chrétien, ces pommes sont un rappel du péché originel, bien qu’il ne soit nulle part question de pommes dans la Bible : on pourrait tout aussi bien imaginer le fruit défendu sous les traits d’une figue – Adam et Ève ne cachent-ils pas leur nudité, juste après avoir croqué dedans, avec des feuilles de figuier (Genèse 3) ? –, d’une poire ou encore d’une grappe de raisin. Le choix de la pomme en décembre recoupe néanmoins des considérations plus pratiques : contrairement aux figues ou au raisin, fruits d’automne à la durée de conservation limitée, la pomme peut se garder plusieurs mois durant et est donc, au cœur de l’hiver, un des rares fruits encore disponibles.  Et n’oublions pas qu’en 1419, l’arbre décoré par la Corporation des apprentis boulangers de Freiburg est offert à un hôpital accueillant pauvres et malades : il s’agissait peut-être de rappeler cet épisode de la Genèse, mais plus vraisemblablement d’apporter un peu de couleur au cœur de l’hiver, et surtout, à n’en pas douter, un peu de douceurs sucrées ; les premières décorations (pommes et pains d’épices) des arbres de Noël étaient comestibles !

Cette année encore, en installant le traditionnel sapin de Noël à la place d’honneur dans le salon, c’est donc tout à la fois un peu d’Yggdrasill ou de l’Irminsul et un petit morceau du Jardin d’Eden que nous faisons revivre, ou plutôt qui se rappelle à notre mémoire, puisque l’Arbre sacré, quel que soit son nom, est éternel

Lucie Malbos

Pour en savoir plus :

  • Alain Cabantous et François Walter, Noël. Une si longue histoire…, Paris, Payot, 2016
  • Régis Boyer, Yggdrasill : La religion des anciens Scandinaves, Paris, Payot, 1981
  • Claude Lecouteux, « Paganisme, christianisme et merveilleux », dans Annales. Économies, sociétés, civilisations, 37ᵉ année, n°4, 1982, p. 700-716
  • Rudolf Simek, « Yggdrasill », dans Dictionary of Northern Mythology, 2007 [1993], p. 375-376
  • Amanda Gilmore, « Trees as a Central Theme in Norse Mythology and Culture. An Archaeological Perspective», dans Scandinavian-Canadian Studies, 23, p. 16-26
  • G. Ronald Murphy, Tree of Salvation. Yggdrasil and the Cross in the North, Oxford, Oxford University Press, 2013
  • Carole M. Cusack, The Sacred Tree: Ancient and Medieval Manifestations,Cambridge, Cambridge Scholars Publishing, 2011

Une réflexion sur “Mon beau Sapin…

  1. À la fin de l’Antiquité, et donc au moment où le culte chrétien se développe, on célèbre Sol Invictus le 25 décembre, dans le prolongement des Saturnales (le solstice était fixé ce jour à l’epoque). L’Église n’a donc pas choisi un jour libre d’evenement majeur pour célébrer la naissance du Christ, mais une fête dont la symbolique est proche.

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