Henri III le Noir trônant (Paris, BnF, Latin 4915 f.338v)

Henri III, champion de la réforme (et de sa récupération)

Quand l’alibi de la « réforme » permettait à l’empereur Henri III de faire tout et son contraire.

Selon certains sondages, 76% des français seraient favorables à une réforme du système des retraites. Oui, mais seulement 46% des français sont d’accord pour qu’une telle réforme prenne la direction que lui donne le président de la République. Faisant fi du second chiffre, le gouvernement martèle le premier : puisque la réforme est dans l’air du temps, il faut vite s’en emparer pour faire évoluer les lignes dans la direction qui l’intéresse. Car selon les intentions des personnes qui prétendent exaucer le souhait de réforme exprimé par la société, celle-ci peut produire des effets très différents, voire même complètement opposés. Dans les années 1040-1050, une autre réforme, celle de l’Église, fut affectée par de telles récupérations politiques. Alors qu’elle devait faire reculer l’influence que l’empereur avait sur l’Église, celui-ci se désigna champion de ce mouvement… afin de renforcer son emprise sur certains diocèses et sur le Saint-Siège.

Une Église aux nombreux « dysfonctionnements »

Au Moyen Âge central, le mode de fonctionnement des institutions ecclésiastiques et le comportement d’une partie assez importante des clercs ne correspond pas vraiment aux idéaux de l’Église primitive. Le fond du problème, c’est que l’aristocratie s’est profondément immiscée dans le fonctionnement des institutions ecclésiastiques, au point d’arriver à modifier leur manière de fonctionner dans leur propre intérêt.

Depuis l’Antiquité, il était toléré que les prêtres soient mariés. Il n’était pas rare qu’un prêtre se marie avec une fille d’aristocrate, le liant ainsi aux intérêts de sa belle-famille. De plus, beaucoup d’aristocrates détiennent le « droit de patronage » d’un grand nombre d’églises ou de monastères : ce qui leur donne le droit de nommer les clercs s’occupant de ces institutions et de s’approprier une partie de leurs revenus. Mais il y avait plus grave : alors que les abbés et les évêques doivent être élus, les rejetons de famille aristocratique n’hésitent pas à payer cher pour fausser ces élections. Cette pratique, qui consiste à payer pour obtenir un poste ecclésiastique est appelée « simonie ». De plus, dans certaines parties de l’Europe, des souverains tels que l’empereur ou le roi des Francs nomment directement au mépris des règlements canoniques certains évêques. Ils désignent alors de bons amis à eux, ou des candidats qui ont su acheter la faveur du roi.

La mainmise de l’aristocratie sur les institutions ecclésiastique s’observe de la plus petite église rurale jusqu’au Saint-Siège lui-même. À partir de 1012 par exemple, la famille des comtes de Tusculum parvient à dominer Rome et à faire élire certains de ses membres comme papes. Benoît IX Tusculum, qui est élu pape en 1032 alors qu’il n’est encore qu’un adolescent peu expérimenté dans les questions théologiques, eut particulièrement mauvaise réputation. Ses détracteurs lui reprochaient une conduite scandaleuse, de commanditer des assassinats politiques et de fréquenter des femmes. En 1044 se répand ainsi, à tort ou à raison, une rumeur selon laquelle que le pape souhaiterait se marier.

Des envies de réforme

Face à tous ces dysfonctionnements, de nombreux clercs et fidèles aimeraient qu’une réforme modifie le fonctionnement de l’Église. L’idée générale de la réforme est de libérer l’Église de l’influence des aristocrates, d’en faire une institution plus indépendante et autonome. Il faut donc lutter, pêlemêle, contre le patronage, contre le mariage des prêtres qui les unit trop à la société du temps, contre l’achat de charges ecclésiastiques et surtout contre la désignation des évêques ou des papes par les puissants.

Henri III le Noir à la messe (Paris, BnF, Français 311 f.14v)

On voit de tels discours émerger depuis au moins le début du Xe siècle, mais ils deviennent particulièrement importants aux environs de l’an 1000. L’idée qu’il est nécessaire de mener une réforme devient tellement omniprésente dans les esprits qu’il apparaît même difficile d’aller à son encontre et que certains adversaires de ces évolutions préfèrent rediriger le mouvement de l’intérieur que s’opposer frontalement à l’idée qu’une réforme est nécessaire. En somme, beaucoup d’individus prétendent alors être des champions de la réforme pour des objectifs très différents et parfois très personnels.

Un personnage a particulièrement à perdre de ce mouvement de réforme : l’Empereur. Il nommait bon nombre des évêques de Germanie et, par période, parvenait à avoir son mot à dire sur la désignation du pape. Si la réforme réussissait réellement, le pape serait élu par une assemblée d’évêques d’Italie centrale et deviendrait plus indépendant, interdirait à l’empereur de nommer les évêques de Germanie en imposant qu’ils soient plutôt élus localement selon les lois canoniques. Ainsi, la réforme pourrait réduire considérablement l’emprise de l’empereur sur l’Église et, donc, limiterait considérablement son pouvoir.

Pour ne pas perdre la main, l’empereur prend l’initiative

Par chance pour l’empereur Henri III, au pouvoir entre 1039 et 1056, la papauté est encore au début du XIe siècle trop faible pour parvenir à se saisir pleinement de la réforme afin de devenir un pouvoir indépendant et concurrencer son pouvoir. Benoit IX Tusculum est confronté en 1044 à une révolte du peuple romain, qui élit un second pape concurrent. Obligé de fuir de Rome, Benoit IX revend son titre de pape à un troisième individu. Ce sont donc alors pas moins de trois papes qui luttent pour le Saint-Siège.

Dès avant ces événements particuliers, Henri III développait un très intelligent discours politique : puisque la papauté est trop faible pour mener elle-même la réforme, il se plaçait comme le champion nécessaire de ce mouvement. Et, de fait, l’empereur parvient à s’imposer comme le guide de la réforme de l’Église. En 1046, il descend à Rome pour arbitrer le différend entre les trois prétendants à la mitre papale. Déposant les trois papes, il en nomme un nouveau, évidemment allemand. Sa victoire aura des effets durant plusieurs années, car de 1046 à 1057, l’empereur va nommer tous les papes successifs.

Ainsi, alors que la réforme aurait normalement dû faire reculer l’emprise de l’empereur sur les institutions de l’Église, Henri III ne tenta pas formellement de s’opposer à ce mouvement mais, se plaçant formellement à sa tête, su l’instrumentaliser pour lui faire produire des effets contraires à ceux initialement attendus. En promouvant une certaine réforme, l’empereur s’assura non seulement que son influence sur l’Église ne recule pas, mais qu’elle soit au contraire puissamment renforcée. C’est que l’idée de réforme, qui revient à faire évoluer une situation, peut être maniée par de nombreux acteurs politiques dans des intérêts bien différents. Et le principal bénéficiaire d’un tel mouvement est souvent celui qui s’en empare le premier et s’efforce de l’animer avec le plus de vigueur…

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Pour aller plus loin :

  • Laurent Feller, Église et société en Occident du début du VIIe au milieu du XIe siècle, Paris, 2003
  • Jean-Marie Mayeur (dir.), Évêques, moines et empereurs (610-1054), tome 3 de l’« Histoire du christianisme des origines à nos jours », Paris, 1993
  • Florian Mazel (dir.), La réforme grégorienne dans le Midi, milieu XIe-début XIIIe siècle, Toulouse, 2013
  • Pierre Toubert, Les structures du Latium médiéval : le Latium méridional et la Sabine du IXe siècle à la fin du XIIe siècle, Rome, 1973
  • Paul Jacques, L’Eglise et la culture en Occident, IXe-XIIe siècle, 2 vol., Paris, 1986

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