Robots médiévaux

robot

Aujourd’hui, laissons-nous surprendre par les robots du Moyen Âge !

Les techno-sceptiques ont plus que jamais des raisons d’être inquiets. Une intelligence artificielle bat les meilleurs joueurs de Go ; Google promet des voitures sans pilote ; de nouvelles prothèses neurales brouillent les rapports entre homme et machine. On s’interroge sur les robots à usage militaire. Tous ces éléments participent de l’avènement de  « l’ère des robots ». Lorsqu’on parle de robots, on pense généralement à la science-fiction, c’est-à-dire à l’avenir : Hal, R2D2, Terminator, Chappy ou Wall-E sont autant de figures qui incarnent des avenirs possibles, plus ou moins souhaitables – plutôt moins, généralement, surtout si vous vous appelez Sarah Connor. On pense moins à se tourner vers le passé pour réfléchir à l’évolution technologique et à ses conséquences. Et c’est probablement une erreur, car les sociétés d’hier ont été confrontées à des inventions techniques et aux bouleversements qu’elles peuvent provoquer. Et le Moyen Âge a réfléchi sur les robots – si, si, je vous assure !

Fascinants automates

Comme l’a montré Ellen Truitt dans un ouvrage récent, Medieval Robots, le Moyen Âge occidental est fasciné par les automates, ces constructions artificielles qui imitent la vie. On les rencontre dans des romans de chevalerie, des récits de voyage, de pèlerinage. Cette fascination est mêlée d’inquiétude : les automates sont associés à la magie, voire au diable. C’est pourquoi, dans les récits, on les trouve le plus souvent en Orient, à la cour de l’empereur byzantin, du sultan ou du khan mongol : l’Orient fascine et fait peur. Ce n’est pas qu’un mythe littéraire : il y a en pratique une avance technologique très importante en Orient. Pour les Occidentaux, les automates sont profondément ambivalents, toujours à mi-chemin entre le merveilleux et le monstrueux. Dans un récit du XVe siècle, on voit ainsi Albert le Grand, célèbre philosophe scolastique, construire une tête de métal qui parle et répond aux questions qu’on lui pose – Siri au XIIIe siècle… Son élève, Thomas, le futur Thomas d’Aquin, a peur de cet objet qu’il croit envoûté, et le détruit avec un marteau.

C’est qu’en règle générale les médiévaux se méfient des créations qui imitent le vivant, ce qui vient en partie de l’Ancien Testament, qui interdit de représenter des êtres vivants – un interdit qui est encore aujourd’hui très fort dans le judaïsme et l’islam. Les créateurs d’automates sont pire que des peintres : non seulement ils imitent la création divine, mais en plus ils se prennent pour Dieu en créant des objets qui paraissent vivants. Au point d’abuser les vivants : Bancheflore, l’héroïne du roman du même nom, emprisonnée dans un jardin, voit de vrais oiseaux chercher à séduire des oiseaux mécaniques, trompés  par le réalisme du chant des automates. Pour les médiévaux, les créateurs d’automates sont donc dangereux. On retrouve cette méfiance avec des grandes figures comme Pygmalion, amoureux de sa création, ou le docteur Frankenstein, qui prétend créer la vie et ne produit qu’un monstre.

Derrière le rire, les rouages

Les premiers automates fabriqués en Occident apparaissent au XIVe siècle. Ce sont d’abord des machines destinées à divertir les souverains et leurs cours. Au XVe siècle, le duc de Bourgogne Philippe le Bon installe ainsi une galerie pleine d’automates dans son château d’Hesdin: statues qui parlent, oiseaux qui chantent, fontaines cachées qui mouillent les courtisans,… Des robots bien inoffensifs, apparemment. Mais les techniques qui les animent sont bien plus sérieuses. Une meilleure compréhension des rouages, des techniques de contre-poids, des mécanismes d’échappement, permettent en effet l’apparition, dans le même temps, des moulins à vent, plus efficaces que les moulins hydrauliques et qui ont un impact économique fort.

horloge.jpgCe sont surtout les horlogers qui vont bénéficier de ces nouvelles techniques. Le vrai robot médiéval n’est pas l’un des automates qui dansent et parlent au château d’Hesdin : c’est l’horloge astronomique de Strasbourg, chef d’œuvre de mécanique qu’on vient admirer pendant des siècles.

Les premiers amusent et étonnent ; c’est la seconde qui change le monde. L’apparition des horloges permet en effet de mieux découper le temps, ce qui permet de mieux le contrôler. L’horloge favorise l’émergence de la notion d’horaire, de retard, d’emploi du temps, notions qui contribuent à l’émergence d’une société disciplinaire, au sens de Michel Foucault : une société dans laquelle le pouvoir cherche à mieux contrôler les individus, les corps, les vies.

La vraie révolution robotique

Il y a ici une claire leçon à méditer. Les évolutions les plus profondes et les plus durables ne viennent pas des automates de cour, qui bougent et parlent, mais des petits mécanismes invisibles qui font tourner les moulins et tictaquer les horloges. De même, on peut penser que les robots les plus célèbres d’aujourd’hui ne sont pas les véritables pivots du changement à venir. L’hôtel de Henn-na, au sud du Japon, entièrement géré par des robots, est l’équivalent du château d’Hesdin : un lieu qui vise à divertir, une attraction. Que les Sarah Connor se rassurent : si le Moyen Âge prouve quelque chose, c’est que les robots n’auront pas à prendre les armes pour changer le monde. Pendant que nous nous extasions sur ceux qui nous ressemblent – de Pygmalion à Narcisse… –, nous oublions toutes les autres formes de mécanisation et d’automatisation, qui pourraient avoir plus d’impact que les premiers. Aspirateurs automatiques, systèmes de gestion domotique, drones : ce sont ces robots-là qui auront un impact économique, modifieront les rapports sociaux, pousseront à proposer de nouvelles philosophies du pouvoir. Ils nous forceront, comme l’ont fait les moulins et les horloges pour les hommes du Moyen Âge, à repenser les rapports entre vivant et machine, technique et nature, réel et artificiel.

Pour aller plus loin :

  • Jacques Le Goff, « Au Moyen Âge : temps de l’Eglise et temps du marchand », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1960, vol. 15, n° 3, p. 417–433.
  • Jean-Claude Heudin, Robots et Avatars : le rêve de Pygmalion, Paris, Odile Jacob, 2009.
  • Chantal Spillemaecker (dir.), Vaucanson et l’homme artificiel : des automates aux robots, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2010.
  • Elly Rachel Truitt, Medieval Robots : Mechanism, Magic, Nature, and Art, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2015.
  • La thèse en cours de Vincent Deluz, Entre merveille et machine : l’automate au Moyen Âge, à l’université de Genève.
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8 réflexions sur “Robots médiévaux

      1. Bonjour,
        J’ai croisé une rapide description de ces automates dans Une histoire de byzance de John Julius Norwich. Ils m’ont complètement fascinés. Auriez vous des références à partager qui traiteraient de ces réalisations ? Connait on des représentations de celles-ci ?

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      2. @ Gédéon : bonsoir ! Il y a de belles pages sur ça dans l’ouvrage de E. Truitt que je cite plus haut (pages 12-40). D’autres références : G. Brett, « The Automata in the Byzantine Throne of Solomon », Speculum, n° 29, 1954, p. 477-88 ; J. Trilling « Daedalus and the Nightingale: Art and Technology in the Mythe of the Byzantine Court », dans H. Maguire (éd.), Byzantine Court Culture from 829-120, 1997, p. 217-230. Pour une source, voir le récit de Liutprand de Crémone, Ambassades à Byzance, trad. fr. Joël Schnapp, Toulouse, Anacharsis, 2004.

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  1. Sur la page wikipedia d’Albert le Grand on peut y lire : « Quant à l’histoire du fameux automate qu’Albert aurait construit et que Thomas d’Aquin aurait détruit, c’est une affabulation datant du xixe siècle. » Avec une note de bas de page qui dit : « La « tête parlante » d’Albert le Grand est pourtant fréquemment évoquée par la littérature avant le xixe siècle.»

    Alors… réalité ou fantasme ? Je serais ravie d’en savoir plus 🙂

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    1. @ Emilienne : ces légendes de « têtes parlantes » sont en fait très répandues pendant la période médiévale ; on les attribue, dès le XIIe siècle, à Gerbert d’Aurillac (le pape Sylvestre II), puis à Robert Grossetête et enfin à Albert le Grand. Concernant ce dernier, la première mention attestée se trouve dans un texte appelé Rosaio della Vita, et daté de 1363 ; à ce moment, le moine effrayé qui brise la tête n’est pas encore identifié à Thomas d’Aquin. Cette assimilation est faite au XVe siècle, dans les écrits d’un évêque nommé Alonso Tostado (mort en 1455 ; et, précisément, dans son Commentaire sur les Nombres, chap. 21, question 19). Donc, dans tous les cas, bien avant le XIXe siècle en effet : la note de bas de page de Wikipédia a raison !
      Robotiquement vôtre… 😉

      Aimé par 1 personne

  2. 1) Merci donc à Emilienne d’avoir soulevé le lièvre… car j’avoue que mon sens du 2d degré s’était quelque peu assoupi, et – bien que ne croyant pas plus que ça au fait que la tête parlait vraiment ! – il ne m’était pas venu à l’esprit de remettre en cause l’existence de l’objet, ni sa destruction violente par le grand Thomas… Probablement quelque cliché cinématographique concernant les comportements religieux face aux idoles, a dû contribuer à mon assoupissement… Je confesse donc devant mes frères que j’ai péché par naïveté paresseuse…

    2) A la liste que vous dressez des robots matériels moins spectaculaires mais non moins déterminants pour ce qui est de façonner nos vies, on pourrait aussi ajouter tous les robots immatériels, les logiciels qualifiés tels parce qu’ils tournent tout seul sur Internet. Par exemple ceux contre lesquels cherchent à se prémunir tous les sites webs qui nous demandent de confirmer une inscription par une action manuelle de réponse à une question, mais aussi tous ceux qui scrutent nos faits et gestes et alimentent le « Big data »; dans la plus grande opacité pour l’usage qui en est fait, mais probablement pour notre plus grand bien, ça va de soi (zut ! retomberais-je dans mon péché ?).

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