Femmes de sciences

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La science, c’est féminin… même si les scientifiques sont souvent des hommes ! Et au Moyen Âge, quelle place pour les femmes de sciences ?

La sortie du film Les figures de l’ombre a mis sur le devant de la scène le rôle de femmes, noires qui plus est, dans le développement des programmes spatiaux de la NASA. Ces personnes subissaient alors un double handicap : noires, elles ne pouvaient pas accéder aux postes de responsabilité réservés aux blancs dans une Amérique ségréguée ; femmes, elles étaient considérées comme moins intelligentes, moins douées en science que les hommes.

Le Moyen Âge ne pensait pas l’aptitude aux sciences en termes de race : les savants arabes ont été abondamment utilisés par les universitaires, que ce soit pour comprendre Aristote, pour la médecine… Les femmes en revanche ont une place bien plus discrète dans le développement de la science. Les universités sont pendant longtemps réservées aux clercs, donc par définition fermées aux femmes. L’instruction de celles-ci se fait dans un cadre privé, même si elles sont bien plus nombreuses à savoir lire, écrire et compter qu’on ne l’a longtemps dit. Toujours est-il que ne gravissant pas les échelons universitaires, elles sont rares à acquérir des compétences pointues en philosophie, en rhétorique, en mathématiques, ou en théologie, qui est la science-reine du Moyen Âge.

Entrer en religion : un facteur d’ascension pour les femmes ?

Pourtant, on trouve quelques cas de femmes qui ont poussé leurs études si loin qu’elles deviennent des références dans ces matières réservées aux hommes. Pour cela, elles doivent prendre le voile. Les dirigeants des ordres religieux au milieu du Moyen Âge sont souvent les rejetons de grands aristocrates, et c’est également vrai pour les femmes : les grandes abbesses des XIe-XIIIe siècle sont souvent des femmes de l’élite. Elles ont bénéficié d’un environnement lettré depuis leur plus jeune âge ; entrées plus ou moins jeunes au couvent, elles y continuent souvent des études très poussées. Leurs écrits sont souvent mystiques, visionnaires, mais certaines vont plus loin.

L’exemple le plus célèbre est sans doute Hildegarde de Bingen. Il s’agit d’une religieuse allemande du XIIe siècle. On la connaît surtout pour la musique qu’elle a composée, notamment soixante-dix-sept symphonies. Or la musique au Moyen Âge est une science, un des « arts libéraux » qui constituent le cursus universitaire de base, et est proche des mathématiques. Elle s’occupe également de médecine et d’astrologie, des sciences étudiées à l’université, mais dont elle a pu faire l’apprentissage dans son couvent auprès d’autres femmes lettrées. Son statut de religieuse lui permet d’en remontrer aux puissants de ce monde, et en fait la conseillère des papes, des rois, et de l’empereur Frédéric II Barberousse.

Le savoir par le scandale

Hildegarde n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais qui témoigne aussi de l’éducation des femmes d’une élite restreinte. À la même époque, Héloïse, fille illégitime d’un noble français, prend des cours particulier avec l’étoile montante des écoles parisiennes, un dénommé Abélard. S’ensuit l’une des liaisons amoureuses les plus connues du Moyen Âge, l’un des plus grands scandales aussi. Abélard est castré et Héloïse est envoyée au couvent. Mais bénéficiant de son milieu d’origine et de son éducation, elle monte rapidement en grade et poursuit ses études, notamment en musique et en médecine. Une fois devenue abbesse, elle met son savoir au service de sa communauté religieuse, tout en continuant des disputes savantes et épistolaires avec son ancien amant.

La connaissance est accessible pour certaines femmes d’élite qui bénéficient d’une éducation privilégiée. Il s’agit d’une poignée de figures, qui sont d’une grande importance, mais qui restent extrêmement minoritaires dans un monde lettré dominé par les hommes. Ces femmes exercent une autorité dans un cadre restreint, celui du couvent, ce qui leur donne une position sociale importante, mais sous tutelle des autorités ecclésiastiques… masculines bien sûr.

Une femme ? Enseignante ?!

Certaines – encore plus rares – parviennent à des positions qui les amènent à enseigner dans les écoles qui se développent au XIe siècle. Ce n’est cependant que dans un domaine bien spécifique, la médecine, qu’un tel retournement est possible. Certaines sages-femmes sont en réalité des personnes aux compétences médicales approfondies, basées sur la pratique, mais également sur la lecture de textes médicaux plus théoriques. De nombreuses femmes pratiquent également la chirurgie. Certaines acquièrent une telle réputation qu’elles en viennent à enseigner dans les écoles de médecine. C’est le cas de Trotula de Salerno, qui enseigne à l’école de médecine de Salerne au XIe siècle. On lui attribue notamment un certain nombre de traités d’obstétrique et de gynécologie, qui deviennent des références à la fin du Moyen Âge. On sait peu de choses sur l’origine sociale de Trotula, mais elle venait sans doute de l’élite de la ville. Là aussi, sa naissance a sans doute favorisé son accès à des études poussée, et finalement, sa reconnaissance comme spécialiste et praticienne de renom.

L’université, facteur de recul de la place des femmes dans le savoir

Tous ces exemples proviennent des XIe et XIIe siècles : ce n’est sans doute pas un hasard… Avec l’institutionnalisation des universités au XIIe et surtout au XIIIe siècle, l’accès au savoir est de plus en plus conditionné au fait d’accéder à ces lieux d’enseignement, réservés aux clercs, donc aux hommes. Les universités de médecine notamment vont obtenir le droit exclusif de former les praticiens. La fin du Moyen Âge voit le recul automatique de la présence des femmes médecins, puisqu’elles ne peuvent aller à l’université. Certaines femmes exercent malgré l’interdiction, mais dans des proportions très faibles.

L’université, une barrière à la promotion de femmes scientifiques ? Disons qu’elle n’a fait qu’entériner un état de fait : le savoir se pense au Moyen Âge avant tout comme une affaire d’hommes, ou alors de femmes d’un rang et d’un statut particulier, des religieuses notamment ou des membres de l’élite sociale.

Heureusement, nous n’en sommes plus là… Et pourtant, quand on regarde la disproportion de femmes dans les postes à responsabilité, notamment à l’université, on peut encore se poser des questions…

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Pour aller plus loin :

  • Éric Sartori, Histoire des femmes scientifiques de l’Antiquité au XXe siècle, Paris, Plon, 2006.
  • Le récit des mésaventures d’Abélard disponible en ligne en anglais, (http://sourcebooks.fordham.edu/halsall/basis/abelard-histcal.asp), même si l’autobiographie véritable de cette œuvre est sujette à discussion.
  • Jane Beal, « Trota of Salerno : Women’s Medicine in Medieval Italy », Midwifery Today Int Midwife, vol. 118, 2016.
  • Monica H. Green, The Trotula : a medieval compendium of women’s medicine, Philadelphie, University of Pennsylvania, 2001.
  • Josette Dall’Ava Santucci, Des sorcières aux mandarines : histoire des femmes médecins, Calmann-Lévy, 2004.
  • Laurence Moulinier, Le Manuscrit perdu à Strasbourg. Enquête sur l’œuvre scientifique de Hildegarde, Paris/Saint-Denis, Publications de la Sorbonne-Presses Universitaires de Vincennes, 1995.
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5 réflexions sur “Femmes de sciences

  1. Féministe ? A voir. C’est controversé notamment par Mathilde Laigle, historienne de la première moitié du XXe siècle qui s’est intéressée de très près à Pisan.

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