La France brûle

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Après l’Australie, la Californie et le Portugal, c’est au tour du sud-est de la France de partir en fumée. Plusieurs milliers d’hectares de forêt disparus, des millions de dégâts, des pilotes de Canadair épuisés : le bilan est lourd et ne risque pas de s’alléger. Au Moyen Âge, les incendies dévastent plutôt les villes, mais les conséquences n’en sont pas moins graves…

Reconstruire

Face au feu, la première préoccupation est bien sûr de l’éteindre. Pas de sapeurs-pompiers au Moyen Âge, la corporation des vigiles romains qui remplissaient le même rôle a disparu durant l’Antiquité tardive. Ce sont donc les habitants eux-mêmes qui se mobilisent, avec une efficacité toute relative qui explique évidemment l’intensité des incendies.

Ensuite vient le temps des dédommagements. En 1252, le pouvoir fait procéder à une grande enquête « sur la combustion de la ville de Bourges ». Les habitants viennent déclarer les biens immobiliers perdus dans l’incendie. Les chiffres donnent le vertige : plus de mille habitations ont flambé, mettant à la rue près d’un quart des habitants.

Dès le lendemain de l’incendie, la communauté urbaine se retrousse les manches et entreprend de reconstruire. Chacun est responsable du déblaiement de sa propre maison. Après un incendie, les sources enregistrent d’importants transferts de propriété : on vend ses autres biens pour payer la réparation de son habitation principale. L’incendie dynamise donc le marché immobilier, et ce pendant près de trente ans. Comme aujourd’hui, des sociétés de revente de matériaux de récupération interviennent, rachetant les ruines pour en tirer un bénéfice souvent non négligeable. Les catastrophes ne ruinent pas tout le monde…

Le pouvoir et le feu

Dans cette enquête de 1252 lancée par la reine – le roi est en croisade – se déploie toute une rhétorique du bien public, un discours qui se développe à l’époque. Mais, comme l’a bien montré Thomas Labbé dans son récent ouvrage sur les catastrophes naturelles au Moyen Âge, les dédommagements sont à l’époque rarissimes. Au mieux, le pouvoir accorde une petite exemption fiscale. À Bourges, il est possible que la reine ait accordé un privilège exceptionnel permettant aux habitants de couper du bois dans la forêt royale pour reconstruire le plus vite possible la ville. Car le roi a besoin de cette ville, riche et donc très fortement imposée.

Mis à part ces quelques gestes, le pouvoir ne s’occupe pas plus des sinistrés. Ce qui n’est guère apprécié : quelques mois après l’incendie, une violente émeute prend pour cible le palais de l’archevêque. Petit à petit, le roi va prendre l’habitude d’accorder de généreuses réductions d’impôts en cas d’incendies, voire autoriser les habitants à lever directement l’impôt sur le sel.

Et aujourd’hui ? Le premier ministre va se rendre sur les lieux du sinistre. Le ministre de l’intérieur a commandé de nouveaux Canadairs. Les assurances entreront en jeu pour dédommager, souvent très peu, les habitants qui ont perdu leur maison ou leur voiture. L’État contemporain, il faut le reconnaître, prend bien plus en charge les catastrophes que son ancêtre médiéval. Le mieux serait encore de tenter de les éviter…

Rallumer le feu…

Ce qui frappe le plus dans l’histoire des incendies médiévaux, c’est leur régularité. Entre 1200 et 1225, Rouen brûle à six reprises, soit une fois tous les quatre ans. On comprend bien pourquoi. Contrairement à aujourd’hui, la plupart des maisons sont construites en bois, toutes très proches les unes des autres, et toutes sont chauffées avec des foyers. Forcément, à la moindre étincelle, ça flambe. N’allons pas imaginer des médiévaux passifs : très tôt, on érige des murs pare-feu faits de moellons à mortier de chaux. Les plus riches se font construire des maisons entièrement en pierre, que le feu ne peut consumer.

Comme aujourd’hui, le climat fait sa part. Au printemps 1252, la ville de Bourges est l’une des plus importantes du royaume. Le terrible incendie réduit plus d’un tiers de la ville en cendres. Or, à ce moment, la France sort d’un demi‑siècle d’aridité et d’une décennie extrêmement sèche. Aujourd’hui aussi, on sait – et on commence enfin à dire – que le réchauffement climatique joue un rôle-clé dans la multiplication des incendies. Au Moyen Âge, ces vagues de réchauffement sont temporaires ; dans l’avenir, elles vont devenir permanentes. Il va falloir s’habituer aux feux…

 

Pour en savoir plus :

– Felicelli Christine, « Le feu, la ville et le roi : l’incendie de la ville de Bourges en 1252 », Histoire urbaine, 2002/1 (n° 5), p. 105-134.

– Jean-Pierre Leguay, Le Feu au Moyen Âge, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.

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