Entretien avec Mélanie Dubois-Morestin : Jean Teisseire, artisan cordier d’Avignon du XIVe siècle

Mélanie Dubois-Morestin est agrégée d’histoire, docteure en histoire médiévale et ancienne élève de l’École normale supérieure de Paris. Elle est professeure en classe préparatoire littéraire au lycée Gambetta-Carnot à Arras et vient de publier Être entrepreneur au Moyen Âge. Jean Teisseire, artisan cordier d’Avignon.

Qui est Jean Teisseire, le personnage auquel vous consacrez votre ouvrage ?

Jean Teisseire est un cordier-chanvrier ayant vécu à Avignon au XIVe siècle, c’est-à-dire à un artisan et un marchand qui vend et travaille principalement le chanvre comme matière première. Il est en cela l’héritier de son père, lui-même chanvrier, et s’insère dans un milieu social fait de nombreuses familles de chanvriers. Il est connu sur une période qui s’étend de 1350 jusqu’à sa mort, en 1384, mais principalement sur les années 1370-1377, couvertes par un livre de raison et des actes notariés qu’il conservait pour tenir à jour la gestion de ses ateliers et boutiques.

Son métier l’amène à s’approvisionner en chanvre brut, pour le transformer par peignage et filage et en faire des cordes. L’ouvrage revient donc sur ces divers aspects techniques de son travail, mais aussi sur la répartition des tâches, entre lui et les hommes de son atelier, qu’ils soient embauchés pour des missions ponctuelles ou au contraire pour des fonctions qui s’établissent dans la durée. On comprend également mieux la manière dont pouvait fonctionner un atelier, les relations entre un patron et ses ouvriers, le rôle des intermédiaires que sont les facteurs, ou encore les lieux d’approvisionnement et de vente.

Cependant, Jean Teisseire est aussi plus largement un marchand. Il fait donc commerce des produits qu’il fabrique, mais aussi d’objets qu’on pourrait considérer comme des produits dérivés (toiles, paniers, etc.). Ses activités sont diversifiées, et on le voit également apparaître comme membre du conseil de la ville, ou encore comme tenancier d’une taverne.

Jean Teisseire semble être assez riche. D’où vient son argent ? Qu’en fait-il ?

La fortune de Jean Teisseire est difficile à évaluer précisément, en l’absence de tout bilan comptable réellement établi. Cependant, en croisant les sources, on peut déterminer que ses diverses activités, qu’elles soient commerciales ou foncières, voire immobilières, l’amènent à manipuler des sommes importantes, en tout cas très confortables. Son inventaire après décès le confirme, et il faut donc considérer qu’il appartient à une petite élite urbaine, d’envergure régionale, voire internationale, puisqu’il fréquente la foire de Barcelone et se fournit en chanvre lombard. Pour donner une estimation un peu rapide, on peut s’appuyer sur une transaction qui évoque la somme confiée à trois associés en 1374 pour gérer l’ouvroir : Jean Teisseire leur confie 1 200 florins. Cette somme est considérable, si on la rapproche du salaire moyen d’un peigneur de chanvre ou cordier, qui semble s’approcher des 20 florins annuels selon les contrats de travail établis par Jean Teisseire.

Cet argent, qui provient de ses ateliers de cordier, est investi par cet entrepreneur dans des acquisitions immobilières et foncières. Il se constitue ainsi un véritable patrimoine qui lui assure des revenus réguliers puisqu’il loue des vignes, des tables (pour faire commerce) et des maisons. Ces transactions sont également transcrites dans son livre de raison et l’amènent à pratiquer des activités de crédit très régulières.

Jean Teisseire n’est pas seulement un artisan prospère : il a également un rôle politique et civique et s’implique dans le gouvernement d’Avignon. Mais comment ? Que fait-il exactement ?

Cette activité publique, voire politique, semble être en réalité une constante dans les pratiques de ces élites urbaines de la fin du Moyen Âge, dans des régions où l’écrit est manié de façon courante, et même systématique. C’est sûrement pour cette raison que l’on peut voir Jean Teisseire apparaître dans les affaires de la ville, au même titre par exemple que les Larteyssut ou encore la famille des Sade, chanvriers réputés de cette période. Il est donc syndic de la ville, et participe au conseil de la ville, entre 1361 et 1377 au moins, même si les registres de délibérations ne sont conservés que pour les années 1372-1376.

Il se voit également confier des missions plus spécifiques.  C’est ainsi qu’en 1365, il est chargé de collecter la taille pour les paroisses de Saint-Pierre et Saint-Symphorien pour un emprunt forcé qui était destiné à couvrir des frais de construction (pour une portion de rempart). Il est à nouveau responsable d’une mission comparable en 1375, étant chargé de collecter une taille destinée à combler les dettes de la ville, dans la paroisse Saint-Pierre. La localisation de ces missions est liée à l’implantation de son propre patrimoine foncier. D’autres missions lui sont encore confiées : il est membre d’une commission chargée de rédiger des statuts pour le métier des poissonniers en 1374.

Enfin, la responsabilité qui nous est le plus clairement connue, parce qu’il en a gardé trace dans ses livres de comptabilité, est celle qui l’amène à administrer l’œuvre du pont Saint-Bénézet, une œuvre charitable, pendant les années 1370-1375. Il a tenu des comptabilités concernant cette administration, en partie conservées pour les années 1372-1374. Il n’est pas étonnant qu’un notable en soit chargé : depuis la fin du XIIIe siècle, cette œuvre dépend des syndics et du conseil de la ville, et un notable est régulièrement désigné comme recteur. Cela signifie qu’il gère les dépenses courantes et quotidiennes, mais aussi plus importantes lorsque des réparations sont nécessaires.

Vous montrez que si Teisseire est aussi intéressant, c’est parce qu’il est parfaitement représentatif de cette petite élite urbaine : quelles sont ses caractéristiques ?

Cette élite urbaine se caractérise par un ensemble de comportements et de pratiques similaires. Ceux qui la composent sont pour la plupart des marchands, pour beaucoup des chanvriers d’ailleurs, ce qui semble constituer une spécificité de la région avignonnaise, mais aussi de la région aixoise, par exemple. Ce sont, d’autre part, des hommes qui diversifient leurs activités : ils sont marchands, parfois artisans, mais aussi propriétaires de maisons, hôtels, terres et vignes, qui leur garantissent des revenus réguliers. Ils pratiquent le crédit et s’assurent, par ce biais, des réseaux familiaux et professionnels fiables et durables. Ils sont impliqués dans la gestion de la ville et sont donc des figures notables, publiquement connues et réputées. Ainsi, les critères d’honorabilité et de réputation semblent essentiels. C’est ce qui caractérise le mieux cette élite : ils s’assurent une estime sociale et tiennent à ce que leur réputation, la fama, reste intacte. On le voit très bien chez Jean Teisseire, qui, confronté à certaines déconvenues, souligne l’importance du discrédit, pour son atelier et sa réputation, que ces mauvaises affaires ont pu provoquer. Enfin, cette élite se caractérise aussi par son expertise dans des domaines qui sont liés aux comptabilités et à l’administration par l’écrit. C’est la raison pour laquelle je suis revenue, dans mon ouvrage, sur les carrières un peu similaires, même si d’une envergure plus importante, des Larteyssut ou des Sade. Jean Teisseire en est d’ailleurs proche puisqu’il épouse en troisièmes noces Catherine Larteyssut. Jean Teisseire étant mort sans descendance, il semble que l’ascension sociale de sa famille ait été coupée dans son élan.

Quelles sources peut-on mobiliser pour étudier la vie et le parcours de cet homme ?

Les sources qui nous permettent d’avoir accès à une telle carrière sont justement liées à cette absence de descendance de Jean Teisseire. En effet, même s’il a eu trois enfants, aucun ne lui survit. C’est ce qui pousse cet homme à instituer la ville d’Avignon en tant qu’héritière universelle de ses biens. Si une partie de l’ouvroir continue à fonctionner grâce à son épouse et à son dernier associé, le reste de ses biens, mais surtout l’ensemble de ses archives, sont transmis à la ville.

C’est ainsi que les archives d’Avignon se sont retrouvées dépositaires d’un ensemble documentaire imposant qui a été en partie conservé, mais aussi en partie expurgé de ce qui n’intéressait pas immédiatement la ville. En somme, ont été conservés les documents qui permettaient d’attester de la possession de terres, de biens, et donc de revenus. Nous sont donc parvenus de nombreux documents, dont les principaux sont les suivants :

  • son livre de raison, le manuscrit principal sur lequel cet ouvrage s’appuie et qui couvre les années 1370-1376 ;
  • ses actes notariés, conservés dans une boîte spécifique d’un archivage ancien, mais aussi divers actes notariés dont j’ai pu retrouver la trace dans d’autres classements ;
  • diverses comptabilités qu’il a pu tenir pour lui-même ou pour des pupilles dont il a eu la charge ;
  • quelques traces de correspondances entre lui et ses facteurs lors de leurs déplacements vers les foires.

En particulier, vous parlez longuement d’une source exceptionnelle : le « livre de raison » de Jean Teisseire. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi est-ce une source très précieuse ?

Ce livre de raison est le représentant d’une catégorie documentaire un peu complexe à définir. Ce n’est ni un livre comptable, ni un livre de famille à la manière des livres de famille italiens, ni un registre d’actes notariés. C’est un ouvrage qui est un peu tout cela à la fois, ce qui en fait sa spécificité mais aussi sa complexité. Ce livre de raison est un manuscrit de près de 200 folios, dans lequel on retrouve des éléments hétérogènes, qui tiennent à la fois de la pratique comptable, mais aussi d’une écriture plus personnelle. Jean Teisseire y inscrit toutes les transactions qui lui semblent dignes de mémoire, pour se rendre raison à lui-même de toute son activité professionnelle, mais aussi parfois personnelle. Ainsi, on peut y lire des notices concernant les affaires de son atelier, les ventes, achats, contrats de travail, contrats d’apprentissage, mais aussi les comptes de sa taverne, ou les contrats de location de ses vignes ou de ses tables de commerce, ou encore des mentions concernant le choix du maître d’école de son plus jeune fils ou la prière prononcée lors de la mort de son aîné. Cette source est très précieuse, parce que rare pour la fin du XIVe siècle dans cette région, et parce qu’elle a échappé aux hasards de la perte documentaire. Jean Teisseire a tenu des dizaines de livres de ce type, mais un seul, pour les années 1370-1376, nous est parvenu : j’ai pu reconstituer un schéma de tous les livres qu’il avait pu tenir au cours de sa vie par le biais des indices laissés dans l’unique ouvrage conservé. En effet, il mentionne, à toutes les pages ou presque, d’anciens livres, d’autres écrits, d’autres comptabilités, dans lesquels on pourrait trouver des renseignements complémentaires. C’est donc toute une pratique archivistique qui se dévoile par le biais de cette source exceptionnelle : on comprend que Jean Teisseire tenait à jour ses livres, qu’il les rangeait dans des endroits spécifiques, qu’il avait développé un système de cotations de ses écrits, etc.

Livre de raison de Jean Teisseire, f. 1 r.

Vous soulignez, dans votre livre (p. 251), la complémentarité entre le fait de tenir scrupuleusement un livre de raison de ce type et le fait d’avoir recours aux notaires. Pourtant, on pourrait naïvement penser que si on utilise des notaires, c’est précisément pour ne pas avoir à tout renoter soi-même de son côté… ! Comment comprendre alors l’imbrication de ces pratiques de l’écrit ?

Cet élément-là est effectivement assez étonnant. Jean Teisseire avait recours aux notaires de façon quotidienne ou presque, mais cela ne l’a jamais empêché d’écrire lui-même les transactions qu’il faisait pourtant noter sur des registres notariés. On a pu parler parfois, pour l’époque contemporaine, de « boulimie documentaire ». C’est un peu ce que l’on retrouve ici : cet homme passait par les notaires pour les transactions les plus officielles (souvent celles liées aux affaires foncières), demandait à avoir l’acte, qu’il archivait, mais écrivait malgré tout une note dans son livre. Il indique même à certaines occasions imiter la pratique des notaires et procéder à ses inscriptions « à la façon du notaire ». Ce redoublement, voire ce triplement de l’inscription, est en réalité assez rationnel. Cela lui permettait d’avoir sous la main les affaires en cours, les transactions dignes de mémoire, sans devoir fouiller dans des coffres où il conservait par ailleurs les actes des notaires. Il faut mettre cela en rapport avec une réelle administration par l’écrit : il n’est pas seulement un artisan, un marchand, mais un gestionnaire et un entrepreneur soucieux de la réussite de ses affaires. Or, cette réussite et ce souci de la bonne gestion s’établissent, pour lui, par la tenue minutieuse de ses archives.

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