Grand oral : les conseils d’aide-mémoire des médiévaux

Présenté comme l’épreuve phare du nouveau bac, le grand oral a se termine demain. L’heure n’est plus à la sacro-sainte dissertation, il faut désormais convaincre par la parole. Les élèves ont 20 minutes pour séduire un jury composé d’enseignants et obtenir une note, d’importance, puisqu’elle équivaut à 10 % de la note finale dans la filière générale et à 14 % dans la filière technologique ! Aujourd’hui comme autrefois, pour exceller à l’oral, il faut entraîner sa mémoire. Et, à l’époque où les Post-it n’existent pas encore, faire un long discours sans notes ou pense-bêtes est un exercice très difficile. Pour l’apprendre, les médiévaux utilisent une technique, constituée d’astuces et d’exercices pour mémoriser plus facilement : la mnémotechnie.

Méthode pour travailler sa mémoire

Sano di Pietro, Saint Bernardin prêchant sur la piazza del Campo, 1445. Détrempe. Museo dell’Opera metropolitana del Duomo, Sienne.

Depuis l’Antiquité, des traités de rhétorique proposent des conseils pour apprendre à bien s’exprimer en public. Rédigés par des maîtres de rhétorique, ceux qui abordent en particulier la question de la mémorisation connaissent un grand succès à l’époque médiévale. Le principe est simple : pour parler avec éloquence (et donc sans note), il faut apprendre à faire uniquement appel à sa mémoire. La méthode est encore bien utile aujourd’hui ! Les traités d’art de la mémoire sont nombreux, mais tous reprennent le même principe de base : il faut compartimenter. Sur ce point, rien de mieux qu’une liste ! Alors, suivons ce conseil :

1/ Il faut tout d’abord s’isoler ! En effet, l’apprenti doit se retrouver complètement seul dans un endroit calme, où il aura tout le loisir de se concentrer et de faire travailler son imagination. Plusieurs traités précisent même que le mieux est de trouver un endroit ni trop sombre, ni trop éclairé.

2/ Il faut ensuite créer dans sa tête un espace articulé. L’élève doit construire mentalement un espace articulé en plusieurs lieux, si possible familiers. Un château, une demeure ou une église peuvent faire l’affaire : l’idée est que les espaces puissent se succéder de manière fluide et facile. Pour ce faire, les lieux doivent être ni trop grands ni trop petits, ne pas trop se ressembler entre eux, ni être trop différents, ils doivent être clairs et sobres. Chaque pièce correspondra aux paragraphes du discours que l’apprenti doit mémoriser.

3/ L’apprenti rhéteur doit ensuite placer dans les lieux visualisés des images frappantes, c’est-à-dire des images soit très belles soit très laides, ou alors ridicules. En somme, des images assez originales pour qu’elles puissent s’inscrire dans la mémoire. En effet, chaque image correspond à une idée forte du discours, il faut donc les disposer dans l’ordre dans les pièces de l’édifice précédemment construit.

4/ Il faut ensuite s’entraîner à faire et à refaire le chemin mental : l’apprenti orateur n’a plus qu’à « déambuler » dans son lieu imaginaire pour reconstruire son discours.

Un esprit sain dans un corps sain

Malgré ces conseils, l’exercice reste compliqué. Du coup, pour bien réussir cette mémorisation, d’autres conseils plus pratiques sont dispensés aux étudiants. Dans son Tractatus de memoria publié vers 1474-1475, Matheolus de Pérouse conseille à ses étudiants une bonne hygiène de vie selon un principe qui prévaut encore aujourd’hui : un esprit sain dans un corps sain. Ce professeur de philosophie et de médecine recommande d’éviter l’excès de nourriture, de boissons alcoolisées et de sexe pour privilégier la modération. Il conseille d’éviter certains aliments comme les viandes grasses, l’ail, l’oignon, les poireaux, les haricots et aussi les vins forts et le vinaigre. Au contraire, il préconise la consommation du gingembre et de la coriandre. Côté soin du corps, il conseille de protéger la tête de sources de chaleur, de se laver les cheveux avec une lotion à base de feuilles de laurier, de camomille et d’une sorte de miel.

Certains médiévaux connaissent une franche réussite grâce à cette méthode. À vingt ans, Pierre de Ravenne récite tout le droit civil à son maître de droit, Alessandro Tartagni da Imola. Plus tard, il réalise un autre exploit : il saura réciter devant le chapitre des chanoines réguliers de Padoue des sermons après les avoir entendus une seule fois.

Le ridicule ne tue pas

D’autres étudiants sont moins doués que Pierre de Ravenne et leur échec incombe, selon Matheolus de Pérouse, à leur mauvaise volonté. Le maître écrit :

Giotto, Ignorance, XIVe siècle. Fresque. Chapelle des Scrovegni, Padoue.

« Mais si tu méprises ou si tu rejettes la science dans laquelle tu es étudiant ou l’enseignant que tu écoutes, tu ne comprendras pas bien — et tu ne retiendras pas. C’est pourquoi […] il n’y a pas à s’étonner si les auditeurs de ce siècle progressent peu : se fiant à eux-mêmes, ils méprisent le maître, et pour cette raison nous voyons qu’ils ne progressent pas. »

(trad. Naïs Virenque, « Qui est celui qui apprend ? … », p. 19)

Mais, au Moyen Âge, les arts de la mémoire ne sont pas réservés au monde universitaire, ils s’adressent au contraire à une population très large. C’est grâce à eux que les prédicateurs enseignent à la foule.

Quel meilleur médium pour apprendre à mémoriser que les images ? Le peintre italien Giotto réalise à Padoue une allégorie de l’Ignorance qui porte le vêtement d’un bouffon se terminant par une sorte de queue. Sur la tête, elle porte un couvre-chef constitué de plumes qui suggère un déguisement d’oiseau, et elle cherche à frapper l’air avec une massue. En somme son apparence est assez ridicule pour frapper la mémoire du visiteur de la chapelle et lui servir d’aide-mémoire. Le message de la peinture est clair : l’ignorance est un vice qu’il faut fuir dans l’optique du Jugement dernier. Que ce soit chez les artistes ou les prédicateurs, le ridicule force l’attention des fidèles et leur permet de retenir plus facilement la signification des images et leur dimension théologique.

Fra Angelico, Jugement dernier (détail de l’Enfer), 1425. Détrempe sur panneau, 105 x 210 cm. Museo San Marco, Florence.

Hormis le ridicule, la peur est aussi un bon moyen de mémoriser. Ainsi l’Enfer médiéval est-il souvent compartimenté en plusieurs lieux qui accueillent chacun un châtiment corporel dont l’image est, bien sûr, frappante. Dans une peinture du célèbre Fra Angelico, le fidèle effrayé peut observer de haut en bas et de gauche à droite les âmes déchues se faire torturer et chaque châtiment répond à un péché bien précis : les paresseux sont prostrés ; les luxurieux sont fouettés ou empalés ; les coléreux se battent entre eux et se mordent ; les gloutons sont attablés et obligés de manger des serpents ; les avares sont gavés d’or en fusion par des démons ; les envieux sont chauffés dans une énorme marmite.

Qu’elle soit imposée ou qu’il faille la créer, la structure des arts de la mémoire a traversé les âges jusqu’à se retrouver dans certaines séries télévisées, à l’exemple du Mentaliste ou de Sherlock… alors pourquoi pas dans la nouvelle formule du bac ?

Pour aller plus loin

  • Francesca Alberti, La Peinture facétieuse, Actes Sud, 2015.
  • Jérôme Baschet, La Civilisation féodale, Flammarion, 2009.
  • Mary Carruthers, The Book of memory: a study of memory in medieval culture, Cambridge university press, 1990.
  • Naïs Virenque, « Qui est celui qui apprend ? Figures de l’étudiant dans les traités d’art de la mémoire au Moyen Âge et à la Renaissance », Motifs : Figures de l’étudiant du Moyen Âge au XXIe siècle, n° 3, 2019, p. 19-28.
  • Frances Yates, L’Art de la mémoire, Gallimard, 1987.

Une réflexion sur “Grand oral : les conseils d’aide-mémoire des médiévaux

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s