Lorànt Deutsch et la fourmi d’Isidore

Après avoir sévi pendant des années en histoire, Lorànt Deutsch sort un livre sur la langue française. Après avoir bien ri et vanné mes amis linguistes (« bien fait pour vous, chacun son tour »), j’ai quand même regardé un peu ce qu’il y disait. Et je suis notamment tombé sur cette pépite : selon Lorànt Deustch, le mot femme viendrait du latin femina, lui-même dérivé du latin fellare, sucer – L. Deustch s’empresse de préciser « pas au sens trivial », mais en lien avec la tétée du nourrisson. Et l’auteur de conclure que du coup ce mot n’est pas du tout approprié quand on veut défendre la libération de la femme et qu’il vaudrait mieux utiliser « dame », dérivée de domina, la maîtresse, et donc parler de « damisme » et pas de féminisme.

Bon, des linguistes et des spécialistes de la langue française diront mieux que moi que cette étymologie est absolument délirante ; et qu’elle est regrettable, car, bien menée, l’étymologie est une vraie science très utile pour mieux comprendre les mots. Ce qui est intéressant, d’un point de vue d’historien, c’est que cette passion pour l’étymologie est, pour le coup, partagée par les hommes du Moyen Âge.

De l’art d’écrire un best-seller

Au VIIe siècle, un auteur espagnol, Isidore, évêque de Séville, rédige ainsi un très gros livre intitulé Les Etymologies. Il s’agit d’un traité sur le sens des mots via leur étymologie. Pour Isidore, remonter à la racine permet de mieux comprendre un mot : en grec, etymon veut dire « authentique », et à l’époque c’est pensé comme une véritable démarche scientifique. Il entreprend alors de faire l’histoire de près de 100 000 mots (en comparaison, le Petit Robert en contient environ 60 000…). Le résultat est l’un des plus gros succès de librairie de tous les temps : plus de mille manuscrits conservés pendant toute la période médiévale, et des éditions imprimées dès les premiers temps de la nouvelle technique.

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Précisons d’emblée que, dans ce livre, Isidore fait souvent preuve d’esprit critique : il est tout à fait capable de critiquer une étymologie jugée trop fragile, et ne rate jamais une occasion de s’en prendre aux superstitions païennes de son époque. Il faut également bien rappeler qu’Isidore n’invente pas tout : au contraire, il puise à plus de 150 sources antiques et tardo-antiques, recopiant souvent des étymologies qu’on trouvait déjà chez Virgile, Servius, Ovide, Eusèbe de Césarée, etc. Enfin, il faut dire également que dans les milliers d’étymologies qu’il propose, plusieurs sont tout à fait correctes et encore reconnues comme valides aujourd’hui.

Ceci étant dit et les fans d’Isidore apaisés, regardons un peu ce que l’auteur nous dit sur les mots.

De l’art de jouer sur les mots – littéralement

Sa méthode est souvent très fragile : il rapproche des mots, sur la base d’une homonymie plus ou moins précise, et pouf, ça donne une étymologie. Par exemple, « Saxons » vient de saxum, le rocher, or les Saxons sont un peuple dur, donc on les a appelés comme un caillou. Si à ce stade vos sourcils se froncent d’eux-mêmes, pas de panique, c’est normal.

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Son passage sur les animaux (livre XII) est le plus drôle. On y apprend ainsi que le renard, vulpes, est appelé ainsi car il est agile (volubilis) sur ses pieds (pedes). Vous combinez les deux mots et ça donne (avec un peu de bonne volonté, mais faites un effort ou on ne va pas s’en sortir !) vulpes. Plus tordu, la fourmi : en latin formica (comme le revêtement, voilà voilà). Le mot dériverait de fert micas, « elle porte des graines »… !

Allez, je sens que vous en voulez encore. Un peu en vrac, vous apprendrez donc que l’agneau vient de agnoscere, reconnaître, car le petit agneau reconnaît toujours sa mère ; que le chien, canis, tire son nom du bruit (canor) qu’il fait en aboyant ; que le crocodile tire son nom du crocus, autrement dit du safran, qui lui donne sa couleur (oui, pour Isidore les crocodiles sont jaunes, c’est comme ça).

La plupart des étymologies viennent du latin et du grec, mais Isidore est tout à fait conscient qu’il existe d’autres langues. « Tigre » viendrait ainsi d’un mot perse voulant dire « flèche », car l’animal est aussi rapide qu’une flèche. On croise également des animaux fantastiques, perçus comme bien réels à l’époque : le griffon vient de la combinaison de grus, la grue, et pedes, les pieds, car c’est un animal avec des plumes et des pattes.

Le sens des mots

Ces étymologies ne sont pas que délirantes. Ou plutôt, même ces délires en disent long sur l’auteur et sa vision du monde. Par exemple, on voit que très souvent Isidore relie l’étymologie d’un nom d’animal au comportement de cet animal : la vipère est « née par la force » (vi parere), car les bébés vipères déchirent le ventre de leur mère en naissant, et qu’avant la maman vipère a mangé le papa vipère. La façon dont il pense les mots renvoie donc à la façon dont il pense le monde animal.

Ses étymologies en disent long également sur le monde dans lequel il vit. On apprend par exemple que Vénus, la déesse de l’amour, tire son nom du latin vis, la force, « car aucune vierge ne cesse de l’être si ce n’est par la force ». D’ailleurs, « homme », en latin vir, vient également de vis, toujours la force, « car en lui il y a une plus grande force qu’en la femme ou car il traite sa femme par la force ». L’homme est violent, la femme est violentée. Hop, derrière une étymologie discrète, une culture du viol banalement constatée et donc renforcée .

Pour le dire autrement, ses étymologies, aussi farfelues soient-elles, ne sont pas neutres : elles révèlent des choses, et elles justifient des comportements. Ainsi choisit-il de faire dériver loup, lupus, d’un mot grec voulant dire « enragé, sauvage, violent » : le loup est ainsi forcément une bête féroce, qu’on doit craindre et exterminer, car il porte la violence dans son nom. De même, quand Deutsch dit (à tort, répétons-le) que femme vient de fellare, sucer, c’est une façon de renvoyer la femme à un rôle maternel et sexuel – car même s’il exclut ce sens trivial, reste que tout le monde l’a en tête. Le loup est enragé : la femme suce et donne à téter. Les deux, malgré leurs efforts, ne pourront jamais vraiment échapper à leur nature, inscrite au cœur des mots qui servent à les désigner.

Les étymologies fantasmées en disent ainsi beaucoup sur ce que pense celui qui les imagine. Elles sont assez dangereuses, car elles proposent des codes génétiques des mots, comme si on ne pouvait pas changer le sens d’un terme : ce qui compte, c’est son origine. D’où il vient. Ses racines, quoi. Et on devine à quel point cette obsession pour les racines linguistiques peut rejoindre un fantasme des racines historiques…

Laissons le mot de la fin à Isidore : racine, radix, viendrait de eradere, « arracher, couper ». On ne saurait mieux dire… A vos bêches, camarades !

Pour en savoir plus :

  • Le texte d’Isidore de Séville est disponible intégralement en ligne, dans une édition scientifique de qualité mais malheureusement en anglais : https://sfponline.org/Uploads/2002/st%20isidore%20in%20english.pdf. Si quelqu’un ne sait pas quoi faire de ses 14 prochaines années, hop, au boulot, ça ne fait jamais que 20 mots par jour.
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5 réflexions sur “Lorànt Deutsch et la fourmi d’Isidore

  1. Le ton sarcastique mérité pour la critique de Lorent Deutsch ne va pas pour Isidore qui lui est plus ou moins dans les standards de recherche de son époque. Il ne « délire » pas c’est sa méthode (procéder par homonymie) qui n’est pas bonne, vous avez tout à fait raison d’écrire que ça en dit long sur l’auteur et sa vision du monde, aussi il aurait été plus pertinent de le contextualiser plutôt que d’en rire. Qu’ auriez vous dit de Newton et de ses théories alchimiques…
    Ceci dit je ne connaissais pas Isidore, et dans le fond l’article est intéressant (vous es des pros), notamment de voir que ce goût pour l’étymologie passionnait le public presque autant au moyen-âge qu’aujourd’hui.

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  2. Inénarrable Lorànt Deutsch, aux approches linguistiques aussi affriolantes que ses incursions dans le domaine historique 🙂 …
    En tous cas, merci pour tous vos articles, excellentes fêtes de fin d’année à toute l’équipe d’Actuel Moyen Âge et au plaisir de vous lire en 2019!

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  3. Passionnante et subtile analyse… d’accord ou pas sur certains points, les parallèles et les diagonales entre le « pape » Laurent et l’évêque Isidore sont une belle découverte. Nous vous lisons toujours avec intérêt et souvent avec beaucoup d’amusement. Par vos recherches, vos commentaires et vos « pépites », vous nous apportez des « compléments » de connaissance qui vont bien au-delà du « commun. Surtout continuez.
    Merci
    Véronique

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  4. Merci donc pour les mises au point & les précautions à prendre avec le vedettariat (et l’absence de précautions que manifestement il s’autorise ;-).
    Par contre je m’interroge sur le manque de distinction que vous faîtes entre une affirmation d’une personne « autorisée » (aussi fantaisiste soit-elle dans ses prétentions scientifiques) et les conséquences sociales sur les comportements, les manières de penser. Il semble pour vous que les conséquences sociales en terme de prescription de modes de pensées et de comportement, n’aient lieu que lorsqu’on est en présence d’un travail fantaisiste ! Et vous ne dites de ce qui peut se passer s’il s’agit d’assertions sérieuses et fondées selon la méthode scientifique.
    Car après tout s’il y a bien une différence entre une étymologie fantasmée et une sérieuse, c’est bien que l’une en dit « ainsi beaucoup sur ce que pense celui qui les imagine » alors que l’autre nous révèle le monde et les manières de percevoir de la civilisation et de l’époque qui a vu naître le mot. Mais quand vous dites que « Elles sont assez dangereuses, car elles proposent des codes génétiques des mots, comme si on ne pouvait pas changer le sens d’un terme : ce qui compte, c’est son origine » vous faites plus allusion au combat politique et idéologique de l’auteur qu’au pouvoir intrinsèque de son travail. L’utilisation qu’il va faire de ses affirmations. Et une étymologie sérieuse, mais dont les sens qu’elle révèle nous déplaisent aujourd’hui, pourrait tout aussi bien être dangereusement instrumentalisée.
    Je n’ai pas lu Deutsch, ne l’ai jamais entendu en interview, ne connais rien de ses prises de positions. Je vous fait donc crédit que vous avez perçu ce combat dangereux et réactionnaire comme découlant de l’ensemble de son travail, et de l’influence que vous imaginez sur son public moins averti que vous en matière d’étymologie. Car après tout, dire « un code génétique, une origine » c’est bien aussi ce que ferait une étymologie sérieuse, non ? Et je ne pense pas que vous l’accuseriez des mêmes maux. Ce qui compte, c’est dans quel discours, quel combat, elle s’inscrit et va être instrumentalisée. Nous avons tous , je pense, assisté à des cours ou des débats, qui commençaient par s’interroger sur l’étymologie du mot principal, pour nous renseigner sur quelle vision de la question se faisaient nos nos ancêtres. Et pour autant, passé cette introduction, l’existence même de ce cours ou de ce débat, témoigne que le sens du mot peut changer – et a changé. Et qu’il n’y a pas que « l’origine qui compte ». Une étymologie « révèle des choses, et justifie des comportements » mais peut être pas un et seul comportement. Cela dépend de ce que l’on fait d’elle, de ce qu’on lui fait dire, non ? Si on fait d’elle une idole qui prescrit ce que doit être aujourd’hui, au lieu de se contenter de nous dire une époque révolue.

    Du coup, en me faisant un peu l’avocat du diable (parce que je n’y crois pas vraiment) je pourrais m’interroger sur l’articulation que vous préconisez entre production scientifique et combat politique : l’une doit-elle s’effacer si son affirmation dérange quelque peu nos combats, nos convictions d’aujourd’hui ? Car après tout, pour reprendre vos exemples de la femme ou du règne animal, j’imagine qu’on pourrait trouver dans leurs champs lexicaux respectifs des étymologies sérieuses qui ne correspondraient en rien à notre passion de l’émancipation égalitaire, ou du bien être animal ? Et dire ces origines bien datées, serait-il pour vous équivalent à « justifier des comportements  » qui existent encore aujourd’hui (féminicide, inégalité, relents de patriarcat etc.).
    Par curiosité, j’ai fait une brève recherche sur le mot femme… Il semble que Lorant Deutsch n’ait pas fait plus d’effort que moi, puisque wikipédia m’a amené à la même conclusion que lui*… En cherchant plus loin (dans le CNRTL) je n’ai point retrouvé l’allusion à « fellare », mais 2 propositions, dont l’une est « épouse ». Et on est toujours « épouse DE ». Autrement dit, la femme a pu être définie par sa seule relation – et probablement sujétion – à son mari , seul véritable pourvoyeur d’identité.
    Est-ce « dangereux » de rappeler ce passé-là si notre combat d’aujourd’hui est de s’en émanciper, d « erradere » cette « radix » ?
    Bien à vous !
    R.T.

    * mais en renvoyant aux travaux de Julius Pokorny – qu’en est-il de la validité actuelle de ses écrits ?

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