Entretien : « Au Moyen Âge, on croyait que la Terre était… RONDE ! »

Violaine Giacomotto-Charra est professeure à l’université Bordeaux-Montaigne : elle travaille sur les savoirs et les sciences à la Renaissance. Sylvie Nony est professeur agrégée de sciences physiques et chercheuse associée à l’UMR 7219 SPHere. Elle est spécialiste de la physique arabe médiévale. Ensemble, elles viennent d’écrire un livre consacré au mythe de la Terre plate au Moyen Âge.

Commençons par mettre d’emblée les choses à plat : contrairement à une idée reçue très répandue, les hommes et les femmes du Moyen Âge savaient que la Terre est ronde ! Ce savoir géographique, connu des Grecs, ne s’est donc pas « perdu » au cours du Moyen Âge ?

Non, il ne s’est pas perdu et ce n’est pas seulement un savoir géographique : c’est un savoir astronomique, donc mathématique, et cela a d’abord été une thèse venue de la philosophie naturelle, cohérente avec une cosmologie dans laquelle la Terre est immobile, au centre du Monde et entourée des sphères concentriques des éléments, comme l’a formalisée Aristote. La Terre est nécessairement sphérique car son centre est le lieu vers lequel se dirigent tous les sons graves. Cette conception est confirmée par des observations comme celle des éclipses de Lune ou le déplacement des constellations en fonction de la latitude. C’est aussi un savoir géographique compilant des mesures de latitudes (en mesurant l’ombre d’un gnomon) qui semblent courantes dès le IIIe siècle avant J.C. et s’inscrivent dans ce modèle aristotélicien et, pour les textes mathématiques, dans les corpus astronomiques, en particulier dans l’Almageste de Ptolémée (IIe ap. JC), le grand traité astronomique hérité du monde tardo-antique. Si le texte de Ptolémée, avec l’ensemble des calculs, ou ceux d’Aristote ne sont pas connus du haut Moyen Âge, l’idée de la sphéricité ne se perd pas et les textes sont ensuite redécouverts par l’Occident à partir du XIIe siècle.

On n’a donc aucun auteur médiéval qui pense que la Terre est plate ?

Ceux qui affirment, aujourd’hui et depuis le XVIIIe siècle, qu’ « au Moyen Age on croyait que la terre était plate » s’appuient en réalité sur des sources qui ne datent pas du Moyen Age. Au IIIe siècle, en effet, Lactance, un rhéteur qui n’a aucune prétention à être une autorité scientifique, et dont le texte circule, mais pas à des fins astronomiques ni scientifiques, a écrit que la Terre ne pouvait pas être sphérique. Quelques autres dans l’Antiquité tardive, autour de l’Église d’Antioche influencée par les nestoriens, un courant condamné par deux conciles au Ve et VIe siècle et qui n’a pas été transmis à l’occident latin, ont fait de même. Ce sont des textes marginaux : exactement comme aujourd’hui, il y a eu des gens pour penser que la Terre était plate, mais ce n’est pas la doctrine officielle et enseignée. Et les platistes convaincus de l’époque sont sans doute moins nombreux que ceux d’aujourd’hui ; en tout cas, ils ont laissé infiniment moins de traces… Pour affirmer que le Moyen Age, et en particulier l’Église médiévale défendait la croyance en une terre plate, certains, depuis Voltaire, avancent comme preuve les écrits de Cosmas Indicopleustès dont la Topographie Chrétienne (traduite du grec au XVIIIe) présente la Terre comme un tabernacle recouvert d’un voile. On en trouve une reprise tout à fait isolée au Moyen Âge, chez Theophylacte, archevêque de Bulgarie (XIe-XIIe), donc dans la mouvance de l’Église byzantine.

Ces textes n’ont pas circulé au cours du Moyen Âge latin, ni dans l’Église chrétienne d’Occident, alors que les textes qui ont servi à l’enseignement dans l’Antiquité latine tardive puis au Moyen Age, comme les commentaires au début du Timée de Platon par Calcidius, les textes latins d’histoire naturelle (comme Pline) et dès le VIIe siècle les encyclopédies en latin faisaient autorité. Ces dernières, pures productions du Moyen Âge, ont été rédigées précisément pour l’instruction des clercs et des lettrés, dès le très haut Moyen Âge : par Isidore (évêque de Séville), puis Bède le Vénérable (un bénédictin), Raban Maur (un autre bénédictin), Honorius Augustodunensis (encore un bénédictin), Barthélemy l’Anglais (un franciscain), Thomas de Cantimpré (chanoine de l’ordre de Saint-Augustin), Vincent de Beauvais (un dominicain), etc. Ces grandes encyclopédies latines sont ensuite relayées par des encyclopédies en langue vernaculaire, qui font leur apparition au XIIIe siècle et toutes, en latin ou en français, diffusent le modèle aristotélicien, sans aucune discussion possible.

Mais on parle ici de textes très érudits, universitaires même. Le paysan du XIIe siècle, la boulangère du XIVe siècle savaient-ils eux aussi que la Terre est ronde ? Comment l’avaient-ils appris ?

Illustration d’un manuscrit du XIVe siècle de L’Image du monde (ca. 1246). Source : Wikicommons.

Nous n’avons aucun outil de sondage pour explorer les croyances des simples gens au Moyen Âge et il est très difficile voire impossible de mesurer leurs connaissances dans un monde où la transmission orale tient une grande place et où l’alphabétisation n’est pas la norme. Cependant, on constate qu’à côté des grandes encyclopédies latines ou en langue vernaculaire, à côté des commentaires scolastiques de philosophie naturelle, qui sont en effet pour ces derniers des textes très techniques et à usage intra-universitaire, circulent aussi des récits de voyage, par exemple, et toute une culture qui, par sa langue même, se définit comme extra-universitaire.

Par ailleurs, le Tractatus de Sphæra de Johannes de Sacrobosco, un manuel d’enseignement des rudiments de l’astronomie, datant du début du XIIIe siècle, circule très largement (comme en atteste le grand nombre de manuscrits conservés) en dehors des institutions scolaires. Enfin, il ne faut pas sous-estimer non plus le poids de la culture orale des récits d’exploration. Certes, nous ne disposons que de la partie émergée des productions, à savoir les manuscrits qui sont parvenus jusqu’à nous. Mais lorsqu’ils forment un ensemble aussi cohérent, il n’y a aucun doute possible. Et on peut sans doute se dire que, puisque non seulement tous les lettrés mais aussi tous ceux en contact avec quelqu’un d’instruit savaient que la Terre était ronde, il n’y avait aucune raison pour que l’idée de sa platitude se diffuse.

Bon, alors, venons-en au cœur du problème : d’où vient ce mythe de la Terre plate médiévale ? Quand est-il apparu ?

Tout commence assez tard, avec Voltaire, qui raille dans son Dictionnaire philosophique (publié en 1764) une phrase de Lactance niant clairement la possibilité des antipodes et donc la sphéricité de la Terre. Les Institutions divines de Lactance ont été traduites du latin en 1710 et Voltaire signale avec ironie qu’il a été cité comme un Père de l’Eglise en 1770 par le clergé de France. Voltaire attribue, plus loin dans le même ouvrage et de façon peu honnête, la même affirmation à St Augustin, alors que l’évêque d’Hippone n’a pas de doute sur la sphéricité, seulement sur l’existence d’humains habitants les antipodes. Enfin, généralisant ses propos à l’ensemble des Pères de l’Eglise, mentionnant à charge les propos du « moine Cosmas » (qui n’était pas moine), il laisse entendre que, jusqu’à la fin du XVe siècle, l’Église se serait fourvoyée dans ces croyances et qu’il aurait fallu attendre Colomb, Vespucci et Magellan pour la Terre « reprît sa rondeur » parce que ces derniers ne craignaient pas l’excommunication (personne n’a évidemment jamais été excommunié pour cela !).

Christophe Colomb , détail de Allégorie sur Charles V de Habsbourg (1500-1558) en tant que souverain du monde, peinture de Peter Johann Nepomuk Geiger, vers 1850.

Au XIXe siècle, cette thèse est venue s’inscrire dans un climat de conflit entre science et religion et de nombreux auteurs lui ont prêté main forte, le premier étant W. Irving, écrivain américain, qui l’a résumée dans une scène mythique de son ouvrage Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb. Il s’agit du supposé « conseil de Salamanque », où le navigateur aurait eu à convaincre des dignitaires de l’Église de la sphéricité de la Terre. Une scène totalement imaginaire, dans laquelle Irving prête aux membres du conseil des arguments extraits de saint Augustin et des Pères de l’Eglise, des Épîtres des apôtres et de l’Évangile pour déclarer le projet de Colomb inenvisageable. On retrouve tout au long du XIXe siècle, dans les écrits de Draper aux États-Unis mais aussi dans ceux de Letronne, professeur au Collège de France, puis ceux d’A. von Humboldt ou J. Michelet, une mythologie analogue développée autour de la figure de Colomb, humble aventurier ou « révélateur du globe ». Celui qui permet de pourfendre les « ténèbres moyenâgeuses » est parfois Magellan, parfois Galilée, car la confusion est fréquente, y compris parmi nos contemporains, entre la question de la forme de la Terre (qui ne fait plus débat depuis l’Antiquité) et celle du mouvement de la Terre dont la possibilité fait irruption avec Copernic au XVIe et commence à devenir une réalité physique avec Galilée au début du XVIIe.

Vous soulignez dans votre ouvrage que ce mythe s’est diffusé dans un grand nombre de vecteurs, notamment des romans et des films, qui font souvent de Christophe Colomb le premier à avoir osé penser que la Terre serait ronde. Vous évoquez également le rôle de l’école et vous avancez le concept « d’inconscient scolaire » : est-ce que vous pouvez l’expliquer ?

Tout au long du XXe (et même encore au début du XXIe), nous avons trouvé des ouvrages, essais, encyclopédies, biographies, manuels scolaires … qui ont transmis cette idée selon laquelle « au Moyen Âge, on pensait que la Terre était plate », alors que les historiens des sciences ont prouvé son caractère absolument erroné depuis un siècle environ. Cependant, si l’affirmation disparaît peu à peu des manuels d’Histoire (encore que les choses soient parfois ambiguës, comme nous avons pu le constater avec les manuels du programme 2019), nous avons observé qu’elle est encore diffusée oralement par des enseignants, parfois même dans le cadre d’autres disciplines, comme cet exercice de conjugaison qui demande à des élèves de CE2 d’associer la phrase au passé « on croyait que la Terre était plate » à l’indication temporelle « au Moyen Âge ». Cette infiltration clandestine de contre-vérités historiques transpire aussi dans d’autres médias, films et romans qui ont héroïsé le personnage de Colomb, seul contre l’establishment, dirait-on aujourd’hui. On la retrouve dans de nombreux propos de personnes publiques, pour signifier que quelqu’un peut s’opposer seul aux idées de son temps.

Vous soulignez que ce mythe est « confortable » pour nous : il nous conforte dans une vision linéaire du progrès, et consolide une vision très noire du Moyen Âge, vision hyper présente dans les imaginaires collectifs. Du coup, comment lutter contre ce mythe ? Peut-on espérer le faire disparaître ?

Démonstration mathématique de la rotondité de la terre, dans un traité astronomique de 1550. Source : Wikicommons.

Nous sommes persuadées que l’on peut lutter contre ce mythe en enseignant davantage l’histoire des sciences et de manière plus rigoureuse, une histoire des sciences d’abord faite par des historiens, en privilégiant la lecture des textes sources, comme ce devrait être le cas dans tout travail historique, ce que nous nous sommes appliquées à faire en multipliant les références qui sont et très faciles d’accès de nos jours. L’histoire des sciences est peu ou mal enseignée et elle est utilisée dans l’enseignement secondaire comme une illustration (anecdotique) d’une présentation très linéaire de la genèse des savoirs. On tente en permanence de chercher le « précurseur » de telle ou telle théorie, en mettant ainsi en œuvre une lecture au « futur antérieur » qui n’a aucun sens ni aucune valeur, car elle consiste à juger la position d’un savant à partir des découvertes qu’il ne pouvait connaître (la notion de précurseur suppose que l’on pèse le passé depuis un point de vue présent). Or il nous semble qu’il faut d’abord se donner les moyens de comprendre la signification des textes, à la fois dans leur histoire et dans leur contexte exact, sans préjugés idéologiques ni perspectives téléologiques. Par ailleurs, la « légende noire » du Moyen Age ne concerne pas seulement le savoir scientifique ; elle est bien plus large et malheureusement, des décennies et des milliers de publications sérieuses en histoire, littérature, philosophie… semblent à peine avoir modifié les choses.

On termine souvent ces entretiens avec une question sur la place des médiévistes dans les débats contemporains. Aujourd’hui, de plus en plus de gens semblent croire que la Terre est plate et, plus globalement, on croule sous les fake news et autres informations déformées ou manipulées. Comment réagir en historiens et historiennes ?

La Terre ronde et ses quatre saisons, Liber Divinorum Operum d’Hildegarde de Bingen, XIIe siècle. Source : Wikicommons.

On évoque souvent la notion de « biais cognitifs » pour comprendre la circulation des contre-vérités, c’est-à-dire que l’on croit d’autant plus facilement à une information qu’elle vient confirmer les connaissances (y compris approximatives ou fautives) que l’on a déjà ; on sait aussi que les informations et explications simplistes ont plus de succès que les raisonnements compliqués, de même que toutes les informations à composante « complotiste ». Si des experts peuvent les débusquer et les réfuter, cela a souvent un effet bien moindre que la fake-news elle-même. Dans le cas du « Moyen Âge qui croyait la Terre plate », cette information a été manipulée depuis Voltaire et la seconde moitié du XVIIIe siècle. Elle se propage donc depuis plus de 250 ans et ce sont des intellectuels du XIXe et du XXe qui lui ont donné ses lettres de noblesse tandis que l’école l’a installée dans les consciences. Et les historiens comme J. B. Russel, J. Heers, ou P. Gautier Dalché qui sans cesse la réfutent ne sont guère entendus.

Cette idée fausse vient en conforter de nombreuses autres, liées à la méconnaissance du Moyen Âge, qui demeure inexplicablement souvent associé à une période obscure, à l’ignorance des questions réelles qui étaient débattues à cette époque et de l’histoire des relations entre l’Église et les savants. Le tout est sous-tendu par une version appauvrie du concept de révolution scientifique de T. Kuhn. Le mouvement anti-élite ou anti-expert, que l’on observe déjà dans la construction du mythe de Colomb, limite la réception des travaux des historiens, qui ne sont pas, il est vrai, toujours faciles à lire (et on ne peut pas tout lire). C’est la raison pour laquelle nous avons délibérément choisi d’écrire un ouvrage de vulgarisation.

Mais d’autres biais de confirmation sont partagés et échappent aux historiens comme les représentations et la valorisation de la figure du « découvreur solitaire » qui s’oppose aux détenteurs du savoir de son temps, de l’homme simple dressé contre les élites officielles mais aussi les puissants. La figure du « fils de serf » que Michelet prête à Colomb est à cet égard exemplaire.

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5 réflexions sur “Entretien : « Au Moyen Âge, on croyait que la Terre était… RONDE ! »

  1. C’est passionnant !

    Pour être sûr d’avoir bien compris.
    1. La grande majorité des gens du M.A croient que la terre est ronde. Les platistes étant hyper minoritaires.

    2.Cependant, il reste que la croyance dominante est celle d’une terre ronde mais immobile au centre de l’univers, les autres planètes et étoiles étant en orbite autour de cet axe central qu’est notre planète.

    3. Ce sont bien les travaux de la triplette Copernic / Galilée / Giordano qui démontrent l’héliocentrisme. Le dernier payant assez chèrement ses certitudes.

    Ai-je bien compris ?

    Merci et bravo pour ce blog passionnant !

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