Les clefs du bac de philo, par Thomas d’Aquin

ThomasAvec le bac de philosophie hier, l’occasion de retourner sur les débuts de la dissertation…

« Faut-il démontrer pour savoir ? » : voici l’un des sujets tombés hier matin au Bac de Philosophie de la section Scientifique. Pas évident comme question, surtout si on pense que les candidats devaient bien sûr démontrer leur propos (quelle ironie… Ça ferait presque une accroche…). Et cela en trois parties : thèse, antithèse, synthèse ! Car oui, au cas où vous vous posiez la question, il faut TOUJOURS une troisième partie… sinon vous êtes hors-jeu.

Mais tiens donc ! Qui justement a fixé les règles du jeu ? Ne blâmez pas les professeurs (ou alors trouvez un autre prétexte…) : ils ne l’ont pas choisi personnellement, et ils ont d’ailleurs obtenu leurs propres diplômes en faisant trois parties. Alors on continue la tradition : la sacro-sainte dissertation.

La dissertation et l’université médiévale

Sacro-sainte, et le mot n’est pas complètement hors propos quand on sait que la dissertation est largement héritée d’un type d’argumentation pédagogique propre aux clercs : la scolastique. Au milieu du XIIe siècle, les universités fleurissent en Europe, et Paris, principale université du pays, renommée pour la théologie, devient rapidement the place to be. Là, maîtres et élèves se forment selon une méthode toute neuve qui consiste d’abord à lire un texte,  puis à le commenter, pour enfin proposer une interprétation. Évidemment on choisit des textes dont le sens n’est pas évident : le maître peut donc formuler un problème : la Quaestio. Ses élèves rivalisent ensuite d’éloquence dans la Disputatio : le débat. Il s’agit d’exposer à tour de rôle des arguments, puis de les réfuter, le plus souvent à l’oral, avant que le maître ne résolve la question. C’est la méthode de la scolastique, et déjà, pas question de filer droit à la réponse sans se plier à l’exercice : il faut démontrer.

Et Thomas d’Aquin arriva

Au milieu du XIIIe siècle, lorsque la technique est bien rôdée, Thomas d’Aquin décide que c’est par cette méthode qu’il présentera ses conseils pour accéder au Salut (oubliez le Bac !) dans sa Somme Théologique. L’ouvrage est monumental, regroupant plus de 500 disputationes. Autant de courtes dissertations où s’opposent d’abord en deux parties des arguments contraires, et où – bien sûr – Thomas d’Aquin apporte la Troisième Partie qui s’appelle Réponse, et qui est essentielle puisqu’elle tranche entre les deux positions précédentes.

Pour le plaisir – et pour réviser la technique des plans – on prendra un exemple qui a toute les chances de tomber en philo l’année prochaine. Sortez-vos stylos, Première partie, Article 1 : Appartient-il à l’homme d’agir pour une fin ? Dans la Somme Théologique vient d’abord une série de contre-arguments, parfois très poussés :

L’homme paraît agir en vue d’une fin quand il délibère. Or il fait beaucoup de choses sans délibération […] comme quelqu’un qui balance le pied ou remue la main en pensant à autre chose, ou qui se frotte la barbe.

Ce genre d’argument est sans doute à éviter au Bac… mais au moins, il y a bien un souci de la démonstration ! Et puis le plus souvent, Thomas d’Aquin sollicite tout de même des arguments d’autorité : l’Ancien et le Nouveau Testament, les Pères de l’Eglise, et aussi, non sans controverses, Aristote, tellement célèbre qu’on l’appelle simplement « le Philosophe ».

Heureusement, dans cette jungle de références, le maître est là pour rétablir la vérité. En troisième partie, il prend la parole, et démontre (sans surprise) que nous faisons tout pour une fin.

Bâtisseurs de cathédrales et bacheliers, même combat

L’historien de l’art Erwin Panofsky avait même comparé la pensée scolastique à l’architecture gothique : les deux relèvent de constructions compliquées, codifiées, exigeantes… et nées à la fin du XIIe siècle en Île de France. Il en concluait donc que les cathédrales gothiques et la Somme Théologique, étaient le produit d’un même terreau mental et culturel : une sorte d’habitus, propre à cette première Renaissance éprise de hauteur, de structure et de clarté. Bref, bâtir un plan de dissertation, c’est faire une petite cathédrale. Pensez-y pour la dissertation d’histoire, mais sans pression bien sûr…

D’ailleurs, le sujet des ES n’était-il pas « Pourquoi avons-nous intérêt à étudier l’histoire ? ». J’espère que vous avez répondu que ça servait à réussir la dissertation de philo…

Pour aller plus loin :

  • Erwin Panofsky, Architecture gothique et pensée scolastique, trad. Pierre Bourdieu, Paris, Ed. de Minuit, 1967
  • Alain Bourreau, L’Empire du livre. Pour une histoire du savoir scolastique (1200-1380), Paris, Les Belles Lettres, 2007
  • Alain de Libera, La Philosophie médiévale, Paris, PUF, 1992.
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