Qu’on lui coupe la tête !

Les princes italiens de la Renaissance ne s’y sont pas trompés : tuer sa femme dans une société patriarcale permet de réaffirmer son autorité.  Est-ce si différent aujourd’hui ?

Qu’y a-t-il de spécifique au fait de tuer une femme, en tant que femme ?  C’est ce que le terme de féminicide cherche à qualifier… Certaines affaires sordides – comme le meurtre d’Alexia Daval par son mari – ont permis une prise de conscience des chiffres, qui tendent à faire de ce type de mort une catégorie de crime à part entière. Le féminicide est souvent une histoire de couple : selon l’OMS, plus de 35 % des femmes tuées dans le monde ont été assassinées par leur conjoint…  D’où parfois la tentation de cacher la récurrence de ces meurtres derrière le terme de meurtre passionnel, qui permet d’écarter discrètement le problème de fond. Et qu’en est-il quand le conjoint n’a pas seulement la force de ses bras, mais peut aussi animer le bras du bourreau ?

Décapitées

Dans un ouvrage tout juste publié, Décapitées : Trois femmes dans l’Italie de la Renaissance, il est question de trois femmes, épouses de princes italiens de la fin du XIVe et du XVe siècle. Ces femmes ont toutes les trois été accusées d’adultère et condamnées à ce titre.

Or, la décapitation est une sentence inédite pour ce crime, qui aboutit généralement à l’annulation du mariage par le pape pour divers prétextes. On se souvient par exemple des fils de Philippe le Bel, dont les cornes ont été racontées par le romancier Maurice Druon dans Les Rois maudits, et dont les femmes coupables ont été enfermées à Château Gaillard, et non exécutées ; il s’agissait de ne pas attirer l’attention sur l’adultère, et de ne pas se froisser mortellement avec les familles alliées.

Pourtant, entre 1391 et 1425, trois princes italiens font décapiter leur épouse. Agnese Visconti, femme de Francesco Gonzague, est exécutée en 1391. Beatrice, deux fois plus âgée que son mari Filippo Maria Visconti, épousée pour son argent et pour la force militaire qu’elle avait héritée de son premier mari, est décapitée en 1418, sans qu’on sache à coup sûr si l’accusation d’adultère était avérée. Enfin, Parisina, épouse de Niccolo III d’Este meurt en 1425 et est accusée d’adultère avec un fils illégitime de son mari.

Que ce soit à la suite d’un procès ou non, les sentences de mort sont à chaque fois téléguidées par les princes. Ce faisant, ils bafouent toutes les normes : les normes ecclésiastiques, les normes civiles, les normes sociales. Pourquoi le font-ils ? Pourquoi osent-ils ce que Philippe le Bel, roi de France, n’avait pas considéré faire ? La question ne va pas de soi, car trop souvent, on a considéré que les femmes adultères avaient bien cherché leur malheur et on ne s’était pas laissé surprendre par cette sentence qui est, pourtant, profondément inhabituelle. Comme souvent, il faut réussir à voir avec de nouveaux yeux ce qu’on a trop souvent vu comme normal.

Des femmes au cœur du pouvoir

Il s’agit en réalité d’une question de pouvoir et d’une question de couple. Pour comprendre ces décapitations, il faut revenir aux racines. Ces épouses de seigneurs du début de la Renaissance sont des femmes éduquées qui jouissent d’une grande autonomie de gestion, d’une position spécifique à la cour ; elles ont des pratiques de consommation, notamment artistiques, qui anticipent sur les grandes princesses mécènes de la fin du XVe et du XVIe siècle. Le fait d’être épouse du seigneur devient un statut à part entière, qui a un rôle à jouer dans la cour et dans la politique.

Ce rôle est important pour les princes italiens, qui cherchent à asseoir leur domination et leur autorité sur leurs États. L’affirmation du couple seigneurial, avec une répartition des tâches et une visibilité très marquée, mais aussi très genrée, permet de consolider le régime politique lui-même. Pourtant, une fissure apparait : l’adultère, avéré dans au moins deux des trois cas. Ces femmes au cœur du pouvoir, parfois délaissées par leur mari, choisissent des amants parmi leurs familiers, transgressant ainsi l’ordre masculin qu’on leur impose. Mais la punition, quant à elle, réaffirme avec force ce pouvoir de l’homme sur la femme et vise à rétablir le contrôle du seigneur sur son image et son autorité.

Violences masculines

Bien sûr, l’adultère n’est pas une activité spécifiquement féminine. Niccolò d’Este notamment est bien connu pour ses très nombreuses maîtresses et ses encore plus nombreux bâtards : au moins dix enfants illégitimes d’au moins cinq maîtresses plus ou moins durables, et sans doute beaucoup plus qui ne sont pas connus. Mais cet adultère masculin est largement banalisé. On observe donc une répartition inégale des devoirs sexuels : l’impératif de fidélité ne pèse que sur la femme, tandis que l’homme peut faire ce qu’il veut (et se faire qui il veut…). Ce modèle sexiste et tout à l’avantage du patriarcat reste encore largement en vigueur aujourd’hui. Un homme adultère est un séducteur, un Don Juan, une femme adultère une salope.

Au XIVe siècle, cet adultère féminin est considéré comme un crime. Et même un double crime, non seulement moral, mais également politique. En prenant un amant, la femme noble menace cette répartition genrée des identités sexuelles, sur laquelle repose – au moins en partie – l’équilibre social et politique. Si les princes font décapiter leurs épouses, c’est pour mieux se réaffirmer comme hommes et comme seigneurs.

Est-ce un hasard si, un siècle plus tard, Machiavel écrira que « la Fortune est femme » et que le Prince modèle est celui qui sait « la prendre » et « la battre » ? La violence à l’égard des femmes est explicitement présentée comme une clé de succès en matière politique. Chez le philosophe florentin, c’est sous couvert de la métaphore. Les trois princesses du XIVe siècle ont payé de leur vie ce lien entre la femme, la violence et la domination.

Tuer des femmes (coupables) ? Nous sommes prompts à nous offusquer des sociétés qui lapident les femmes adultères. Mais le féminicide reste une réalité en France. Certes, aujourd’hui ce n’est plus le prince qui met à mort ces femmes. Mais nos dirigeants ont aussi une responsabilité dans la reconnaissance de ces crimes pour ce qu’ils sont : des violences touchant spécifiquement les femmes dans nos sociétés qui prétendent trop souvent avoir aboli les inégalités entre les sexes. Par la reconnaissance du féminicide, on arrivera peut-être à la lutte contre ces crimes et les représentations dont ils sont issues : pour ça, encore faudrait-il une réelle volonté politique, qui manque encore cruellement aujourd’hui.

Florian Besson, Pauline Guéna et Catherine Kikuchi

Pour en savoir plus :

  • Élisabeth Crouzet-Pavan et Jean-Claude Maire  Vigueur, Décapitées : Trois femmes dans l’Italie de la Renaissance, Paris, Albin Michel, 2018.
  • Didier Lett et Olivier Mattéoni, « Princes et princesses à la fin du Moyen Âge », Médiévales, n° 48, 2005, p. 5-14
  • Histoire des femmes, sous la direction de Georges Duby et Michelle Perrot, tome II, Le Moyen Âge, sous la direction de Christiane Klapisch- Zuber, Paris, Pion, 1991
  • Christiane Klapisch-Zuber, La maison et le nom, stratégies et rituels dans l’Italie de la Renaissance, Paris, Édition de l’École des Hautes Étdes en Sciences Sociales, 1990.
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