François Fillon vs saint Louis, la politique sans amour

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Doit-on aimer ceux qui nous dirigent ? La façon dont on répond à cette question, de saint Louis à François Fillon, en dit long sur notre rapport au pouvoir.

« Je ne vous demande pas de m’aimer, je vous demande de me soutenir » : suite aux scandales multiples qui ont miné sa campagne, François Fillon s’est lancé en début de semaine dans une ultime tentative, en demandant aux électeurs de mettre de côté l’affectif.

Là, le médiéviste est obligé de mettre son grain de sel. Car au Moyen Âge, l’amour occupe une place majeure en politique.

On ne badine pas avec l’amour

Dans les écrits politiques du Moyen Âge, du VIIe au XVIe siècle, l’amour est omniprésent, et c’est quelque chose d’assez sérieux. Le roi aime ses vassaux et ses chevaliers. Lorsque l’un d’entre eux le trahit, il pleure, si possible en public. Il aime aussi ses sujets, et à force de le dire, le message passe. Lorsque les bourgeois des villes doivent s’adresser au roi, ils l’assurent de leur amour et de leur fidélité, car c’est bien ce sentiment que le souverain attend de leur part. L’amour dit le soutien.

Tous ces sentiments n’empêchent pas de faire de la Real Politik. Pendant la guerre de Cent Ans, le roi de France et d’Angleterre se disputent et se rabibochent tous les quatre matins, à grands coups de raids militaires puis de pompeux traités. Et pourtant ils n’hésitent pas à s’écrire qu’ils s’aiment.

Il ne s’agit pas d’une basse manipulation, ou d’une gigantesque mascarade de sentiments. C’est une des modalités du discours public, qui permet de manifester des alliances et des fidélités. Autre époque, autre mœurs : tout ce vocabulaire est empreint de l’idée de charité chrétienne. Pour résumer : on considère que la charité envers les autres est une des manifestations de l’amour pour Dieu. L’amour n’est donc pas réservé à la sphère privée : au contraire, il est le ciment social et politique par excellence.

Des Français aux pieds bien propres

Dire et écrire que l’on s’aime, c’est bien, mais le montrer, c’est mieux. Or si l’on peut embrasser le roi anglais (et à l’occasion les rois s’embrassent volontiers) que faire lorsque l’on descend dans la hiérarchie sociale ?

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Comme le roi aime son peuple, il doit s’en rapprocher. Qu’à cela ne tienne, une solution originale a été trouvée : à intervalles réguliers, le roi lave les pieds de certains de ses sujets. Louis IX, alias saint Louis, s’en fait une spécialité. Il s’agenouille et lave dans une vasque les pieds de plusieurs personnes sélectionnées pour l’occasion. Cette cérémonie a lieu à la fin du Carême, et il en profite pour distribuer aumônes et nourriture.  C’est un vrai succès, qui contribue à forger l’image d’un bon roi. C’est aussi pour ça qu’il gracie à tour de bras et tente d’interdire le port d’armes.

Pourtant, saint Louis a beau tripoter des pieds de temps en temps, ça ne fait pas de lui le copain de ses sujets. Hiérarchiquement les rapports sont clairs : il reproduit une image du Christ lavant les pieds de ses disciples. D’ailleurs saint Louis n’invente pas cette pratique : les moines du haut Moyen Âge se lavaient déjà les pieds entre eux, en inversant éventuellement la hiérarchie, l’abbé s’abaissant à nettoyer les pieds de sa communauté. Il témoignait ainsi de son humilité, mais sur le modèle christique, ce qui n’était pas sans un certain prestige. Au Moyen Âge, parler d’amour en politique n’empêche donc pas d’envisager des relations hiérarchiques. Mais attention : il faut que ce soit donnant-donnant.

Quand on n’a que l’amour

En lavant les pieds des pieds, saint Louis ne montre pas qu’une fausse proximité. Il rappelle symboliquement qu’il est au service de ses sujets. C’est important, parce qu’à la même époque des traités politiques, inspirés notamment de pratiques monastiques, sont en train d’être écrits pour affirmer que gouverner, c’est servir : de plus en plus, on va considérer que la légitimité du roi vient de là. Et l’idée que le gouvernant est au service des gouvernés, tout comme l’idée d’aimer ses dirigeants, est parvenue jusqu’à nous assez peu modifiée.

Refuser de voter pour un candidat que l’on n’aime pas, ce n’est donc pas juste un caprice, ou une façon de laisser les sentiments privés empiéter sur la décision publique. Parce qu’aimer ses dirigeants, c’est puiser dans un registre politique très ancien, pour dire à la fois le soutien et la confiance dans quelqu’un qui servira bien. Personne ne cherche plus à se faire laver les pieds. On voudrait juste ne pas se faire laver le cerveau.

Pour aller plus loin :

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