Benalla a tué Becket !

L’affaire Benalla ébranle le gouvernement et secoue la torpeur estivale qui s’empare des médias. Alors que l’opposition se coalise pour exiger des réponses et des explications, alors que le préfet de police et le ministre de l’intérieur se renvoient la balle (avec moins de talent que Griezmann et Mbappé) prenons comme souvent le temps d’un petit détour historique…

Sécurité, sécurité, je crie ton nom

Au Moyen Âge, déjà, les puissants ont à cœur de s’entourer d’un véritable service d’ordre capable de les protéger, de veiller sur leur intimité, de relayer leurs décisions. A mi-chemin entre des valets armés et des mercenaires domestiques, ces hommes sont rémunérés pour leurs services. De leur seigneur, ils peuvent espérer également des récompenses qui leur permettraient une ascension sociale : un cheval, une petite terre, une riche épouse…

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Or ces hommes ne servent pas qu’à protéger les puissants. Ils sont également leur bras-armé, capables d’aller punir un adversaire ou assassiner un ennemi. Dans le Livre au Roi, un texte juridique rédigé dans le Royaume de Jérusalem vers 1204, on voit ainsi que les chevaliers sont susceptibles d’être punis s’ils ont « attaqué ou fait attaquer », « tué ou fait tuer », « mutilé ou fait mutiler » un bourgeois ; alors que les bourgeois, eux, ne peuvent qu’attaquer, tuer ou mutiler eux-mêmes.

La capacité de faire commettre un acte violent à quelqu’un, pour éviter d’avoir à se salir les mains, est l’un des éléments qui fonde la supériorité sociale de l’aristocratie. Au point que la présence de ces professionnels de la violence dans l’entourage royal devient entièrement normale : au XVIe siècle encore, Brantôme mentionne ainsi un noble qui est connu comme étant « le tueur à gages du roi » !

On a clairement affaire  à un processus du même ordre : un homme comme Benalla occupe une position trouble, entre le mercenaire, le chef de sécurité… et le tueur à gages.

Violence partout

Reste, évidemment, la question fondamentale, celle qui transforme l’affaire Benalla en scandale politique : quelle responsabilité du pouvoir dans la violence de ses hommes de main ?

Le 29 décembre 1170, Thomas Becket, archevêque de Canterbury, est assassiné dans sa cathédrale par quatre chevaliers anglais. Aussitôt considéré comme un martyr, son culte se diffuse rapidement dans toute la chrétienté.

Et l’affaire devient une grave crise politique : le roi a-t-il ordonné l’assassinat de l’archevêque ? Selon certaines sources, Henry II Plantagenêt aurait même fait jurer à ces quatre chevaliers de ne pas revenir avant d’avoir tué Becket. Selon d’autres sources, plus proches de l’entourage royal, tout ça n’est qu’un malentendu : le roi se serait énervé et aurait crié « qui me débarrassera de ce prêtre ? ». Pensant faire plaisir à leur seigneur, les quatre chevaliers seraient discrètement allé régler son compte à l’archevêque…

AN00328422_001_lOn ne saura jamais vraiment ce qui s’est passé en 1170. Ce qui est sûr, c’est que le roi doit finalement céder : reconnaissant sa culpabilité, il accepte de se laisser fouetter par tous les moines de Canterbury.

Les quatre chevaliers, eux, sont exilés et condamnés à accomplir le pèlerinage de Jérusalem : ils mourront en Orient latin. Ils ont largement agi comme un « fusible », sacrifiés lorsque l’affaire échappe au contrôle du roi, afin de ménager les intérêts de la royauté. A d’autres périodes, le roi n’hésite pas à faire assassiner ses assassins pour étouffer l’affaire. S’il connaît un tantinet l’histoire médiévale, Benalla a peu de raisons d’être optimiste…

Ce qui est intéressant, c’est que l’autorité royale se construit, à partir du XIIe siècle, en imposant peu à peu un monopole de violence légitime. Ce qui passe notamment par la mise en place de professionnels responsables du maintien de l’ordre, seuls autorisés à porter et à utiliser des armes : les gens d’armes deviennent les gendarmes. Les assassins professionnels sont de plus en plus critiqués et condamnés par la justice, donc par l’État. Leur activité devient même un crime de lèse-majesté : l’État ne se construit plus en les utilisant, mais en les condamnant.

C’est bien pour ça que l’implication de Benalla lors de la manifestation du 1er mai dernier est si problématique : il s’agit d’une violence étatique illégitime, qui redouble et se substitue à la violence légitime qu’incarne la police (elle-même largement critiquable, c’est entendu, mais au moins est-elle légitime). Ce qui n’est pas sans rappeler les étudiants molestés à l’université de Montpellier avec la complicité active, voire selon les ordres du doyen. Ces deux violences dessinent à la fois une brutalisation de la société contemporaine et une disparition rapide de cette séparation entre violence légitime et illégitime. Brantôme serait sûrement triste de voir qu’en 2018, le souverain continue d’employer des tueurs à gages.

En attendant d’en savoir plus, on peut au moins rêver à une solution possible, qui ne manquerait pas de piquant : Emmanuel Macron pourrait se laisser fouetter par tous les manifestants du 1er mai. A bon entendeur…

Pour en savoir plus :

 

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