Un viking sachant voler, vole dévoilé

À quoi mesure-t-on la gravité d’un vol ? Spontanément, vous pensez peut-être à la valeur de l’objet volé, ou alors vous vous demandez si cet objet a été pris par la force ou sous la menace. Mais ces critères, qui nous paraissent évidents au regard du droit moderne, ne sont pas les seuls possibles. La qualité du voleur compte aussi (il n’y a qu’à voir les différences de traitement entre les petits vols à l’étalage et les détournements de fonds à plus grande échelle dont se rendent coupables certains hommes politiques). Mais dans certaines sociétés médiévales, notamment en Scandinavie, on se demande surtout si le vol a été commis publiquement ou en cachette.

Viking mais pas voleur

La Saga d’Egill, fils de Grimr le Chauve, composée au XIIIe siècle, est l’une des plus célèbres sagas islandaises. Comme la plupart de ces récits, elle rapporte des événements fictifs qui se seraient déroulés plusieurs siècles plus tôt, en l’occurrence au Xe siècle, en plein Âge viking. Comme souvent, ce récit mélange la fiction à des événements réels et à des rois ayant bien existé, si bien qu’une partie des péripéties peuvent être inspirées de faits réels. En tout cas, les valeurs morales qu’il véhicule s’inscrivent à la fois dans le contexte d’écriture – l’Islande chrétienne – et dans un passé païen lointain et fantasmé.

La Saga d’Egill rapporte une expédition viking conduite par le héros en Courlande, dans l’actuelle Lettonie. Après avoir pillé une ferme sur la route, Egill est pris de remords : « ce voyage est très mauvais et bien peu héroïque, car nous avons volé la propriété du paysan sans qu’il n’en sache rien. Qu’une telle honte ne nous incombe jamais ! Retournons tout de suite à la ferme et faisons-lui savoir ce qui s’est passé ». Malgré les réticences, il parvient finalement à convaincre son équipage de revenir. La ferme est incendiée et les vikings tuent les quelques fuyards ; puis ils font voile vers le Danemark, où « ils pillèrent partout où ils le purent ».

L’épisode a de quoi surprendre, tant l’éthique à laquelle il se conforme est différente de la nôtre. En partant « en viking » (i vikingr, expression que l’on pourrait traduire par « à l’aventure »), Egill est amené à commettre ce qu’il faut bien appeler des actes de piraterie. Or cette activité ne lui vaut ni mépris ni réprobation au sein de sa communauté ou même de la part du narrateur (dont on a vu qu’il rapporte ces faits dans un contexte chrétien). Partir en viking n’est pas immoral et peut même rejaillir positivement sur votre réputation. Les derniers travaux sur la piraterie insistent d’ailleurs sur le haut degré d’intégration sociale de ceux qui l’exercent : pirates et vikings ne sont pas des parias, mais des personnages respectés et parfois nobles, à la fois marchands et brigands, dont la violence s’exerce contre des personnes extérieures et profite souvent à leur communauté tout entière.

En somme, même le pirate a une morale, et c’est cette morale qui commande à Egill de retourner trucider le paysan qu’il vient de dépouiller avec toute sa famille. Viking n’est pas voleur. Il est honorable de conquérir vaillamment la propriété d’autrui, mais la lui subtiliser en cachette ou pendant son absence relève en revanche de la pire des vilenies.

Qui cache un œuf… vole un bœuf

La violence d’Egill n’est pas seulement acceptable parce qu’elle s’exerce contre des personnes extérieures à la communauté. Elle répond aussi plus largement à une éthique de l’appropriation qui n’imprègne pas uniquement l’univers des sagas, mais se perçoit aussi dans les lois scandinaves et plus généralement occidentales au Moyen Âge.

Loki dans un manuscrit islandais du XVIIIe siècle. Source : Wikicommons

Le Grágás, principale compilation juridique islandaise du XIIIe  siècle, distingue ainsi le vol à proprement parler (þjófnaðr) de la rapine (rán). Pour le vol d’un objet d’une valeur d’un demi-öre ou plus, il existe en effet deux cas de figure. Soit l’accusé a pris l’objet « et ne cache pas qu’il l’a pris » : il est alors déclaré hors-la-loi, c’est-à-dire qu’il n’est plus du tout protégé par la loi et qu’on pourra s’en prendre à lui en toute impunité. Le condamné est littéralement condamné à « prendre les bois » (scog gangr). En revanche, la loi s’empresse de préciser qu’on n’aura pas le droit de l’accuser de vol. Vous me direz : ça lui fait une belle jambe ! Mais gardons en tête qu’à cette époque où l’État de droit n’existe pas encore, la loi ne fait pas tout. Elle fait même assez peu. Le hors-la-loi ne peut plus faire appel au juge, mais il a peut-être encore de la famille, des soutiens ainsi qu’une bonne réputation.

Maintenant, si l’accusé nie mais qu’il est quand même inculpé, alors il sera non seulement déclaré hors-la-loi, mais on lui reprochera en plus « d’avoir caché l’objet comme un voleur ». On lui retire donc non seulement la protection de la loi, mais aussi sa réputation et son statut social. Sauf si l’accusation ne parvient pas à prouver qu’il a effectivement volé l’objet : l’accusé se transforme alors en victime d’une injure publique passible d’un exil de trois ans. C’est dire à quel point l’accusation de vol est grave !

Voleur un jour, voleur toujours

La gravité du vol dissimulé s’explique d’abord par le contexte social : les sociétés médiévales sont des sociétés d’interconnaissance, où la réputation et la parole des bonnes gens comptent beaucoup et où il n’est pas de pire crime que celui qui est caché. De ce point de vue, il n’y a pas de honte à s’approprier publiquement le bien d’autrui. Certes, l’acte est grave et peut mettre en danger la paix ; mais il est assumé, et dans la pratique ce genre d’attaque peut cacher des conflits de propriété, d’héritage ou de voisinage plus anciens et complexes. La même distinction existe d’ailleurs entre l’homicide commis au grand jour et le meurtre dissimulé : alors que le premier est condamnable mais peut s’excuser par l’emportement ou le besoin de défendre ou de laver son honneur, le second est une infamie préméditée qui entache durablement l’honneur du coupable.

Plus fondamentalement, il y a l’idée qu’un vol dissimulé révèle la bassesse intrinsèque de celui qui l’exerce. Chacun peut être amené à s’approprier publiquement un bien, mais celui qui le fait en cachette ne fait pas que se comporter comme un lâche : il révèle le lâche qu’il a toujours été. C’est pourquoi le Grágás précise que le vol est imprescriptible : « le voleur ne pourra jamais se réconcilier ». Et c’est pourquoi la valeur du larcin n’entre pas en ligne de compte : « peu importe s’il s’agit d’un vol léger ou grave, même si un homme vole de la nourriture ou du poisson rouge, on pourra le condamner à prendre les bois ».

Cette bassesse intrinsèque se retrouve jusque dans la langue. En français moderne, c’est le vol qui fait le voleur (c’est-à-dire l’homme qui a commis un vol). En scandinave et en allemand, c’est l’inverse : le voleur (þjófr/Dieb) existe avant le vol et il en est la cause (þjófnaðr/Diebstahl, c’est-à-dire l’acte commis par un voleur). Le voleur en est un avant même d’avoir volé ; il en sera toujours un et par son acte il s’accomplit lui-même dans toute sa lâcheté. Le langage véhicule ici toute une vision du monde et du crime. Le voleur est tout l’opposé du viking qui revendique haut et fort ce qu’il s’approprie : un être honteux qui ne mérite pas une once de respect.

Moralité : quitte à voler, autant le faire avec panache !

Pour aller plus loin

  • Sagas islandaises, trad. Régis Boyer, Pléiade, 1987.
  • Theodore Andersson, “The Thief in Beowulf”, Speculum, 59-3, 1984, p. 493-508.
  • Daniela Hahn, Diebstahl und Raub in den Isländersagas. Einfallstore in die norröne Erzähl- und Vorstellungswelt, Berlin/Boston, De Gruyter, 2020
  • Thomas Heebøll-Holm, Ports, piracy, and maritime war: Piracy in the English Channel and the Atlantic, c. 1280-c. 1330, Leiden/Boston, Brill, 2013.
  • Thomas Heebøll-Holm, Philipp Höhn et Gregor Rohmann, Merchants, Pirates and Smugglers. Criminalization, Economics and the Transformation of the Maritime World (1200-1600), Frankfurt/Main, Campus, 2019.

2 réflexions sur “Un viking sachant voler, vole dévoilé

  1. Excellent article ! Merci encore pour votre travail. Il serait sûrement intéressant de mettre cela en rapport avec les vols de reliques mis en évidence par Patrick Geary (« Furta Sacra ») : les auteurs sont chrétiens, dans un contexte chrétien et pourtant le vol est tout de même justifié par cette excuse extraordinaire (et inverse aux vikings) que si le vol réussit (donc est réalisé en cachette), c’est que le saint en question était consentant et même honoré !

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