Les technocrates de Charlemagne

Parmi les différentes mesures annoncées dernièrement par le Président de la République, figurait la volonté de supprimer l’ENA, certains Français protestant notamment contre « les technocrates déconnectés et pantouflards ». Donnant suite à ce souhait, Frédéric Thiriez qui avait été missionné, vient de rendre son rapport sur la révision des modalités de recrutement et de formation des hauts fonctionnaires. Il s’agit d’une vieille préoccupation du pouvoir : au VIIIe siècle, déjà, Charlemagne a mené une grande réforme de la formation des agents de l’empire carolingien. Mais, évidemment, ces agents étaient alors radicalement différents de nos technocrates d’aujourd’hui.

Autour de l’empereur

Monté sur le trône en 768 à la suite de son père Pépin le Bref, ce n’est qu’en l’an 800 que Charles est couronné et sacré empereur d’Occident par le pape Léon III sous le nom de Charlemagne. Quelques années plus tôt, il avait établi sa résidence, non pas au palais de l’Élysée, mais à celui d’Aix-la-Chapelle d’où il va entreprendre une vaste réforme culturelle, passée à la postérité sous le terme de « renaissance carolingienne », un terme aujourd’hui nuancé par les historiens, puisque cette« renaissance carolingienne » ne concerne qu’un nombre limité de personnes remarquées pour leurs capacités intellectuelles.

Cathédrale d’Aix-la-Chapelle, source : www.pixabay.com

À cette époque, c’est d’abord dans les monastères, notamment italiens et irlandais, que sont conservées les connaissances latines et grecques, et une vie intellectuelle intense s’y déploie. C’est donc sur le modèle d’instruction des moines que Charlemagne entend s’appuyer pour former tout son personnel. Son entourage étant d’abord constitué d’élites religieuses, il pousse les évêques à prendre en main l’instruction des clercs, ce qui passe par exemple par le suivi des règles exactes du chant. Mais, son souhait étant de recruter aussi du personnel laïc, il encourage l’instruction de ces personnes par le clergé, grâce à l’étude de certains auteurs antiques comme Platon. En effet, maîtriser le corpus littéraire de l’Antiquité était très bien vu sur un CV médiéval et ce n’est pas pour rien que le jeune étudiant Loup de Ferrières, quand il écrit à Éginhard pour rejoindre son académie palatine, cite tour à tour Horace ou Cicéron et prend soin de rappeler à son employeur que « l’amour des Lettres est né en moi depuis ma plus tendre jeunesse ».

Au sein de l’élite de l’administration carolingienne, on trouve donc du personnel tant religieux que laïc. Ce sont des personnes remarquées pour leurs qualités intellectuelles, qui ont réussi à se faire une place au plus près du pouvoir, et gravitent à la cour souvent de roi en roi.

Le rôle-clé de l’académie palatine

« Je souhaite que l’ENA continue de donner à la France de vrais serviteurs, aptes à mener, avec ardeur et imagination, les combats d’aujourd’hui », arguait en 1995 un célèbre ancien élève de la promotion Vauban de 1959, feu le Président Chirac. Ces serviteurs zélés, nous les retrouvons du temps de Charlemagne au sein de l’« académie palatine », terme employé pour désigner les personnes lettrées gravitant dans l’entourage de l’empereur, membres actifs de la renovatio alors à l’œuvre – encore une fois, il est bien entendu que ces proches de Charlemagne sont très différents de nos fonctionnaires contemporains.

Parmi eux, les plus célèbres sont sans doute Alcuin et Éginhard. Le premier est un moine de Northumbrie. Convaincu par Charlemagne de le suivre à Aix-la-Chapelle, il devient son conseiller et professeur puis reçoit la mission de former les futures élites laïques et religieuses de la cour en tant que directeur de l’école palatine. Il se consacre alors à réformer l’enseignement dans les écoles franques par l’intégration de méthodes éducatives d’inspiration anglo-saxonnes, et se distingue aussi par la composition de poèmes.

Éginhard, également membre de l’académie palatine, est un Franc originaire de Germanie. Grand mathématicien et architecte impliqué dans les grandes constructions imaginées par l’empereur comme le palais impérial et la chapelle palatine, il est aussi régulièrement envoyé en mission diplomatique, notamment auprès du pape. Il devient par ailleurs le biographe de l’empereur, rédigeant les Vita Karoli dans un style hagiographique.

Une réforme de la formation des agents de la haute fonction publique  ?

Il n’y a pas de « haut fonction publique » à cette époque – il n’y a même pas encore réellement d’administration, ni même d’idée de l’Etat. Reste que Charlemagne ambitionne lui aussi de réformer la formation des hommes qui l’entourent. Ses raisons sont d’abord à rechercher dans la formation intellectuelle complète qu’il a reçue et qu’il continue de s’imposer à lui-même, s’érigeant en modèle d’instruction. En effet, si l’on suit le récit hagiographique établit par son biographe Éginhard, point question ici de classe prépa’ littéraire dans un prestigieux lycée du 5earrondissement de Paris, ni d’admission à l’IEP ou à l’ENA, cependant, le roi parlait le latin « comme sa propre langue », était « passionné par les arts libéraux », avait suivi les leçons de grammaire de Pierre de Pise et celles de sciences d’Alcuin, consacrait « beaucoup de temps et de travail à étudier la rhétorique, la dialectique et surtout l’astronomie », de même qu’il apprenait le calcul et s’essayait à l’écriture. Ainsi, le capitulaire Admonitio generalis promulgué en 789, indique que des écoles doivent être ouvertes pour l’instruction des garçons et que dans tous les monastères et évêchés, doivent être enseignés les psaumes, l’écriture, le chant, le calcul, la grammaire, et les livres religieux doivent être corrigés.

« Charlemagne assis » : Éginhard, Vie de Charlemagne, abbaye Saint Martial de Limoges, v.1050 (?), BnF, Manuscrits, Lat. 5927, fo 280v

L’une des différences majeures, parmi d’autres, avec la situation actuelle est que la réforme entreprise par Charlemagne visait à former des administrateurs qui seraient avant tout des intellectuels capables d’imposer des normes homogènes à toutes les populations de l’empire, alors que pour le Président de la République aujourd’hui, il s’agit surtout de former des hommes de terrain pour répondre aux critiques formulées par certains, envers des « élites éloignées du quotidien des Français ». Au Moyen Âge, c’est-à-dire au temps de l’alliance du trône et de l’autel, la formation de ces élites intellectuelles doit par ailleurs permettre d’éviter les incompréhensions redoutées par le pouvoir. Par la diffusion de l’instruction, il s’agit de s’assurer que les hommes ne dévient pas de la foi, car comme le dit le fameux capitulaire de 789, « souvent, les hommes voulant prier Dieu, le prient mal à cause des livres incorrects qu’ils ont dans les mains ». Une vaste entreprise de correction, de traduction en latin – langue vouée à devenir la langue administrative commune de l’Empire, alors qu’elle était déjà la langue religieuse – et de copie des manuscrits usant de la minuscule caroline, est donc engagée dans les scriptoria, comme en témoignent des inventaires de bibliothèques conservés aujourd’hui. 

Clercs ou laïcs, tour à tour professeurs, conseillers politiques, architectes, diplomates, poètes et auteurs, les activités des membres de l’élite administrative carolingienne dont l’influence rayonne depuis Aix-la-Chapelle sur tout l’Occident, témoignent donc bien d’une réelle diversité dans les parcours de carrière – diversité préconisée aujourd’hui dans le rapport pour le projet de réforme de la haute fonction publique française, soit dit en passant… Heureusement que la question du « pantouflage », pratique qui consiste pour un haut fonctionnaire à abandonner le secteur public pour rejoindre une entreprise privée, ne se posait pas au Moyen Âge !

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Pour en savoir plus :

  • Géneviève Bührer-Thierry, L’Europe carolingienne, Paris, Armand Colin, 1999
  • Philippe Depreux, « Ambitions et limites des réformes culturelles à l’époque carolingienne » dans Revue historique 2002/3 (n°623), p.721-753.
  • Bruneau Dumézil, Des Gaulois aux Carolingiens, Paris, PUF, 2013
  • Marie-Céline Isaïa, Histoire des Carolingiens, Paris, Le Seuil, 2014
  • Pierre Riché, Les Carolingiens, une famille qui fit l’Europe, Paris, Hachette, 1983
  • Michel Sot, « La première renaissance carolingienne : échanges d’hommes, d’ouvrages et de savoirs », Actes de la S.H.M.E.S.P. 32e congrès, Dunkerque, 2001, p. 23-40.

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