Al-Wusha la banquière

            Contre le « mâle Moyen Âge » à la fois constaté et pérennisé par George Duby, de nombreux médiévistes s’emploient aujourd’hui à souligner la diversité des rôles joués par les femmes médiévales : femmes de science ou femmes combattantes, femmes de lettres ou femmes marchandes.

Quand les Juifs étaient des marchands

            Nous sommes à Alexandrie, en Égypte, à la toute fin du XIe siècle, sous la dynastie fatimide. Tolérante vis-à-vis des minorités religieuses, celle-ci permet un épanouissement, notamment économique, de la communauté juive d’Égypte. On est particulièrement bien renseigné sur les Juifs égyptiens en raison d’un trésor archivistique : la Guenizah du Caire.

            Un tabou religieux interdit aux Juifs de détruire un document portant le nom de Dieu : il faut le stocker dans une pièce spéciale de la synagogue, appelée une guenizah (littéralement « le dépôt »). A la fin du XIXe siècle, on a retrouvé celle de la synagogue médiévale du Caire : elle contenait plus de 250 000 documents, une véritable mine d’or pour l’étude des Juifs méditerranéens.

Synagogue Ben Ezra, Le Caire (source : Wanacorp.fr)

            Ces documents ont permis très tôt de mettre en évidence l’investissement des Juifs médiévaux dans le grand commerce, tant vers l’Occident (notamment l’Espagne) que vers l’Orient (le Yémen, l’Irak, voire l’Inde et la Chine). L’existence d’une diaspora juive, soudée par des liens familiaux, aide à développer ce commerce de long cours, mais n’explique pas tout. Les Juifs commercent aussi avec les musulmans et les Coptes, et se fient largement aux mécanismes de réputation pour choisir leurs partenaires, même au sein de leur propre famille.

Une femme indépendante

            Vers 1095, un document retrouvé dans la Guenizah du Caire mentionne le divorce d’une femme nommée Karima al-Wusha (la Désirée) et de son époux, Aryeh ben Juda. Cette Karima est la fille d’un riche juif alexandrin, visiblement un banquier, qui meurt en 1104. Il semble avoir eu de nombreux enfants, ce qui explique que la dot de Karima, mentionnée dans un autre document, soit très modeste. Son mari quant à lui est apparemment un homme assez pauvre[1].

            Karima, donc, divorce en 1095. De son mari, elle a eu une fille, Gazelle ; mais, à peu près au moment où elle divorce, elle a également un fils d’une liaison illégitime. Elle a en effet un amant, un juif originaire d’Ascalon, visiblement marié de son côté, et semble vivre pendant plusieurs années avec lui en assumant pleinement cette relation. Elle en vient même à être expulsée publiquement d’une synagogue, le rabbin jugeant visiblement que trop c’est trop, ce qui ne semble pas l’émouvoir plus que ça…

Fragments de divers manuscrits de la guénizah du Caire avant conservation et classement. (source : University of Cambridge et Bodleian Libraries, University of Oxford)

Elle se trouve cependant dans une situation un peu délicate, car elle veut que cet homme reconnaisse son enfant, mais sans avoir à l’épouser. La voilà qui manigance alors un stratagème habile : elle demande à deux voisins de venir les « surprendre », elle et son amant, en flagrant délit de… d’amants, quoi, et du coup l’homme est forcé de reconnaître l’enfant. L’absence de mariage permet à al-Wusha de gérer seule ses biens et de ne pas avoir à léguer d’argent à son compagnon.

Une femme riche

            Si al-Wusha peut assumer ainsi sa vie libre, c’est probablement parce qu’elle est riche. La plupart des documents l’appellent « al-Wusha la banquière ». Son testament mentionne ainsi une fortune d’au moins 800 dinars, une somme colossale à l’époque : ça représente grosso modo 300 000 euros aujourd’hui, une jolie somme. Elle en conserve une partie chez elle, une autre est placée chez une autre banquière de l’époque, ce qui n’est probablement pas un hasard et semble indiquer l’existence de réseaux féminins.

Il est difficile de savoir au juste comment al-Wusha est devenue riche. On peut imaginer qu’elle a hérité de son père, ou qu’elle a récupéré ses contacts commerciaux. Mais on peut aussi penser que c’est largement grâce à ses talents propres… D’autres documents de la Guenizah mentionnent son activité en tant que banquière, son investissement dans le commerce avec l’Inde, puis le fait qu’elle finance une caravane de vingt-deux chameaux, ce qui indique qu’elle investit dans le très rentable commerce africain.

Cette richesse lui permet également de s’engager dans la vie de la communauté : dans son testament, elle lègue de l’argent à toutes les synagogues du Caire, au cimetière juif de la ville, aux pauvres. Elle est la seule femme à répondre à une souscription publique, au milieu de plus d’une centaine d’hommes.

Une main de maître(sse)

            Les autres documents qui mentionnent Karima soulignent à quel point elle gérait ses affaires avec énergie. En 1098, on la voit ainsi se plaindre devant le tribunal rabbinique de l’époque, en en forçant la porte un jour où il ne reçoit normalement pas de visiteurs, pour faire annuler la plainte qu’un homme a déposée contre elle. Dans son testament, elle s’avère soucieuse d’organiser au mieux ses funérailles et d’en faire un grand spectacle : pleureuses, cercueil en bois précieux, etc.

            Elle y prévoit également l’éducation de son fils, sur un ton extrêmement pragmatique : il devra recevoir une éducation religieuse, mais pas plus qu’il ne convient à un futur marchand, car l’éducation coûte cher et il est inutile de gaspiller des ressources. De même, elle ne donne rien au père de son fils… mais lui fait généreusement crédit de deux dettes qu’il avait contractées envers elle.

            Le plus impressionnant finalement reste l’empreinte documentaire et mémorielle qu’elle laisse : cinq documents la mentionnent dans la Guenizah. Certes ça fait peu sur 250 000 documents, mais ça fait d’elle la femme la mieux documentée de tout ce fonds d’archives… Et, plus de vingt ans après sa mort, on voit que son fils se présente encore comme « fils d’al-Wusha », son neveu comme « fils de la sœur d’al-Wusha » et même sa petite-fille comme « fille de la fille d’al-Wusha ». Ce qui est rarissime à une époque où ce sont le plus souvent les femmes qui sont présentées dans les documents comme fille, femme ou mère d’un homme.

Cela, plus encore que le reste, souligne à quel point elle a dû impressionner et marquer ses contemporains. Car l’écrasante majorité des femmes médiévales sont tristement invisibles. Et nos femmes banquières, artistes, scientifiques, autrices : que saurons-nous d’elles dans 1000 ans ?

Pour en savoir plus

Moïse Rahmani et Jacques Hassoun, « Un judaïsme féministe en Egypte du Xe au XVe siècle » : https://terrepromise.fr/un-judaisme-feministe-en-egypte-du-xe-au-xve-siecle/


[1]          Shlomo D. Goitein, A Mediterranean Society, vol. III, The Family, p.346-352.

3 réflexions sur “Al-Wusha la banquière

  1. Toujours aussi intéressant. Les quelques mots sur le mariage me font penser à un sujet que (sauf erreur) vous n’avez jamais traité : l’âge du mariage et de l’enfantement à l’époque médiévale. On parle toujours de l’âge de la Juliette de Shakespeare : Même le Rapport Uzan sur les grossesses des adolescentes (nov. 98) la mentionne ! Mais en dehors d’elle ? Bien amicalement à vous. Jean Doubovetzky

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