Bibliothèque de Genève, ms lat. 33, fol 79v, Livre d’Heure français, XVe siècle

Pimenter sa vie sexuelle au Moyen Âge

Notre société est hantée par la crainte de l’ennui sexuel. Il nous faut à tout prix varier, éviter une monotonie qui – pensons-nous – était l’apanage des galipettes de nos ancêtres. La plupart des revues ont une rubrique dédiée et même les grands quotidiens se sont lancés dans les chroniques érotiques, que ce soit du point de vue culturel (Les 400 culs d’Agnès Giard pour Libération) ou en lorgnant avec délices du côté des pratiques (comme Maïa Mazaurette pour Le Monde). C’est le rapport même à la norme qui a connu une profonde mutation en quelques décennies : l’ordre moral peut librement être remis en question au nom du plaisir. Pourtant, est-ce que tout était si gris avant que les années 70 ne viennent secouer les mœurs occidentales ? Les représentations mentales opposent les mœurs de l’Antiquité, caractérisées par tous les excès, au sombre règne médiéval du moralisme chrétien. Il ne nous appartient pas ici d’interroger le bien-fondé des clichés sur le monde antique, mais nous pouvons au moins chercher à savoir si les couples du Moyen Âge étaient condamnés au triste destin d’un missionnaire expéditif et procréateur.

Notons d’abord que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, la sexualité n’est pas forcément mauvaise pour les théologiens médiévaux. Certains, comme Jean de Gerson (1363-1429), acceptent pleinement la recherche du plaisir et la séduction entre les époux : le mariage en est ainsi renforcé, ce qui bénéficie à la bonne tenue de la société dans son ensemble. Il n’est même pas obligatoire d’être passé devant l’autel pour en profiter, bien au contraire. Les normes du mariage catholique tel que nous le connaissons aujourd’hui sont très tardives, elles se fixent en plusieurs temps et sont parachevées en 1563 par un décret du concile de Trente. Avant cette date il suffisait pour un couple de se promettre de convoler un jour en justes noces pour être considéré comme uni, même sans témoins : la cérémonie religieuse ne venait ratifier ce lien que dans un second temps. C’était d’ailleurs le passage à l’acte, la copula carnalis, qui scellait d’une manière irrémédiable le mariage aux yeux de Dieu. Une promesse les yeux dans les yeux au bord du lit était tout ce qu’il fallait pour pouvoir s’adonner à la bagatelle.

Le démon, bon conseil en matière conjugale

Reste à savoir comment le rapport était consommé. À la fin du XVe siècle, un frère connu sous le nom de Chérubin de Sienne rédige une Vitae matrimonialis regola brevis : « Brève règle de la vie matrimoniale », un ouvrage qui se fixe pour objectif de guider les époux chrétiens dans leur mariage. Chérubin défend un encadrement strict de la pratique sexuelle : il est impossible de batifoler le dimanche et les jours de fête religieuse, pendant l’allaitement, pendant les règles… Le moine regroupe aussi étrangement certaines interdictions : ainsi celles qui déterminent le rapport sexuel « selon le lieu » mettent dans le même sac la sodomie et les ébats dans une église ou un cimetière. Mais Chérubin est surtout scandalisé par la variété des pratiques dont il a connaissance :

« Dans l’acte conjugal l’épouse, selon ce que disent les docteurs, doit avoir le visage vers le ciel, et le mari vers la terre, car de cette manière il est plus facile que la femme tombe enceinte. Mais hélas ! La suggestion du démon pousse parfois les époux à faire le contraire : la femme est placée comme devrait l’être l’homme, et l’homme est placé comme devrait l’être la femme. Parfois on sort aussi de la droite pratique en accomplissant l’acte de côté, ou bien debout, ou bien en étant assis. […] Pauvre de moi ! Le diable sait si bien œuvrer entre le mari et la femme, qu’il les pousse à s’adonner à des attouchements avec la main et la bouche, et non seulement dans les parties honnêtes, mais aussi dans les parties malhonnêtes, ce dont je frémis d’horreur seulement à y penser, et j’en suis tout effrayé et perdu. Comment ? Vous ne craignez pas, ribauds, de commettre de tels méfaits et choses honteuses ? Et vous appelez « saint » votre mariage ? »

Interdire c’est trop en dire

En plus de prouver que les couples médiévaux étaient bien loin de s’ennuyer, cet excès de précision est porteur d’un danger dont les théologiens ont pleinement conscience : à force de détailler ce qu’il ne faut pas faire, prédicateurs et confesseurs courent le risque de suggérer à des époux innocents des pratiques auxquelles ils n’auraient jamais pensé. C’est ce que rapporte au XVe siècle l’humaniste Pogge dans ses Facéties :

« Un prédicateur de mes connaissances, nommé Paul, raconta durant un prêche à Sacia en Campanie comment certains luxurieux, afin de retirer un plus grand plaisir du coït, plaçaient un coussin sous le derrière de leur femme. Ainsi certains fidèles, qui ignoraient la chose, se hâtèrent d’en faire l’expérience. »

Que pouvait penser une paroissienne du XIe siècle lorsque son confesseur, éclairé par les doctes conseils de l’évêque Burchard de Worms, lui posait cette question, dont on avait déjà parlé dans un autre article ?

« As-tu fait ce que font certaines femmes, c’est-à-dire créer une espèce d’outil en forme de membre masculin, d’une forme qui s’adapte à ton désir, et l’as-tu liée à la zone de ton sexe ou du sexe d’autres, et as-tu forniqué avec d’autres femmes, ou bien d’autres femmes l’ont-elle fait avec toi en utilisant un instrument semblable ou même différent ? »

L’usage du godemiché ne sortait probablement pas très limité de telles entrevues. On sait que cet instrument de plaisir interdit était largement répandu. Quelques siècles plus tard, le modèle de luxe naissait dans les ateliers des souffleurs de verre de l’île de Murano : il devait être rempli d’eau tiède pour une utilisation plus confortable et circulait dans l’Europe entière. Mais on trouvait aussi des versions moins onéreuses, et rien n’empêchait d’ailleurs de le fabriquer soi-même : il suffisait de se munir d’un bon couteau et d’un morceau de bois, puis d’utiliser la forme ainsi obtenue en la recouvrant d’un préservatif en boyau de bœuf. Si on préférait l’animal au végétal on pouvait également modeler un phallus en cuir, plus souple. Et les potagers ne manquaient certes pas de légumes qui faisaient parfaitement l’affaire. Dans l’imaginaire médiéval le godemiché était utilisé par les nonnes, qui s’ennuyaient entre femmes et ne savaient bien sûr pas se passer de la pénétration pour se procurer du plaisir entre elles… Mais les nouvelles du lucquois Giovanni Sercambi présentent aussi, au XIVe siècle, des scènes de masturbation solitaire. Les femmes n’étaient pas les seules à en profiter : les poètes satiriques de la Renaissance – l’Arétin, Niccolò Franco… – s’accusaient mutuellement d’utiliser cet instrument. Et certains médecins en conseillaient l’usage pour guérir la dépression qui affligeait les veuves !

Plus besoin d’hommes quand un tel arbre pousse dans le jardin (Massa Marittima, Toscane, photo de l’auteur)

Les pratiques les plus variées existaient donc, et ce pouvait être la science de l’Église qui, bien malgré elle, remplissait le rôle dévolu aujourd’hui aux chroniques sexuelles de nos revues.

Fabien Coletti

Pour aller plus loin

  • James A. Brundage, Law, Sex, and Christian Society in Medieval Europe, Chicago, University of Chicago Press, 1987.
  • Jacques Rossiaud, Amours Vénales – La prostitution en Occident XIIe-XVIe siècle, Paris, Aubier, 2010.
  • Patricia Simons, « La storia culturale del Seigneur Dildoe nell’Italia rinascimentale », in Allison Levy (dir.), in Sesso nel Rinascimento – Pratica, perversione e punizione nell’Italia Rinascimentale, Firenze, Le Lettere, 2009, p. 73-88.
  • Philippe Toxé, « La copula carnalis chez les canonistes médiévaux », in Michel Rouche (dir.), Mariage et sexualité au Moyen Âge. Accord ou crise ?, Actes du colloque international de Conques (15-18 octobre 1998), Presses de l’Université Paris- Sorbonne, Paris, 2000, p. 123-34.

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