Quand Cola di Rienzo prenait le Capitole

L’assaut du Capitole par des militants pro-Trump a frappé les démocraties occidentales par son aspect spectaculaire et historique.

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’un tel événement se produit – le Capitole a en effet déjà été pris d’assaut en 1814, et en remontant plus loin dans l’histoire… en 1347, avant même l’existence des États-Unis ! En effet, rappelons-nous qu’à l’origine le Capitole désigne une des collines de Rome qui accueillait dans l’Antiquité le temple de Jupiter et constituait l’un des hauts lieux politiques et symboliques de la cité. Au Moyen Âge, c’est un tribun romain du nom de Cola di Rienzo qui, avec ses partisans, s’empara de cette colline… et du pouvoir.

Le chaos est une échelle

Rome abandonnée par le pape, Bibliotheque Nationale, MS It. 81, f. 19

La Rome du XIVe siècle est assez différente de celle de l’Antiquité, que l’on s’imagine comme glorieuse et prospère. Autrefois peuplée d’environ un million d’habitants, la ville, à l’époque de Cola di Rienzo, ne compte plus qu’entre 20 000 et 30 000 âmes. Même si le « slogan » politique et historique de Rome, « SPQR » (c’est-à-dire « le Sénat et le peuple de Rome ») continue d’exister dans les discours et dans le marbre, en réalité le pouvoir est avant tout détenu par de grandes familles baronniales romaines, notamment celles des Orsini et des Colonna, qui dirigent la conduite de l’économie et l’administration de la justice.

En outre, la ville a été désertée par le pape, chef de la chrétienté, qui s’est installé depuis 1309 dans le royaume de France, à Avignon, où se développe une nouvelle cour pontificale, loin des dangers politiques de la cité italienne. En parallèle, l’Église catholique est de plus en plus en proie à des scandales, qui suscitent un désir de réforme en profondeur de la chrétienté. Plus largement, les inquiétudes sont grandes à cette époque dans toute l’Europe chrétienne : avec la guerre de Cent Ans (1337-1453), mais aussi les guerres italiennes menées par les condottieres (des chefs militaires à la tête de compagnies de mercenaires), les sociétés occidentales sont confrontées à un degré supplémentaire de violence, tandis qu’en Orient l’avancée des Turcs ottomans inquiète les pouvoirs catholiques. C’est dans ce contexte troublé que Cola di Rienzo cherche à se manifester en sauveur.

Un leader populiste

Cola appartient à une famille d’artisans : il est le fils d’une lavandière et d’un aubergiste. En vertu de ses origines modestes, il peut d’autant plus critiquer les puissantes familles baronniales de Rome, qu’il accuse de violence et de cupidité – à noter à cet égard que si le discours contre les élites est également présent chez un Trump, ce dernier en revanche n’a en rien des origines modestes ! À partir de 1344, Cola fait partie du conseil municipal de la ville, où il voit se déployer la puissance politique des barons qui ont accaparé l’ancien sénat romain, ce qui renforce son projet politique de renversement de l’ordre social.

Théâtre de Marcellus, Rome. Source : Wikicommons.

Pour y parvenir, il use de ses talents et magnétise la foule. Cola di Rienzo est en effet un véritable acteur, et plus encore un pro de la mise en scène. Il faut s’imaginer le personnage au milieu de la Rome médiévale du XIVe siècle parsemée des ruines des monuments antiques dont Cola se sert dans ses harangues pour convoquer le fantasme d’un âge d’or révolu, terrassé par la corruption et par le déclin d’une aristocratie avilie : « Où sont donc ces bons Romains ? Où est leur si haute justice ? J’aurais bien pu vivre à leur époque ! » Orateur de talent, Cola construit son discours sur la critique des élites et sur le rétablissement de la grandeur romaine : « Make Rome great again » ?

« Il se voyait déjà empereur »

Quelques mois avant son offensive contre le Capitole, alors que son projet politique se précise et lors d’un repas, Cola di Rienzo menace les barons d’une révolution imminente et fait placarder cette annonce en public, sur la porte de l’église San Giorgio in Velabro, attisant ainsi les braises du soulèvement au sein d’une population qui lui est en grande partie acquise. Parmi ses soutiens, il ne faut cependant pas s’imaginer que Cola di Rienzo ne compte que des pauvres. Il est en effet également appuyé par une frange de la bourgeoisie d’affaires, des propriétaires terriens ainsi que des exploitants agricoles qui veulent s’émanciper de la tutelle des grandes familles.

C’est ainsi que le dimanche de la Pentecôte du 20 mai 1347, armé et à visage découvert, accompagné de vingt-cinq jeunes hommes et précédé par quatre bannières, Cola s’empare du Capitole. Il se fait alors élire tribun et libérateur de Rome, ressuscitant concrètement les références politiques de l’Antiquité en plus de se donner aux yeux de tout le monde le soutien du suffrage populaire. Et, à nouveau, l’homme du peuple a su se mettre en scène : on raconte que la veille de l’événement, il a passé la nuit dans l’église de Sant’Angelo in Pescheria à écouter trente messes du Saint-Esprit ; enfin, la date même de la Pentecôte, qui marque l’envoi du Saint-Esprit parmi les apôtres, permet de présenter la prise du Capitole comme le début de quelque chose de neuf.

Ce coup d’éclat n’est cependant pas un mouvement spontané et désordonné, mais bien une manœuvre appuyée sur un véritable programme politique que Cola di Rienzo élabore depuis plusieurs années – et c’est peut-être une autre différence avec Trump. Ce programme de réforme en quinze points est immédiatement appliqué par les insurgés. On notera que, assez logiquement, les points 8 et 9 visent à affaiblir les barons. À quoi s’ajoute rapidement l’interdiction des serments de vassalité pour éviter de créer de larges clientèles, ainsi que l’obligation de démanteler les fortifications des résidences seigneuriales, et de renoncer au titre de dominus pour marquer sa supériorité. À côté de cela, Cola di Rienzo prévoit un soutien aux plus démunis ainsi que la mise en place d’une force armée – cent hommes à pied et vingt-cinq cavaliers dans chaque quartier de Rome – afin de préserver les acquis de son coup d’État.

Consacré « chevalier du Saint-Esprit » le 1er août, dans le baptistère qui aurait accueilli la conversion de l’empereur Constantin mille ans plus tôt, Cola veut mener une ambitieuse politique d’unité et de justice implacable à l’échelle de toute l’Italie, mais doit faire face rapidement à une coalition des barons soutenue par le pape qui le contraint dès le 15 décembre 1347 à abandonner le pouvoir. Pour autant, son aventure ne s’arrête pas là. Pendant plusieurs années, il parcourt l’Europe et fréquente un temps les frères franciscains retranchés dans la région montagneuse des Abruzzes. Son message prend alors une allure messianique et tantôt il se présente comme le fils caché de l’empereur Henri VII, tantôt il joue le faiseur de rois à travers l’Occident.

La statue de Cola di Rienzo à Rome. Source : Wikicommons

Surtout, Cola revient en triomphe à Rome le 1er août 1354, grâce au soutien du nouveau pape Innocent VI, avec le titre de sénateur. Mais il ne parvient à se maintenir au pouvoir que deux mois : victime d’une émeute provoquée par une partie de la noblesse, le 8 septembre 1354, Cola di Rienzo est massacré sur le même escalier du Capitole où il avait mené son coup d’État. Son corps mutilé est traîné dans les rues, livré à la vindicte de la foule avant d’être pendu par les pieds et brûlé – supplice infâmant visant à condamner par-delà la mort l’homme politique déchu.

La figure de Cola di Rienzo a pourtant traversé les siècles suivants et aujourd’hui encore, si l’on monte sur les marches du Capitole à Rome, on peut apercevoir la silhouette inquiétante de sa statue. Même si Donald Trump est en fin de compte assez éloigné du tribun romain pour de multiples raisons, il sait en tout cas, comme ce dernier, faire usage du spectacle et mobiliser avec une redoutable efficacité des foules sensibles à son message dans une période d’incertitudes.

Pour aller plus loin

  • Tommaso di Carpegna Falconieri, Il se voyait déjà empereur. Cola di Rienzo : un Romain au Moyen Âge, traduit de l’italien par M. Grévin, Grenoble, UGA Éditions, « Italie plurielle », 2019.
  • Jean-Claude Maire-Vigueur, L’autre Rome : une histoire des Romains à l’époque des communes (XIIe-XIVe siècle), Paris, Tallandier, 2010.
  • Jean-Claude Maire-Vigueur, art « Cola di Rienzo », dans Dizionario biografico degli Italiani, 26, 1982, disponible en ligne : https://www.treccani.it/enciclopedia/cola-di-rienzo_%28Dizionario-Biografico%29/.
  • Anna Imelde Galletti, « Cola di Rienzo et Rome ou du voyage des héros », dans Pierre Centlivres, Daniel Fabre, Françoise Zonabend (dir.), La fabrique des héros, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1999, p. 125-136.

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