Comment ne pas être empoisonné

À la fin du Moyen Âge, une véritable paranoïa du poison s’installe en Occident. C’est alors qu’apparaissent les traités des poisons. Destinés à un public lettré et de têtes couronnées, ces ouvrages regorgent d’avertissements et de conseils de soins. Objectif : déjouer la menace de poison. En matière de lutte contre l’empoisonnement les auteurs sont formels : « Mieux vaut prévenir que guérir ! »

Gloutonnerie et grande soif : ennemies de l’empoisonné

Les Très Riches Heures du duc de Berry, mois de janvier, début XVe s., Musée Condé, Chantilly.

Dès le XIVe siècle, la littérature toxicologique prône une hygiène de vie où la modération et la retenue sont privilégiées. Conseils ô combien difficiles à faire appliquer dans une société médiévale où les plaisirs de la table sont signes d’opulence et de convivialité ! La plupart des empoisonnements s’opérant par le boire et le manger, la gloutonnerie et la grande soif sont désignées comme un danger mortel ! Afin de canaliser la voracité des convives, les traités des poisons préconisent donc de manger, avant le repas, des châtaignes, des noix, mais aussi des figues, connues pour modérer l’appétit et éviter d’engloutir des aliments potentiellement empoisonnés.

 La prévention passe également par une attention accrue à l’égard des plats et boissons servis à table. Au XIVe siècle, le médecin Cristoforo degli Onesti recommande de s’abstenir de manger toute nourriture ou boisson dont l’aspect visuel, le goût ou encore l’odeur sont inhabituels. Pietro d’Abano et Guglielmo da Varignana conseillent également une grande méfiance face aux plats trop sucrés, trop acides ou au goût trop prononcé. Ces derniers pourraient, en effet, cacher les saveurs mordantes du poison ! En ce qui concerne le vin, boisson par excellence de l’empoisonnement, la moindre altération ou dépôt douteux doit éveiller immédiatement les soupçons.

Goûter le poison

Dès le XIVe siècle, les traités des poisons répertorient une myriade de méthodes et d’objets permettant de repérer la présence d’un toxique ou d’en annihiler les effets. La détection du poison entraine une véritable transformation du repas et l’apparition des rituels de table. Tout un cérémonial se met en place : les plats et les boissons subissent une série de tests qui les mettent à distance des convives.

Dans l’imaginaire du poison, les goûteurs occupent une place de choix. Dès l’Antiquité, ils accompagnent les puissants craignant d’être empoisonnés. La littérature toxicologique médiévale préconise ponctuellement de faire goûter plats et breuvages avant de les présenter à la table des grands. Certains goûteurs connaissent un destin funeste. En 1394, le malheureux échanson de Ladislas Ier de Naples aurait perdu la vie à cause d’un vin empoisonné. Bien qu’ayant échappé à la mort, le roi Ladislas serait devenu bègue, sa langue ayant été attaquée par les poisons. Si le recours aux goûteurs n’est pas d’une efficacité imparable, il peut cependant avoir un effet dissuasif.

Mais comment faisait-on au quotidien lorsque l’on avait un doute et que l’on ne disposait pas d’un goûteur attitré ? Les animaux, notamment les chiens mais parfois aussi les chats, pouvaient servir de goûteurs « occasionnels » ou de circonstance. Contrairement aux banquets des grands où peu à peu le puissant instaure une distanciation avec l’aliment, mais aussi avec ses convives, l’isolement au moment du repas est perçu par la majorité de la population comme une exposition supplémentaire à la menace d’empoisonnement. En 1379, le chanoine Giacombono Guarneri, précepteur d’un neveu turbulent du seigneur de Mantoue, découvre dans sa nourriture une substance ressemblant fortement à de l’arsenic. Le précepteur suspecte rapidement son élève et un cuisinier d’avoir tenté de l’empoisonner. Il informe le seigneur de Mantoue que désormais il mangera dans le même plat que son élève et qu’il touchera uniquement à la nourriture mangée au préalable par celui-ci.

Langue de serpent, corne de licorne et pierres précieuses

Languier, Nuremberg (?), vers 1450, Argent doré, citrine, pierres : dents de requins fossilisés, Museum and Treasury of the Teutonic Order, Vienne.

Les tests humains constituent une petite partie de l’arsenal visant à déceler le poison. Les objets « détecteurs de poison » sont nombreux. La corne de serpent, en particulier celle de céraste[1], est mentionnée dans la plupart des traités. Connue sous le nom de langue de serpent, il s’agit en réalité d’une concrétion retrouvée au sommet de la tête du reptile. D’autres matières fossilisées d’origine animale, comme les dents de requin, peuvent servir de substitut. La langue de serpent aurait la particularité de suinter à proximité d’un poison. Elle est donc utilisée pour réaliser des manches de couteau mais surtout des languiers. Pièces d’orfèvrerie d’une extrême richesse, les languiers se présentent sous la forme d’arbre de corail ou de chandelier : posés sur les tables princières, ils font office de talisman.

Les plats et boissons peuvent également être testés au moyen de la corne de licorne (en réalité corne de narval ou d’oryx). Animal mythique du bestiaire chrétien, la licorne aurait, selon la légende, purifié grâce à sa corne l’eau d’une mare empoisonnée, ce qui explique sa présence sur les tables des puissants craignant le poison. La taille de la corne fait grimper en flèche sa valeur ! Elle peut également être montée sur socle, ouvragée, ce qui en fait un véritable objet d’apparat.

« Corne de licorne » soutenue par des têtes de bélier, artiste romain, 1660-1670, bois sculpté et doré, défense en ivoire, 137 x 79 x 56,5 cm, Museo Civico Medievale, Bologne.

Les traités des poisons médiévaux font également référence aux pierres précieuses. Pour Pietro d’Abano, ces dernières ont des vertus curatives mais sont également utiles pour détecter la présence de poison par leurs variations chromatiques. Il affirme que l’émeraude, le quartz ou encore la prase perdent de leur éclat au contact d’une substance toxique. Albert le Grand et Guglielmo da Varignana considèrent que certaines pierres, comme la pierre d’aigle[2], déposées ou pulvérisées dans un plat, empêcheraient la future victime de déglutir et donc d’ingérer le poison. Pietro d’Abano affirme que l’hématite montée sur un anneau d’or et sur laquelle on aurait gravé le signe du serpentaire (la représentation d’un homme tenant un serpent dans ses deux mains) donnerait à l’anneau une fonction protectrice. De même, les émeraudes portées en pendentif sont considérées comme des talismans efficaces.

Si les traités des poisons mettent à disposition des méthodes simples et de bon sens pour se protéger, l’arsenal des objets « détecteurs de poison » n’est pas à la portée de toutes les bourses ! Au cours du Moyen Âge, les moyens de se préserver d’un empoisonnement sont accompagnés d’évolutions culturelles et même idéologiques. Comme l’explique l’historien Franck Collard, en se développant, les rituels de table placent « encore davantage le prince en majesté et à distance ». La lutte contre l’empoisonnement permet indirectement de se positionner au-dessus du commun des mortels et d’accumuler des objets de prestige, symboles de puissance.

Des dispositifs efficaces ?

Au cours du Moyen Âge la tendance est davantage à l’énumération de mesures préventives inspirées pour la plupart par la médecine grecque, romaine ou encore orientale. Cependant, certains médecins s’appuient déjà sur l’expérimentation pour évaluer l’efficacité concrète des méthodes et des remèdes visant à se prémunir du poison. Au XIVe siècle, Pietro D’Abano considère l’efficacité de la corne de serpent comme limitée. Si elle sue en présence de l’aconit, du venin de vipère ou encore du fiel de léopard, elle serait en revanche inefficace pour des poisons plus courants. Si l’efficacité des pierres précieuses ou de certains métaux ne semble pas remise en question par les auteurs médiévaux, ceux de l’époque moderne se montreront nettement plus sceptiques. L’efficacité « chimique » de la légendaire corne de licorne est également contestée. Cependant, certains médecins insistent sur la nécessité de maintenir de telles croyances dans un but dissuasif !

« Nous sommes obligés pour l’intérêt commun d’écrire, et de persuader le vulgaire, que ce qui se dit de la corne de licorne est vrai, et ce afin de freiner l’ardeur d’âmes mauvaises malintentionnées, pensant que la vertu de cette corne peut facilement démasquer leur crime. »  

BACCI A., Discorso dell’alicorno […] nel quale si tratta della natura dell’Alicorno et delle sue molte virtù, Firenze, Giorgio Marescotti, 1582, p. 145.

Margaux Buyck

Pour aller plus loin :

  • Michèle Bimbenet-Privat, « Quand régnait la crainte du poison : cornes de licornes, languiers et bézoards », Catalogue de l’exposition Tables du pouvoir, une histoire des repas de prestige (14 avril – 26 juillet 2021), Louvre-Lens.
  • Franck Collard, Le crime de poison au Moyen Âge, Paris, PUF, 2003.
  • Franck Collard, « Le banquet fatal : la table et le poison dans l’Occident médiéval », in La sociabilité à table : commensalité et convivialité à travers les âges, Actes du colloque de Rouen, (14-17 novembre 1990), AURELL M., DUMOULIN O., THELAMON F. (dir.), Rouen, Presses Universitaires de Rouen, 1993, p. 335-342.

[1] Le céraste, appelé également vipère à cornes, est un serpent reconnaissable à ses petites cornes au sommet de sa tête. Son milieu naturel est le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

[2] Autre nom de l’aétite. Cette pierre creuse à l’intérieur contient d’autres fragments issus du même minéral. Elle était fréquemment employée comme amulette, notamment pour déclencher l’accouchement.

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