Le port d’armes au XIIIe siècle

The_Boy_s_King_Arthur-74.jpgProfitons de la campagne présidentielle américaine pour revenir sur un grand débat : faut-il interdire les armes ? La réponse de saint Louis.

Le débat sur le port d’armes traverse la campagne présidentielle américaine, véritable ligne de faille de la société étasunienne contemporaine. En France, plus généralement en Europe, le port d’armes est interdit depuis longtemps – de toutes les armes : porter un opinel sur soi est passible d’une amende de 15 000 euros et d’une peine de prison (ça fait cher l’opinel…). Mais cette interdiction ne s’est pas faite toute seule.

Les armes contre la paix du roi

En 1239, en France, le sergent de police Thierry, surnommé Cœur de Lion (aucun rapport avec le roi anglais) arrête un homme nommé Daniel de Rochefort : celui-ci portait un « couteau aiguisé » pendant qu’il faisait route entre Rochefort et Laon. La peine est lourde : Daniel passe dix jours « dans les fers ». C’est que, comme le note le document qui enregistre toute l’affaire, porter un couteau va contre « l’interdiction du roi ». Dans les mêmes années, de nombreux documents enregistrent des affaires similaires : les sergents du guet confisquent des haches, des couteaux, des arcs et des flèches – même quand ce sont des enfants qui les manient.

Cette volonté d’interdire le port d’armes date de la première moitié du XIIIe siècle, mais c’est surtout Louis IX (saint Louis) qui tente de l’imposer, avec une ordonnance de 1245, souvent reprise par la suite – ce qui prouve, comme l’interdiction du foot un siècle plus tard, qu’elle n’est guère respectée. L’objectif est double : il s’agit d’abord de lutter contre le brigandage. Thierry Cœur de Lion explique ainsi que Daniel de Rochefort était suspect : il avançait en groupe, le soir, sur un chemin, avec un couteau aiguisé… Être un brigand, c’est non seulement menacer les honnêtes gens, mais surtout briser la paix du roi – c’est comme ça que les sources désignent les voleurs : fractores pacis, les briseurs de paix. Car le brigand ne fait pas que voler des objets : il détruit la confiance, fondement du lien social, en faisant régner la peur. Supprimer les armes de l’espace public vise donc à rassurer les citoyens, à conjurer la peur pour ramener l’ordre et la paix.

Les armes contre la justice du roi

En interdisant le port d’armes, le roi veut également lutter contre les guerres privées que se livrent les familles, les clans, les villages – cette vengeance codifiée qu’on appelle la faide. Le roi cherche en fait à imposer la justice royale : lorsqu’un grand seigneur, Enguerrand de Coucy, fait pendre trois criminels sans procès, Louis menace de le faire pendre à son tour.

Dans l’ordonnance de 1245, Louis IX reprend une mesure qu’on appelle la « Quarantaine du Roi » : lorsqu’il y a un conflit entre deux groupes, on impose un temps de réflexion obligatoire de quarante jours, pour laisser aux protagonistes le temps de se calmer. Rompre ce délai devient un crime de lèse-majesté, autrement dit une attaque contre le prestige et l’autorité de la couronne. En interdisant le port d’armes, le roi veut donc enlever aux individus le moyen de se faire justice eux-mêmes. L’interdiction des armes contribue peu à peu à faire émerger un groupe professionnel qui a le droit de les manier, et qui se définit précisément par ce droit : ce sont les gens d’armes, un terme qui apparaît vers la fin du XVe siècle. Ce sont eux, et eux seulement, qui ont le droit de porter des armes et de s’en servir pour rendre la justice.

Les armes contre l’autorité du roi

Interdire les armes vise ainsi à faire de l’espace public un espace fondamentalement apaisé, dans lequel la violence ne peut être maniée que par le roi et ceux qui le représentent : le sergent du guet a le droit d’être armé, pas celui qu’il contrôle. Autrement dit, interdire les armes participe de la construction d’un État qui se définit, comme l’a montré Max Weber, comme un monopole de violence légitime : ce n’est pas que l’État interdit la violence, mais il la confisque à son seul usage. Les citoyens américains, on le sait, se méfient de l’État fédéral et de ses prérogatives, une méfiance inscrite dans une longue histoire qui remonte aux origines mêmes des États-Unis : c’est aussi cette méfiance qui joue derrière le débat sur le port d’armes.

Ce débat se retrouve souvent pris dans un paradoxe : les partisans du port d’armes disent que les armes sont nécessaires pour que chacun soit en sécurité ; les opposants répondent que ce sont précisément les armes en vente libre qui créent cette insécurité. Cette question, qui a un petit goût de « l’œuf ou la poule », se pose également au Moyen Âge. Si les sergents punissent aussi lourdement ceux qui portent des armes, c’est que, en arborant des couteaux ou des arcs, ils sous-entendent qu’ils ne sont pas en sécurité, autrement dit que le roi ne fait pas son travail.

Pour Louis IX, tout l’enjeu est donc de prouver aux sujets du royaume qu’ils seront plus en sécurité sans leurs armes, en faisant confiance aux représentants de l’autorité. Pour cela, il faut leur montrer que les policiers eux-mêmes sont contrôlés et surveillés, et qu’ils ne peuvent pas faire n’importe quoi : saint Louis lance ainsi de grandes enquêtes dans tout le royaume, pendant lesquelles les citoyens peuvent venir déposer des plaintes contre le roi et ses officiers. De fait, si on connaît l’histoire de Thierry Cœur de Lion, c’est parce que Daniel de Rochefort profite de l’une de ces enquêtes pour se plaindre : son couteau était en fait « petit et cassé », il ne marchait pas avec des complices mais tout seul, revenant tranquillement de Laon où il avait vendu son bois sur le marché. Il accuse donc Thierry de l’avoir emprisonné à tort, ce qui représente un énorme manque à gagner pour lui – dix jours sans travailler ! –, ce dont il demande réparation.

Comme souvent au Moyen Âge, on ne sait pas comment l’histoire finit : Daniel a-t-il obtenu un dédommagement ? Thierry a-t-il été puni pour avoir fait appliquer trop strictement la loi ? Peu importe, au fond. Ce que leur histoire montre, c’est que l’interdiction des armes accompagne la construction d’une nouvelle autorité étatique, qui cherche à contrôler plus étroitement les individus, l’espace dans lequel ils vivent, la violence et la justice. Mais elle met également en jeu le rapport entre l’État et la violence, donc entre l’État et la police, qui incarne et exerce ce monopole de violence légitime (comme le montre, en France, le sociologue Cédric Moreau de Bellaing : pour accepter de renoncer à ses armes, il faut faire confiance à ceux qui continuent à en garder une. Or c’est cette confiance qui manque aux États-Unis, déchirés par les nombreux cas récents de brutalité policière, en particulier contre des minorités ethniques – 700 morts en 2016. Pour réussir à interdire les armes, il faudra donc avant tout retisser un lien de confiance entre les citoyens, la police et l’État.

Pour aller plus loin

  • Le document qui enregistre la querelle entre Daniel et Thierry est édité dans le Recueil des Historiens des Gaule et de la France, tome XXIV, deuxième partie, n° 75, p. 283.
  • Marie Dejoux, Les Enquêtes de saint Louis. Gouverner et sauver son âme, Paris, Puf, 2014.
  • Cédric Moreau de Bellaing, « Comment la violence vient aux policiers. École de police et enseignement de la violence légitime », Genèses, 2009, n° 75, p. 24 44
  • Romain Wenz, Le Port d’armes en France et la législation royale du milieu du XIIIe siècle au milieu du XIVe siècle, thèse de doctorat soutenue en 2007, École Nationale des Chartes.
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