Et le Pulitzer de 1175 revient à…

Le prochain prix Pulitzer du journalisme sera décerné le 16 avril prochain. Qui l’aurait reçu en 1175 ?

Dans notre société de l’information, être le premier journal ou journaliste à rapporter un évènement devient plus important que jamais. On cherche avant tout le scoop. Il faut aller vite, dénicher une information inconnue, être au courant, pour empêcher le lecteur de cliquer sur un autre site, mieux informé ou plus réactif. Or cet impératif de vitesse dans la production et la diffusion de la connaissance, qui pousse souvent les journaux à aller trop vite, n’est pas uniquement contemporain…

L’évènement

En 1170, Thomas Becket, archevêque de Canterbury, est assassiné dans son église par quatre chevaliers anglais, probablement sur l’ordre du roi Henry II Plantagenêt. C’est un énorme scandale, qui résonne dans toute la chrétienté. Le roi est obligé de faire pénitence publique en 1172 ; dès 1173, Thomas est canonisé et son tombeau devient un grand lieu de pèlerinage. Des dizaines de représentations de son martyr apparaissent : des vitraux, des reliquaires émaillés, des enluminures.

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Châsse de saint Thomas Becket, Musée de Cluny

Bref, Thomas devient très célèbre, à l’échelle de toute la chrétienté. Aujourd’hui, on dirait qu’il « fait le buzz ». Certes, à l’époque on ne compte pas en minutes comme aujourd’hui, mais on voit que tout ce processus ne prend que quelques mois – ce qui, à une époque où il faut plusieurs semaines pour aller de Londres à Rome, est extrêmement rapide.

Dans ce contexte, les écrivains de l’époque flairent le filon : il faut faire paraître une Vie – on dirait une biographie aujourd’hui – de Thomas Becket. Et, si possible, être le premier à le faire.

Un vol intellectuel

En 1175, Guernes de Pont-Saint-Maxence, un clerc français, rédige ainsi une Vie de Saint Thomas Becket. Il s’agit de la première Vie du saint en français – en français de l’époque, c’est-à-dire en langue d’oïl, une langue émaillée de nombreux termes venus des différents dialectes de l’époque. Pour les linguistes et les historiens de la langue française, c’est un texte très important.

Dans son texte, Guernes insiste : son ouvrage devait être la première biographie tout court. Il a commencé à l’écrire dès qu’il a appris la mort de Thomas. Mais la première version du texte lui a été volée, par des « mauvais écrivains », qui ont repris son texte, l’ont abrégé, « empli de contre-vérités » avant de le publier sous leur nom. Le temps qu’il reprenne son texte, qu’il termine son manuscrit, il s’est fait griller la politesse : il y a déjà trois Vies de Thomas qui circulent en Europe – en tout, il y en aura dix, toutes rédigées avant 1186. On est vraiment au cœur d’un gros sujet de société, qui stimule la création.

On comprend l’amertume de Guernes – même s’il est évidemment impossible de savoir si c’est vrai : peut-être qu’il ne dit ça que pour faire de ces autres vies des copies de la sienne, afin de mieux se mettre en valeur. Mais son témoignage souligne que de tels actes devaient exister à l’époque, comme aujourd’hui – en 2005, un homme avait volé une partie du manuscrit du sixième tome d’Harry Potter pour tenter de le vendre à un journaliste. Dès le XIIe siècle, il y a ainsi des enjeux économiques autour des manuscrits : selon Guernes, ceux qui lui ont volé sa version l’ont «  vendu à des riches hommes ». Y avait-il déjà des collectionneurs, prêts à débourser des fortunes pour un texte original ?

Guernes, ancêtre de Mediapart ?

Guernes ne renonce pas, et, après ce vol, se relance dans l’écriture d’une Vie. Il soigne la forme : il s’agit d’un texte en alexandrins, qui évoque des chansons de geste de l’époque. Surtout, Guernes soigne le fond. En effet, il décide de renoncer à la vitesse pour privilégier une recherche approfondie, et il se rend à Canterbury, où il interroge des témoins. Il met plus de deux ans à composer cette version, car il a à cœur de vérifier toutes les anecdotes qu’on lui rapporte.

Finalement, le fait de ne pas être le premier à publier le libère : comme il l’écrit lui-même, il n’a pas besoin d’insister sur la sainteté de Thomas, puisque les autres textes le font, et il peut donc se concentrer sur la vérité historique. Sa conclusion : « on n’a jamais écrit une histoire aussi bonne ; elle a été écrite à Canterbury et ne contient rien d’autre que la vérité vraie ».

Bref, Guernes invente le journalisme d’investigation : un travail de fond, sur un même sujet, pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, en interrogeant des témoins, en critiquant des sources. Et il le fait en renonçant – certes malgré lui – à la course à l’exclusivité. Pour produire finalement une œuvre originale, bien écrite, mine d’informations pour l’historien. S’il y avait eu un prix Pulitzer en 1175, Guernes aurait clairement mérité de l’emporter.

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