Philippe le Bel contre Monsanto

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Le procès contre Monsanto est le procès d’une organisation supranationale, qui passe au-dessus des lois des États. Mais au Moyen Âge aussi, les rois de France ont eu maille à partir avec des groupes qui se voulaient au-dessus d’eux…

Du 14 au 16 octobre aura lieu, à La Haye, le premier tribunal contre Monsanto. Organisé notamment à l’initiative de Vandana Shiva, célèbre figure du combat contre les OGM et le brevetage des semences, l’objectif est, à terme, de faire reconnaître la validité du crime « d’écocide ». Au-delà de l’importance de cette lutte pour ce qui est de la défense de l’environnement, l’intérêt de cette action est politique : elle oppose des citoyens, auto-organisés, à une multinationale de plus en plus tentaculaire. Or ce n’est pas la première fois qu’un groupe multinational est traîné devant un tribunal…

Comment lutter ?

Vous l’avez peut-être senti venir : on va parler des Templiers. Au risque de passer pour un gros rabat-joie, je préfère prévenir : on va parler des vrais Templiers, donc sans trésors, sans secrets, pas de saint Graal ni de Da Vinci Code. Désolé. Pour rappel, les Templiers sont un ordre religieux-militaire – on parle, un peu à tort, de « moines soldats » – né vers 1120 en Orient latin, qui s’est étendu à toute la chrétienté et devient très riche et très puissant.

L’histoire est bien connue : en 1307, Philippe le Bel, roi de France, fait arrêter l’ensemble des Templiers présents sur son territoire, dans une vaste opération de police soigneusement préparée. Les Templiers sont ensuite jugés, on leur extorque des aveux sous la torture, et les principaux dignitaires de l’Ordre, dont le Grand Maître Jacques de Molay, sont brûlés à Paris quelques années plus tard. L’Ordre du Temple est dissous : ailleurs en Occident, les Templiers sont absorbés dans divers ordres militaires.

Pour réussir ce coup, Philippe a dû braver l’autorité du pape : les Templiers sont en effet des religieux, qui en théorie ne peuvent pas être jugés par un pouvoir séculier. Du coup, l’Ordre du Temple est au-dessus des lois de chaque pays : si un Templier tue quelqu’un à Paris, il ne peut être jugé que par sa propre hiérarchie, pas par les sergents du guet de la ville. Aujourd’hui, les multinationales sont dans la même situation : elles passent au-dessus des États, jouant de la mondialisation pour délocaliser leurs activités et leurs sièges sociaux, contournant les lois nationales pour mieux servir leurs propres intérêts. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de pape du capitalisme : on ne peut pas écrire au président de l’OMC pour lui demander l’autorisation d’arrêter tous les employés de Monsanto… Par conséquent, la seule lutte contre une multinationale doit s’articuler à une double échelle : locale, en reposant sur la mobilisation des citoyens, et internationale, d’où le fait que le tribunal contre Monsanto ait lieu à La Haye, ville qui accueille la Cour Pénale Internationale.

Pourquoi lutter ?

Mais on n’a pas encore posé la question la plus importante : pourquoi combattre ces groupes ? En 1307, Philippe le Bel a deux objectifs. Le premier est purement financier : les Templiers sont extrêmement riches, de par leurs énormes possessions foncières à travers toute la chrétienté, et grâce à leur rôle d’intermédiaires dans les échanges économiques du temps. En condamnant les Templiers, le roi cherche surtout à confisquer leurs biens.

Mais il s’agit aussi de lutter contre une autorité qui dépasse la sienne, puisqu’elle s’étend à l’ensemble de la chrétienté. Or le roi cherche, depuis un siècle, à construire son autorité sur tout son royaume, à affirmer que nul n’est au-dessus de lui : il est « empereur en son royaume ». C’est pourquoi il cherche aussi à abaisser le pouvoir du pape : en septembre 1303, il ordonne à son chancelier Guillaume de Nogaret d’arrêter le pape et de le menacer – c’est l’attentat d’Anagni. Appuyé sur une administration de plus en plus complexe, sur une meilleure maîtrise du territoire, sur des finances publiques réorganisées, l’autorité royale construit en fait ce qu’on appelle « l’État moderne ». Or ce nouveau pouvoir ne peut plus tolérer une institution religieuse autonome, dotée de prérogatives militaires et juridiques.

Aujourd’hui, de nombreuses voix s’élèvent, de Vandana Shiva à Frédéric Lordon, pour souligner à quel point les multinationales contribuent à déconstruire l’État. Elles sont richissimes, dotées de pouvoirs énormes, alors qu’elles échappent à toute responsabilité : personne n’a élu leurs CA et leurs PDG. Monsanto ment, ne respecte pas les lois des différents États, corrompt des dirigeants, exerce des pressions pour que les articles scientifiques qui critiquent son action soient retiré des revues, refuse le dialogue avec les ONG ou les militants.

Les privilèges des Templiers menaçaient l’autorité royale : les privilèges des multinationales menacent nos démocraties contemporaines. En 1307 comme en 2016, le but du procès est donc de rétablir une responsabilité juridique de ces grands groupes supranationaux, en affirmant avec force qu’ils ne sont pas au-dessus des lois.

Pour aller plus loin

  • Vandana Shiva, Pour une désobéissance créatrice, Arles, Actes Sud, 2016.
  • Alain Demurger, Chevaliers du Christ. Les ordres religieux-militaires au Moyen Âge (XIe-XVIe siècle), Paris, Éditions du Seuil, 2002.
  • Documentaire de Marie-Monique Robin, « Le monde selon Monsanto ».
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7 réflexions sur “Philippe le Bel contre Monsanto

  1. Philippe le Bel cherchait également à travers ce procès des Templiers à mettre la pression sur le Pape Clément V afin que ce dernier entame un procès en hérésie envers Boniface VIII (avec qui le roi de France avait été en grand conflit – les 2 s’accusant mutuellement d’hérésie et Boniface VIII traitant Philippe le Bel de faux monnayeur) et qu’il procède à la canonisation de Célestin V.
    Il souhaitait également que Guillaume de Nogaret (son principal conseiller) voit son excommunication (prononcée suite à l’attentat d’Agnani en 1303) levée. Enfin, la réputation des templiers (accusés de renier le Christ lors de l’admission dans l’Ordre et d’encourager la sodomie) ne pouvait que faire horreur à Philippe le Bel, qui avait élevé dans dans une forte piété liée à son grand-père St Louis et qui était entré dans une phase de grande dévotion depuis la mort de la reine en 1305.
    Abattre les templiers était pour lui primordial et symbolique.

    A noter l’ouvrage de Malcom Barber sur les Templiers (disponible en français) qui est l’autre référence incontournable sur ce sujet a coté de Alain Demurger, ce dernier ayant publié en 2014 un ouvrage consistant en un journal chronologique des templiers de 1307 à 1314.
    Les travaux de Barbara Frale, qui a travaillé sur le parchemin de Chinon relatif aux interrogatoires des dignitaires du Temple par Le pape, peuvent être aussi intéressants à consulter.
    Enfin, laissons pour finir la parole à Umberto Ecco qui recommande lors de l’achat d’un livre sur les templiers de bien vérifier que tout s’achève en 1314. Toutes les histoires survenant après cette date ne serait que balivernes.

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  2. Alors là, chapeau ! Non seulement ce rapprochement est totalement inepte, mais de plus faire l’apologie d’une lutte stupide contre les OGM, les semenciers, la mondialisation et enfin d’un prétendu tribunal complètement bidon, est la preuve d’une méconnaissance totale du sujet, dévoyer un évènement historique pour une cause politique absurde et rétrograde.
    Si vous aviez vécu sous Louis XVI vous auriez fait vraisemblablement partie de ces gens qui croyaient que la pomme de terre propageait la peste.

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    1. Monsieur Pike,

      Je réagis à votre utilisation de l’argument « Si vous aviez vécu sous Louis XVI vous auriez fait vraisemblablement partie de ces gens qui croyaient que la pomme de terre propageait la peste. »  comme réponse aux critiques sur les pratiques de la Sté Monsanto, et plus particulièrement, je suppose, aux critiques sur l’utilisation des OGMs.
      Le propos général que je vais développer pourrait se résumer grosso modo à « il faut répondre à la science par la science, et surtout par la même science ».
      Je précise que je ne suis nullement spécialiste d’épistémologie, et que par conséquent je ne pourrai hélas qu’énoncer des considérations générales – mais qui me semblent du B.A.BA de logique – et que je serai volontiers preneur de tout éclaircissement qui me permettrait de me corriger.

      Votre argument m’en rappelle d’autres qui de temps à autres fleurissent dans les médias dès qu’une innovation ou un fait technique se retrouve au cœur d’une polémique. J’ai ainsi entendu à la radio il y a quelques années, un chroniqueur se positionner clairement dans le camp des climato-sceptiques, non par un argument pris dans le champ des disciplines concernées, mais par le rappel « qu’il y a une 15ne d’années on avait assisté à un emballement médiatique concernant les pluies acides et les catastrophes qui devaient en découler. »
      Or il est vrai que depuis… silence radio, on n’en entend plus parler. Et de là, la conclusion implicite destinée à l’auditeur, « donc les prédictions se sont avérées fausses ». Ce qui est peut-être vrai (quoique à confirmer; il s’agit peut-être de conséquences sur du long terme), mais surtout en toute honnêteté cela ne nous dit rien sur le changement climatique qui est une autre question; donc à étudier elle aussi en elle même; on ne peut pas deviner).

      De même, lorsque est abordé l’impact sanitaire de l’usage intensif du téléphone portable (en général c’est la question du petit cm de paroi osseuse le séparant du cerveau qui fait débat), il n’est pas rare qu’un interlocuteur voulant récuser le simple fait de soulever une question d’ordre sanitaire, rappelle avec délice, les rumeurs les plus folles qui ont couru à la fin du XIX sur la propagation de maladies qu’allait entraîner le développement du téléphone.

      Autrement dit, le raisonnement à l’œuvre à chaque fois est le suivant : « Puisque lors de l’apparition du phénomène technique P1 relevant des sciences de la matière (introduction du tubercule cher à Parmentier, invention du téléphone, des OGMs …) on a déjà constaté un phénomène P2 relevant des sciences sociales (rumeur, croyance, emballement médiatique etc.) véhiculant des prédictions au ton de Cassandre qui se sont ensuite avérées fausses, on peut en conclure que chaque fois qu’un phénomène technique se produit, engendrant un phénomène social chargé de craintes et d’alarmes, celles-ci sont nécessairement infondées – ce qui peut être vrai faute d’étayage – et donc nécessairement fausses – ce qui reste à prouver…
      C’est cette généralisation à partir d’expériences déjà passées et soudain élevées au rang de Loi générale qui me paraît fallacieuse. Comme s’il existait une sorte de méta-science qui permette infailliblement d’inférer un résultat dans une science de la nature (la climatologie ou la physiologie du cerveau par exemple) à partir d’observation d’un phénomène relevant d’une science sociale (une croyance répandue, un emballement médiatique…).

      Vous savez aussi bien que moi qu’une rumeur, une croyance peut tout aussi bien se répandre à partir de sornettes, que de choses partiellement vraies, de bribes de réels, voire de chose avérées.
      Il n’y a jamais eu de dizaines de jeunes filles françaises enlevées dans des cabines d’essayages de magasins de lingerie de la région d’Orléans dans les années 50, et pourtant la rumeur à ce propos a bien existé.
      Inversement, nul doute que dans les milliers de témoignages sur les ovnis il y en a sûrement plus d’un où effectivement telle nuit à telle heure, dans tel lieu reculé de la Corrèze ou du Wisconsin, un halo lumineux mobile a bel et bien été observé par tels et tels observateurs sains d’esprit – bien que très très fatigué et cherchant un chemin qu’ils n’ont jamais trouvé… Cela ne nous oblige en rien à y voir la manifestation d’une intelligence extra-terrestre. Parfois un ballon météo périmé redescendant sur terre fait très bien l’affaire…
      Mais par contre, l’infondé de la rumeur concernant la jeunesse orléanaise, ne nous autorise pas à conclure à l’infondé du témoignage du conducteur nocturne ayant aperçu le halo lumineux, ni même d’ailleurs à l’infondé de la présence ce soir là d’une soucoupe volante dans son champs (d’autres champs du savoir s’en chargeront …) ; On serait là en pleine divination de vouloir conclure de l’élucidation d’une rumeur à l’autre. Laissons faire la police scientifique et la maréchaussée qui pourront conclure dans les deux domaines, mais seulement après avoir enquêté dans les deux. (au moins pour les cabines d’essayage et le halo ; pour la soucoupe je ne sais pas…)

      Pour autant je ne nie pas l’utilité du recours au rappel historique de faits passés, rumeurs, campagnes de calomnies ou impostures. Tout au plus – mais ce n’est pas rien – cela pourra nous apporter l’expérience humaine nous mettant en garde, nous invitant à la prudence – avant toute conclusion hâtive – sur l’air de « attention, on a déjà vu ça, on ne nous le fait pas aussi facilement ».
      Mais si on ne nous le fait pas aussi facilement c’est parce que justement il faut ensuite aller vérifier. A chaque fois. Dans chaque science concernée.
      Et la conclusion hâtive, c’est hélas, ce que je crains que vous fassiez en concluant directement de la pomme de terre du XVIII à l’Ogm du XXeme s. (mais évidemment vous pourrez produire des études concernant les Ogm allant dans le sens de la défense de Monsanto. Car entendons-nous bien, c’est l’argument que vous utilisez que je critique, et non votre position).

      Évidemment, une fois la dite étude scientifique produite, cela ne dispensera pas son lecteur de faire preuve d’esprit critique et caustique comme les sciences humaines semblent le développer sans pareil chez leurs adeptes, étudiant par exemple les conditions de leur production et par qui elles ont été… financées. On ne sait jamais. Il ne faudrait pas qu’on nous fasse le coup.

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  3. avec cette différence que Monsanto-Templier ne s’attaque pas aux capitalistes (Philippe le Bel et sa clique) mais aux paysans pauvres et aux petites exploitations, jusqu’à les ruiner et même provoquer dans certains pays des famines , et fabriquer du poison sous forme d’OGM , ce qui était impensable dans l’esprit des Templiers comme de Philippe le Bel .

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  4. @ Un passant : oui bien sûr, comme dans toute comparaison, il y a des différences… Mais les points de comparaison m’intéressaient davantage : une affaire judiciaire internationale entre un groupe supranational et des intérêts qui s’articulent à une autre échelle.

    @ Pike : « une lutte stupide, absurde et rétrograde » : tout est dit, je pense. A chacun son opinion – vous noterez cependant que la mienne s’appuie sur des sources, des références précises, et des faits facilement vérifiables (d’ailleurs reconnus par Monsanto !). Et la vôtre… ?

    @ Philippe Boyer : absolument ! Merci pour toutes ces précisions. Même si je suis moins convaincu par l’argument de la mauvaise réputation – les travaux de Sean Field tendent à montrer que c’est une idée qui n’apparaît que pendant le procès (et, d’ailleurs, les autres monarques européens, pas moins pieux que Philippe, ne condamnent pas forcément les Templiers). Enfin, puisque vous mentionnez la figure de Guillaume de Nogaret, je me permets de vous indiquer un article passionnant de Julien Théry sur ce personnage et les enjeux profonds de l’attentat d’Anagni : « Le pionnier de la théocratie royale. Guillaume de Nogaret et les conflits de Philippe le Bel avec la papauté », dans Bernard Moreau, éd., Guillaume de Nogaret, un languedocien au service de la monarchie capétienne, Nîmes, Lucie Éditions, 2012, p. 101-128.

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  5. Mr Pike , manifestement vous ne voyez pas où se situ le problème OGM . Figurez-vous que , grace à Monsanto , je n’ai pas le droit de planter mes propres graines produites par mes propres plantes . Vous ne voyez pas en quoi c’est un problème ? J’ai bien l’impression que c’est plutôt vous qui voyez la peste dans la pomme-de-terre puisque vous semblez préférer Monsanto ….

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