L’Euro 1314 n’aura pas lieu

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La coupe d’Europe de football commence ce vendredi. Et si on repartait 700 ans en arrière ?

Carton rouge pour le foot

1314, Londres. Le lord-maire de Londres interdit le jeu de soule, un jeu où les joueurs doivent pousser une balle avec leurs pieds, sans la toucher avec les mains. Vous avez bien lu : au Moyen Âge, le foot existe – le terme de « foteball » apparaît d’ailleurs pour la première fois en 1409 – et c’est interdit. La soule se joue à l’époque des deux côtés de la Manche, et depuis plusieurs siècles, avec des règes variables en fonction des époques – je renvoie les curieux à un mémorable épisode de la série Kaamelott. Or, au XIVe-XVe siècle, le temps est à l’interdiction, non seulement de ce sport, mais plus généralement de tous les jeux : encore la soule en 1331 en Angleterre, le hurling (l’ancêtre de la  crosse) en 1366 en Irlande, le jeu de paume en France en 1397, le golf en Ecosse en 1457, etc. En vingt ans, Edouard II d’Angleterre interdit quarante fois les joutes et les tournois.

Évidemment, le fait même que ces interdictions soient si souvent répétées montre que personne ne les respecte : l’interdiction du foot fait partie de toutes ces règles curieuses, en vigueur en théorie mais que personne ne suit ni n’essaye de faire suivre… Je vous rappelle qu’en France, il est interdit de klaxonner en ville, de s’embrasser sur un quai de gare, ou d’appeler son cochon Napoléon. Je ne sais pas pour vous, mais j’enfreins allègrement presque chaque jour deux de ces trois règles – et je vous laisse deviner lesquelles.

Le jeu ou la guerre

Mais alors pourquoi interdire les jeux ? On dit souvent que c’est parce qu’ils sont causes de désordres. De fait, le lord-maire de Londres écrit bien que la soule « cause troubles en la cité » : les joueurs crient, se battent, les supporters s’y mettent – et oui, il y a déjà des hooligans au XIVe siècle. C’est vrai que le jeu est, disons, assez physique : on s’y blesse, et parfois, on s’y tue ! Mais cet argument n’est qu’un prétexte: quand le pouvoir veut interdire une pratique qui trouble l’ordre public, il sait le faire. Si les autorités interdisent les jeux, ce n’est pas parce qu’ils perturbent le calme : c’est parce qu’ils détournent les énergies.

En effet, le XIVe siècle, c’est avant tout le temps de la Guerre de Cent Ans : on vous a déjà parlé de son extrême violence et de sa « deshonnesteté des habits»… Mais si, rappelez-vous : le roi d’Angleterre veut se faire couronner roi de France, le roi de France n’est pas tellement d’accord, on s’entretue allègrement pendant un siècle jusqu’à ce que Jeanne d’Arc boute les Anglais hors de France. Or, dans ce contexte, les rois de France et d’Angleterre cherchent à recruter le plus de troupes possibles, notamment en ville. Ces hommes sont entraînés, ils touchent un salaire mensuel, la solde, d’où leur nom de soldat. C’est une évolution cruciale, puisqu’on passe petit à petit des troupes féodales, convoquée pour une expédition, à une armée nationale, faite de soldats professionnels : l’uniforme apparaît à la même époque.

Cette évolution répond aussi à une évolution des techniques militaires. Car, depuis la bataille de Crécy, les archers sont les maîtres du champ de bataille : les pluies de flèche décochées par les archers anglais déciment la chevalerie française. Du coup, les rois vont vouloir recruter des archers. Or le tir à l’arc ne s’apprend pas en quelques jours, surtout que l’arc est à l’époque un arc long, le longbow, et qu’il faut être extrêmement musclé pour pouvoir le bander. Si les souverains interdisent la pratique des sports, c’est précisément pour mieux imposer à tous les habitants du royaume l’obligation de s’entraîner à l’arc, plusieurs heures par jour. Cette loi, d’ailleurs, est toujours en vigueur en Angleterre… ! Les jeux sont donc considérés comme un gaspillage de temps et d’énergie : à l’heure où le royaume est en danger, chacun est tenu de se consacrer à le sauver. C’est cette idée que reprendra Jeanne d’Arc ; et c’est cette idée qui contribue à l’émergence du sentiment national, qui, comme l’a magnifiquement démontré Colette Beaune, apparaît à cette époque, dans le contexte d’un long affrontement contre « l’Anglais ». Bref, on interdit le foot, pour construire la nation.

Le foot contre l’urgence

Je ne suis pas du tout un fan de foot – plutôt l’inverse, même. Mais l’Euro, comme la coupe du monde, comme les JO dans quelques semaines, ont un immense mérite. Ce sont des jeux. Des divertissements, autrement dit des plaisirs inutiles, improductifs, qui détournent des véritables problèmes. Le pouvoir, à l’inverse, est dans une logique de rentabilité : si les sujets ont du temps libre, qu’ils le mettent à profit en s’entraînant au tir à l’arc, plutôt que de le perdre en jouant à des jeux inutiles. Aujourd’hui, le foot n’est plus, évidemment, interdit. Mais on retrouve toujours cette logique de rentabilité, de profit : l’État a horreur du temps perdu, du temps gaspillé, improductif. A l’heure de la crise économique, les hommes politiques de gauche comme de droite ne cessent de nous répéter qu’il faut « faire des efforts » – un discours culpabilisateur qui fait sournoisement retomber la responsabilité de la crise sur les gens qui ne feraient pas ces « efforts » jamais définis. « Faire des efforts » : tirer à l’arc hier, accepter des hausses d’impôts et des lois arbitrairement imposées aujourd’hui, et demain ? Les Londoniens et les Parisiens du XIVe siècle nous montrent la voie : il faut continuer à vivre, à jouer, à faire du sport, pour le plaisir d’en faire, pour ignorer les sirènes de l’urgence.

Bon, sur ce, je vous laisse, il faut que j’aille nourrir mon Napoléon.

Pour en savoir plus :

  • Xavier Hélary, L’armée du roi de France, Paris, Perrin, 2012.
  • Colette Beaune, Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, 1985.
  • Bernard Merdrignac et Loïc Senan (dir.), Le Sport au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002.
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