Quand la police tue

Alors qu’on parle – enfin – de la noyade de Steve Maia Caniço à la suite d’une charge de police, nous republions, avec de très légères modifications, cet article écrit en mars 2018, dans un autre contexte.

Dans la nuit du 22 mars, des étudiant·e·s de l’université de Montpellier ont été violemment agressé·e·s alors qu’il·elle·s occupaient un amphithéâtre, par une milice fasciste agissant avec le soutien, au moins verbal, du doyen de l’université. Cette brutalité n’est pas isolée : à Toulouse, à Bordeaux, à Strasbourg, plusieurs mobilisations étudiantes ont connu des tentatives de répressions, parfois dans la violence. Certes, les acteurs de ces violences ne sont pas les mêmes. Mais la question de fond reste identique. Taper sur les étudiants, un sport que l’on pratique depuis longtemps…

Les étudiants sont intouchables

On sait que le Moyen Âge a inventé l’université ainsi que la plupart des formes contemporaines d’évaluation du savoir. On sait moins que les étudiants médiévaux étaient extrêmement turbulents. Jeunes, souvent étrangers, ils vivent entre eux dans des « quartiers étudiants » auxquels ils vont donner leur nom (à Paris, le Quartier Latin). Il y a deux types d’étudiants : beaucoup sont fils de personnages très riches et profitent de l’éloignement familial pour se comporter de manière très contestable. Ils se déplacent fièrement en bandes, entourés de serviteurs, et n’hésitent pas à provoquer des bagarres dans les tavernes. Le reste est originaire de milieux modestes et vivent donc à la limite de la pauvreté. Tout ça favorise une agitation sociale permanente, qui se cristallise épisodiquement en émeutes, pillages, bagarres dans des tavernes, etc. Plus généralement, les étudiants se montrent systématiquement irrespectueux de l’autorité : on peut ainsi citer les Golliards, des étudiants allemands qui rédigent des poèmes anticléricaux et pornographiques. Au XVe siècle, François Villon, le célèbre poète, est un trublion de premier ordre : il vole les enseignes des commerces de Paris, perturbant la vie économique de la cité, fréquente les bordels et les tavernes,…

En outre, les étudiants sont des clercs : à cette époque, l’université est une institution religieuse. Or les clercs jouissent du privilège dit du for intérieur : ils ne peuvent pas être jugés par les autorités séculières. Les universités elles-mêmes sont des entités autonomes, qui doivent s’auto-administrer et ne répondent pas aux pouvoirs laïcs – privilège dit de la libertas academica, lui-même dérivé du privilège de la libertas ecclesiae, au fondement, par exemple, du droit d’asile.

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Tout pareil, mais à la fac

Les universités savent défendre ce droit, car elles sont conscientes de son importance : en 1301, l’université de Paris écrit ainsi au roi et au Parlement pour se plaindre du prévost Thibout, coupable d’avoir arrêté et torturé un étudiant, qui est dénoncé comme « le fils de la rébellion et de la désobéissance ». Un officier de police est donc du côté de la rébellion, pour avoir violé le privilège de la liberté universitaire…

Il nous reste un héritage direct de ce statut : les universités jouissent d’une franchise qui interdit aux forces de police de pénétrer à l’intérieur d’un campus, sauf à la demande expresse  du/de la président·e de l’université, ou en cas de catastrophe. Ces franchises, garanties par l’article L712-2 du Code de l’éducation, sont en ce moment allègrement bafouées par les forces de l’ordre, soutenues par le gouvernement. C’est une vraie menace, car cette autonomie des universités est depuis longtemps saluée et reconnue comme l’une des conditions indispensables de la liberté d’expression des étudiant·e·s, elle-même nécessaire à leur formation intellectuelle et citoyenne.

« La police, avec nous ! »

Dans les années 1451-1455, les « chahuts » estudiantins se multiplient à Paris. Il faut dire que les étudiants sont, à ce moment-là, très nombreux : il y a dès lors plus de diplômés que de postes. Cette agitation est sous-tendue par une opposition entre le roi de France, Charles VII, et l’université de Paris, le roi cherchant à diminuer les privilèges (notamment fiscaux) de celle-ci.

C’est dans ce contexte que s’épanouit François Villon : provocateur, insolent, il flirte avec des criminels organisés (la bande des Ecorcheurs) et organise de vastes plaisanteries à l’échelle de la ville pour mieux humilier les puissants. La tension monte, et Villon s’y entend pour jeter de l’huile sur le feu.

En 1455, il est probablement l’un des organisateurs d’une grande manifestation d’étudiants. Celle-ci est réprimée dans le sang : les sergents du guet, excédés, se déchaînent, avec l’autorisation tacite de l’évêque d’Orléans, Thibaut d’Aussigny (un personnage sympathique qui portait sur son manteau les langues des gens qu’il avait fait torturer. Voilà voilà). Pas de gaz lacrymogènes alors : on y va à la hache et plusieurs étudiants perdent la vie.

Un silence trop coupable

Il n’y a pas de continuité entre les revendications des étudiants de 1455 et celles des étudiants de 2018. Par contre, il y a bien un lien direct entre les répressions de ces mouvements. Hier comme aujourd’hui, il s’agit pour l’Etat de briser des groupes qui s’organisent sans lui, voire contre lui, qui le défient par leurs mots, leurs actions, leur seule existence.

Au Moyen Âge, on a l’impression que les privilèges des étudiants sont en réalité assez peu respectés par le pouvoir royal : de nombreux étudiants sont arrêtés, torturés voire pendus, et les protestations de l’université n’y changent rien. Mais au moins proteste-t-elle ! Et le roi, à chaque fois, lui donne raison : les sergents du guet ayant outrepassé leurs droits sont punis, et les étudiants pendus sont dépendus. Vous me direz que ça ne change pas grand-chose pour eux : c’est vrai. Mais quand même, on sent bien que cette violence faite aux étudiants reste totalement illégale, illégitime et impossible à assumer pour le pouvoir royal.

Au contraire, aujourd’hui, les différentes autorités universitaires sont étrangement silencieuses, alors même que l’avenir de l’université publique est en péril, face à des réformes qui imposent la sélection à l’entrée à l’université. Les chahuts étudiants des années 1455 ont été soutenus par une grève des professeurs si efficace qu’elle force le roi à suspendre les cours pendant deux ans. L’université, alors, savait faire bloc pour défendre son statut, sa spécificité, son identité. « L’honneur des universitaires » semble aujourd’hui fantomatique.

Face à la violence du pouvoir, les étudiants ont su, depuis des siècles, opposer la force de leurs mots. Villon le dit lui-même : « quand on me juge par tricherie, était-il l’heure de me taire ? Quand on me dit « Vous serez pendu ! », était-il l’heure de me taire ? ». À tou·te·s les étudiant·e·s qui luttent : reprenez à votre compte cette jolie formule, et la réponse, toujours négative, qu’il convient de lui apporter.

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Pour en savoir plus

  • Christan Gillon, Les Etudiants et la délinquance au Moyen Âge (XIIIe-XVe siècles), thèse de doctorat, préparée sous la direction de Valérie Toureille, Université de Cergy-Pontoise, septembre 2017.
  • Jacques Verger, L’Essor des universités au XIIIe siècle, Paris, Éditions du Cerf, 1997.
  • Serge Lusignan, La Construction d’une identité universitaire en France (XIIIe -XVe siècle), Paris, Publications de la Sorbonne, 1999.
  • Sophie Cassagnes-Brouquet, La Violence des étudiants au Moyen Âge, Rennes, OuestFrance, 2012.
  • Antoine Destemberg, L’Honneur des universitaires au Moyen Âge, Paris, PUF, 2015.

9 réflexions sur “Quand la police tue

  1. Merci pour votre travail. Une remarque importante à mes yeux cependant ; la police tue… Oui et au vu de ce titre, je m’attendais je crois légitimement à ce qu’il soit traité du fait incontestable que la police tue dans une grande majorité les personnes racisé·e·s et teste ses techniques de répression les plus brutales en premier lieu dans les banlieues et sur les personnes non-blanches, dans l’impunité judiciaire quasi-totale et dans un silence complice des médias dominants, avant de les généraliser au maintien de l’ordre et répression des mouvements sociaux et/ou des teufeurs lors d’une fête de la musique par exemple. Je trouve cela plus que gênant d’invisibiliser ce processus et de constater qu’il y a toujours plus d’émoi médiatique autour de ces violences lorsqu’elles touchent des personnes blanches et/ou moins marginalisé·e·s socialement.

    A quand un article qui traite de ce sujet en élargissant la focale au delà de la répression des contestations étudiantes (dont il ne s’agit pas ici de discuter de la légitime dénonciation) ?

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    1. Bonjour, merci pour ce retour. Vous avez évidemment entièrement raison, à la fois de rappeler cette réalité-là, d’en dénoncer l’occultation et de nous inviter à ne pas tomber dans le piège.
      Pour nous, c’est plus délicat d’évoquer les violences envers les personnes racisées. Vous l’avez compris, le but de ce blog est de lier actualité et Moyen Âge, petit artifice rhétorique qui nous permet avant tout de parler du Moyen Âge… Or les questions de race et de discrimination s’articulent alors tout à fait autrement et donc impossible de faire un article qui s’intitulerait « la police tue les personnes non-blanches », car nous ne pourrions pas le faire dialoguer avec le Moyen Âge… J’espère que ma réponse est à peu près claire et vous remercie à nouveau de votre retour.

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      1. Il y aurait peut être un petit lien à faire : au Moyen-Âge, les gens tués par la police étaient-ils, comme aujourd’hui, en majorité « marginalisés », hors de la norme ? Que ce soit par la classe sociale, la nationalité (il y a eu des étrangers de tout temps en France), l’âge, le sexe ? Cela dit, l’étude approfondie du sujet n’a peut être pas été réalisée à ce jour…

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      2. Ca a beaucoup été travaillé dans les années 80-90. Un chercheur nommé Bronislaw Geremek a soutenu la thèse que les criminels étaient avant tout des « marginaux ». Depuis les années 90-2000 (travaux de Claude Gauvard notamment), on ne retient plus cette thèse : l’étude des archives montre que l’immense majorité des criminels condamnés sont plutôt des bourgeois, des petits artisans, des gens mariés, ayant des amis, des voisins, un métier, une maison. Ce qui n’empêche pas évidemment que certaines catégories soient particulièrement surveillées ou dénoncées par les textes (les étudiants et les étrangers), mais ça ne se reflète pas dans la justice… !

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  2. « des étudiant·e·s de l’université de Montpellier ont été violemment agressé·e·s alors qu’il·elle·s occupaient un amphithéâtre, par une milice fasciste »
    Une « milice fasciste »… leur but est-il vraiment de mettre en place une dictature fasciste ?
    Et pourquoi ne pas préciser que ces « pauvres étudiants » sont d’extrême-gauche, sinon ?

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  3. Surtout quand on voit la pseudo-démocratie de ces groupes d’étudiants qui empêchent les autres étudiants d’étudier tranquillement et passer leurs examens…
    Frapper n’est pas la solution, pour autant (sauf s’ils se montrent eux même violents), certes.

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