La licorne, de Jésus aux startups

Le Musée de Cluny propose en ce moment une exposition intitulée « Magiques licornes », l’occasion pour nous de nous pencher sur cette créature, tellement présente dans la culture contemporaine qu’on en oublierait presque que c’est une créature très ancienne.

Un article d’une nouvelle plume d’Actuel Moyen Âge, Lucie Herbreteau !

Un ancêtre méconnu

La première occurrence de licorne date en effet du Ve siècle avant J-C, chez un historien et médecin grec appelé Ctésias qui la décrit comme un hybride au corps de cheval, à la tête de cerf, aux pattes d’éléphant et à la queue de sanglier, bien loin de nos représentations actuelles ! Ensuite, plusieurs auteurs grecs en attestent l’existence, dont Hérodote et Pline l’Ancien, sous le nom de « monoceros » puis « unicorne », mais son apparence physique demeure floue.

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Si si, c’est une licorne

L’Ancien Testament en fait également mention sous le nom de Re’em traduit pas les Grecs en « monoceros », mais équivalant aujourd’hui à l’arabe rim, c’est-à-dire « bœuf sauvage, buffle » (ce sont d’ailleurs les termes que l’on retrouve dans les traductions en français). Cela dit, tous semblent s’accorder sur le fait que la licorne vit en Orient, et notamment en Inde. Jusque-là, donc, peu de rapport avec la créature que nous connaissons…

Expansion et dénégation

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C’est alors qu’arrive le Physiologus, un bestiaire du IVe siècle ap. J.C. qui va avoir un énorme succès et dont le Moyen Âge va largement s’inspirer pour construire sa licorne, un quadrupède avec une corne sur le front. Elle va alors se retrouver dans les bestiaires, les romans courtois ou l’iconographie, et notamment la célèbre tapisserie de la Dame à la Licorne conservée au Musée de Cluny.

La particularité de cette créature est qu’elle ne peut être approchée que par une vierge, d’où la ruse bien connue des chasseurs et exposée dans cette dernière tapisserie : on envoie une vierge dans les bois, la licorne est attirée et s’allonge en posant sa tête sur le giron de la jeune fille. Arrivent alors les chasseurs qui la capturent et la tuent.

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Pas DU TOUT kawaï…

Mais gare à vous si la jeune fille n’est pas vierge car la licorne, se sentant trompée, tuera la femme d’un coup de corne, car c’est une créature qui peut être aussi douce que violente… À la fin du XIIIe siècle, Marco Polo décrit des chevaux unicornes sauvages en Inde, qui seraient les descendants de Bucéphale, la légendaire monture d’Alexandre le Grand. Un peu plus tard, dans ses Voyages, Jean de Mandeville la présente également comme un animal féroce.

Il s’agit bien d’un animal pensé comme réel et d’ailleurs un manuscrit anglais va même jusqu’à proposer… une recette de licorne au barbecue !

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Ail, clou de girofle : servez chaud

(pas de panique, n’appelez pas la spa : ces images sont un poisson d’avril de la British Library !)

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Vers la fin du Moyen Âge, la licorne devient de plus en plus douce, symbole d’innocence et de pureté. En parallèle, son apparence physique s’uniformise : c’est désormais un cheval blanc pourvu d’une corne de la même couleur sur le front. On dit également que cette corne soigne des empoisonnements – serait-ce l’origine de la surchasse des éléphants et rhinocéros ? Tout bon seigneur se doit de posséder une corne de licorne chez lui, tradition qui perdurera jusqu’au salons du XVIIe siècle. Celles qui sont parvenues jusqu’à nous se sont révélées être des dents de narval, créature inconnue de l’Occident à l’époque.

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D’un point de vue théologique, la licorne ne représente nul autre que Jésus, confié à une vierge et chassé par les hommes. Cette conception renforce le caractère pur et noble de la créature qui devient une figure de la courtoisie, apanage des nobles dames, comme dans la tapisserie de Cluny.

Au XVIe siècle, diverses études et traités scientifiques discutent des aspects physiques et comportementaux de la licorne, mais en parallèle, son existence est de plus en plus mise en doute. En effet, malgré les nombreuses expéditions qui sillonnent désormais les quatre coins du globe, personne ne semble rencontrer de visu de véritable licorne… De plus, les seules preuves de leur existence sont leurs cornes, mais la découverte du narval au XVIIe siècle porte un rude coup au mythe.

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C’est dans ce contexte que le chirurgien Ambroise Paré et l’explorateur André Thevet remettent clairement en question l’existence de la licorne. François Rabelais, médecin de son état, en fait, dans son Quart Livre, l’une des impossibilia de l’île de Medamothi, l’île des tromperies et illusions… On estime que l’on ne croie plus à la licorne vers le XVIIe siècle, mais elle devient populaire à la même époque sur les blasons car elle représente toujours la noblesse d’esprit… La symbolique supplante alors l’imaginaire.

Licornes contemporaines

Aujourd’hui, il est difficile de passer à côté de la licorne. Elle est partout, et vous pouvez aujourd’hui acheter de la licorne, à toutes les sauces : peluches, vêtements, chaussons, sacs à dos ou même bouées géantes.

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Cette dernière tendance est d’ailleurs très intéressante car elle se situe à la confluences de deux tendances : l’émergence de la bouée géante portée par les réseaux sociaux et le retour de la licorne comme symbole d’un retour à l’enfance, à l’innocence.  En effet, tous ces produits sont le plus souvent prévus pour attirer principalement les petites filles : on retrouve l’idée de pureté et d’innocence attribuée à la licorne médiévale.

Si les petites filles demeurent la cible privilégiée du marketing « licorne », celle-ci est également devenue une figure de proue de la génération twee, ces jeunes adultes trop sensibles pour affronter la dureté du monde qui les entoure et préférant se créer un monde ouaté aux couleurs chatoyantes, rempli de bienveillance, de chatons… et de licornes, généralement de couleur pastel et couvertes de paillettes, comme pour accentuer ce besoin d’édulcorer la réalité. Les couleurs sont emblématiques : au blanc virginal de la licorne médiévale a succédé un rose vif.

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Résultat d’une recherche avec comme mot-clef « licornes »

Outre les paillettes, la licorne est souvent aux couleurs de l’arc-en-ciel, ce qui l’associe (de manière plus ou moins volontaire) à la communauté LGBT depuis que leur drapeau aux six couleurs s’est imposé dans les années 1970. De plus, la licorne est souvent neutre et n’est pas sexuellement genrée (d’ailleurs le terme est féminin ou masculin selon les langues), comme certains membres de la communauté.

Sa rareté sert également à illustrer l’absence de représentation des LGBT dans les médias de tous types, c’est pourquoi elle est aussi utilisée par d’autres communautés, tels que les handicapés, notamment aux États-Unis.

Retours et détournements

Mais n’oublions pas que les origines médiévales de la licorne en font surtout un personnage privilégié de la fantasy, qu’il s’agisse de littérature, de cinéma ou de jeux vidéo. Elle y est dépeinte comme une créature belle, magique, rare et bienveillante, qu’il faut trouver ou protéger. Ainsi, dans Harry Potter à l’école des sorciers, Hagrid raconte à Harry que les licornes sont de puissantes créatures qu’il est difficile d’attraper. Et pourtant, ils trouvent du sang de licorne (brillant, presque pailleté !) qui les conduit à Voldemort tentant de survivre en buvant du sang de l’innocente créature.

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Bon appétit !

En effet ce sang permet à quiconque de vivre, même au seuil de la mort, mais celui qui tue une licorne, symbole de pureté, aura une vie maudite. Cette conception de la licorne est très médiévale et nous rappelle la fin de la tapisserie de la Chasse à la Licorne (fin XVe-début XVIe siècle) dans laquelle une licorne est mortellement blessée… avant de revenir à la vie.

Pourtant, et malgré ce phénomène écrasant de licornes mignonnes et bienveillantes, la culture populaire produit quelques pépites qui vont totalement à l’encontre de ce mouvement. Ainsi, la série d’animation Dr. Pantastique met en scène un enfant super-héros dont le mentor est une licorne mâle appelée Philippe aux méthodes parfois peu conventionnelles. Dans une autre série, Gravity Falls, des licornes mâles et femelles vivent reclus, mais l’une d’elles se sert des idées reçues pour manipuler les jeunes filles, ce qui résulte en une bagarre avec l’héroïne. Beaucoup d’autres médias détournent cette image traditionnelle de la licorne, mais la palme du décalage revient immanquablement à cette publicité américaine présentant une licorne d’une manière pour le moins inattendue, tout cela pour vendre un improbable repose-pied de toilette… adieu innocence !

Pour finir, depuis 2013, le terme « licorne » a acquis une toute autre définition, puisqu’il désigne désormais une start-up, le plus souvent en lien avec les nouvelles technologies, non cotée en Bourse et dont la valorisation dépasse le milliard de dollars. C’est une spécialiste du capital-risque américaine, Aileen Lee, qui a décidé d’utiliser ce terme car non seulement il désigne quelque chose de rare et désirable, mais aussi parce qu’il est se rattache à la culture geek, bien connue des start-ups. En nous réappropriant l’imaginaire pour parler de la réalité, on crée le rêve, et cela nous rappelle indéniablement la licorne. Par contre, pour la notion d’innocence, on est plus sceptique…

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Pour aller plus loin :

  • Jorge Luis Borges, Le livre des êtres imaginaires, Paris, Gallimard, 1987.
  • Carol Rose, Giants, Monsters and Dragons. An Encyclopedia of Folklore, Legend, and Myth, New York, Norton, 2000.
  • Paul J. Smith, « Rabelais et la licorne », Revue belge de Philologie et d’Histoire, 1985, n°63, pp. 477-503.
  • Bernard Ribémont, « La licorne, un animal exotique ? », dans Un exotisme littéraire médiéval ?, 2008, p. 99-120.
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9 réflexions sur “La licorne, de Jésus aux startups

  1. Bonjour,

    Je suis François Cavaignac et je suis abonné à votre lettre depuis le début ; elle m’intéresse et je la lis toujours avec beaucoup de plaisir, en appréciant particulièrement la mise en perspective historique et sa contextualisation contemporaine. Bravo pour cette tournure d’esprit.

    Je me permets de vous solliciter pour une autre raison. Je suis également auteur et historien, en particulier de la franc-maçonnerie ; mes recherches actuelles m’amènent à m’intéresser à des textes médiévaux que les auteurs britanniques appellent « Old Charges » ; je dispose de plusieurs traductions. J’aurais voulu savoir si l’un ou l’une des membres de votre équipe connaissaient ces textes et si je pouvais entrer en contact pour en discuter ; mon objectif étant d’avoir un avis de médiéviste indépendant car n’étant pas franc-maçon (L’appartenance à l’institution biaise à mon sens beaucoup de travaux d’historiens, et je suis très attaché à mon indépendance d’esprit, et à mon indépendance « méthodologique »).

    Je serais très heureux d’avoir une réponse de votre part, même si ma demande n’appelle pas une réponse positive pour vous, je préfère un échange qu’une absence de réponse, je pourrais comprendre et je n’aurai pas de susceptibilité déplacée.

    Merci d’avance.

    Bien cordialement.

    François Cavaignac

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    1. Bonjour François,
      Malheureusement, je suis uniquement spécialiste des romans courtois anglais, je pourrai donc vous aider sur ce sujet, mais peut-être qu’un de mes collègues historiens en saura plus que moi.
      En tout cas, merci pour l’intérêt que vous portez au blog et bon courage dans la suite de vos recherches.
      Lucie Herbreteau

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      1. Bonsoir,

        Aucun de nous n’est malheureusement spécialiste, même de loin, de l’Angleterre médiévale et de sa documentation : désolé de ne pas pouvoir vous être utile !

        Merci pour votre intérêt, et bonne recherches !

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  2. Merci beaucoup pour cet article. Michel Pastoureau a également écrit un ouvrage très intéressant sur ce thème. Bonne continuation.

    Pour une idée d’article, pour faire écho à la démission de G. Collomb ou au décès d’une figure artistique célèbre (C. Aznavour), n’y a t’il pas un moyen-age des événements similaires ?

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    1. Merci Philippe pour votre retour !
      Vos idées sont excellentes et je me permets de répondre car la disparition de Charles Aznavour aurait pu effectivement donner lieu à un article sur les Arméniens au Moyen Âge. Deux perspectives auraient été intéressantes : 1) les rapprochements politiques et surtout culturels entre Francs et Arméniens pendant la période des croisades, en particulier au XIIIe siècle dans la principauté d’Antioche 2) l’oeuvre et la vie d’Héthoum de Korikos (aussi dit « Hayton l’historien »), seigneur arménien exilé, qui se rendit à Avignon auprès du pape puis qui devint abbé dans un monastère du Poitou où il fit composer en ancien français une oeuvre historique appelée « La Flor des Estoires d’Orient ».
      Malheureusement, des raisons de planning et de calendrier n’ont pas permis d’écrire ces articles…

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  3. L’histoire continue donc bel et bien, et le leitmotiv du blog de « reconstruire un monde radicalement différent du notre et qui cependant continue de l’informer en profondeur » est plus que jamais assumé. Bienvenu donc à la nouvelle plume d’AMA !
    Au passage je note une nième manifestation du génie de la commercialisation de masse de savoir produire et nous vendre en masse… le rare, l’unique, l’introuvable !

    R.T.

    PS1 si cette fois encore l’article déclenche un feu d’artifice de commentaires polémiques, j’avoue que je rends ma casquette prétentieuse de contemporain pensant pouvoir flairer quoi que ce soit de l’air du temps et aux fractures de son époque…

    PS2 je saute du coq à la licorne… A mon tour, proposition d’article (profitez-en, manifestement c’est la journée;-) Existe-t-il au MA des phénomènes de mobilisation de masse partant « d’en bas » comme aujourd’hui, où les nouveaux médias & moyens d’échange le permettent si facilement. On a bcp entendu en 2011 que sans tweeter il n’y aurait pas eu de printemps arabes. Mais d’autres ont répondu qu’en 1848 il y a eu coïncidence de mouvements à travers l’Europe qui n’ont pas attendu facebook pour fleurir ensemble. Qu’en est-il au M.A. où les croisades ont été impulsé par un Pape ? Les Jacqueries ont-elles été des phénomènes dépassant l’échelle locale où on se connaît tous ? Combien de temps une relique découverte met-elle à jeter les foules sur les routes, et cela arrive-t-il avant reconnaissance officielle par l’autorité religieuse ? etc. (je vous laisse le soin de démêler tout ce que ma question mélange sans grande méthode : vitesse & vecteurs de diffusion de l’information, existence de consciences collectives ? etc.)

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      1. R.T. : merci pour les compliments (heureusement, les trolls et les licornes ne font pas bon ménage).

        C’est une excellente idée d’article qui me plaît beaucoup : je la note et je tâcherai d’en tirer un article ! Merci beaucoup !

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