Les Barbares en perdent leur latin

sylvestre_le_sac_de_rome_1890_extraitPlus de latin au collège (ou presque) ! C’est la dernière étape d’une longue histoire de sortie du latin, qui commence avec les « invasions barbares » du Haut Moyen Âge…

Presque 13 000 élèves dépendant de l’Éducation nationale en 2016–2017 ont repris les cours il y a quelques semaines, avec, pour beaucoup, au programme quelques langues mortes, mais surtout des noms d’hommes morts, des poésies, de la philosophie, ou même de l’art et de la musique. L’année dernière, on a beaucoup débattu sur l’utilité (ou l’inutilité) d’enseigner les langues anciennes au collège. Car en temps de crise, on est en droit de se demander : pourquoi tout ce temps perdu alors qu’on pourrait apprendre un métier ? Pour faire chauffer les méninges ? Pour briller en bonne société ? Ne vaudrait-il pas mieux se préparer pour une vie professionnelle – si possible une vie de bureau ?

De l’importance des choses inutiles 

À ces questions – valables – Cassiodore, homme politique puis auteur du Ve siècle après J.C., avait une réponse toute prête. Au tout début du VIe siècle, il écrit dans une lettre au roi ostrogoth Théodoric une série de conseils en matière d’éducation. Son avis ? Arrêtons un peu les matières orientées vers la seule science (« ad scientiam solam »). Et concentrons-nous sur les disciplines utiles : la mécanique, l’architecture, ou bien… l’arpentage ! Et comme l’arpentage permet à un roi de bien connaitre son territoire pour lever ses impôts, ses conseils ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd.

Alors bien sûr, Cassiodore écrit cette lettre en latin, et même dans un latin assez bon. Car il a bénéficié, lui, d’un enseignement classique assez poussé. Même si l’Empire romain d’Occident n’existe déjà plus (il tombe officiellement en 476 après JC), la civilisation romaine persiste dans de nombreux centres urbains, et dans de nombreuses couches de la société. Les dynasties barbares qui ont progressivement succédé à l’Empire romain sur les pourtours de la Méditerranée ont assimilé une partie de la culture latine. D’ailleurs, par beaucoup d’aspects, le début du haut Moyen Âge se fond tellement bien avec les derniers temps de l’Empire romain, que les historiens utilisent maintenant un nouveau terme pour la désigner : ils parlent d’Antiquité tardive.

Le latin après l’empire : qu’est-ce qu’on garde et qu’est-ce qu’on jette?

De nombreuses structures politiques sont restées en place aux VIe siècle, et les décors urbains bougent peu : les forums, les cirques, les théâtres et les aqueducs sont privés d’entretien, parfois abandonnés, mais ne commenceront à être démantelés qu’au VIIIe siècle. Quant à l’éducation et à la culture, il est complexe de savoir quand elle commence, elle aussi, à être démantelée, transformée, ou réutilisée pierre par pierre dans de nouveaux ensembles culturels – notamment chrétiens.

Pendant l’Empire romain, la très puissante bureaucratie impériale était une carrière réservée à des intellectuels sortant tout droit des écoles de grammaire puis de rhétorique. Ils étaient formés à des disciplines qui ne consistaient pas uniquement en une maîtrise de tâches administratives, mais qui étaient censées leur apporter une base de pensée. Les disciplines sélectionnées étaient le quadrivium (arithmétique, musique, géométrie et astronomie) et le trivium (grammaire, dialectique, rhétorique). C’était donc une élite potentiellement capable de juger les ordres reçus, parfois peut-être de les discuter.

Ce que conseille Cassiodore accompagne une tendance des nouvelles dynasties à s’entourer au contraire d’hommes d’action, aptes à la guerre, formés sur le terrain. Théodoric, dont Cassiodore est proche, préfère des serviteurs aptes à drainer un champ plus qu’à disserter sur la cosmologie. A priori rien de révolutionnaire : ces disciplines pratiques sont elles aussi héritées de Rome. Mais leur hiérarchisation s’est inversée.

Pour un roi, ce choix garantit des fonctionnaires formés à leur métier dès leur jeunesse, moins autonomes, et donc plus obéissants. L’historien Pierre Riché le résume : « le fonctionnaire ne voyait pas au-delà des murs de son bureau. »

Les viviers du savoir se déplacent…

Les documents manquent pour évaluer réelle la portée des conseils de Cassiodore à Théodoric. Mais ce qui est intéressant, c’est que Cassiodore a donné ailleurs d’autres conseils éducatifs… d’une toute autre nature.

Vers le milieu du VIe siècle, alors que le monachisme commence à se diffuser en occident, Cassiodore implante dans le sud de l’Italie le monastère de Vivarium (pas parce qu’il y met des bocaux à serpents, mais parce qu’il installe des viviers à poissons). Il y invente pour ses moines une formation intellectuelle très particulière : à mi-chemin entre la méditation chrétienne des textes et la maîtrise classique des techniques d’écriture. Bref, il contribue à revivifier pour les moines ces sciences peu utiles qu’il avait dénigrées au profit de techniques appliquées pour les fonctionnaires.

Dans l’Antiquité tardive, les savoirs classiques de la grammaire ou de la rhétorique ne sont donc pas perdus, certains aristocrates les recherchent même – parfois en vain – pour leurs enfants. Ces savoirs migrent juste vers d’autres milieux : les clercs les monopolisent. En fait la question n’est pas tant de savoir quand les Barbares ont perdu leur latin – car ils ne l’ont jamais vraiment perdu – mais qui parmi les Barbares a continué à maîtriser le latin.

C’est bien cela l’enjeu de l’éducation aujourd’hui : éviter à tout prix de préparer des individus mono-tâches, éviter de créer une société qui soit divisée en catégories étanches. Et quoiqu’on pense de l’enseignement du latin, l’enseignement des choses inutiles a ici un rôle : il permet de regarder hors des murs du bureau.

Pour aller plus loin

  • Peter Brown, Le monde de l’Antiquité tardive, de Marc Aurèle à Mahomet, Bruxelles, 2011.
  • Henri Irénée Marrou, L’éducation dans l’Antiquité, Paris, Editions du Seuil, 1948.
  • Pierre Riché, Education et culture dans l’Occident barbare vie-viiie siècles, Paris, 1995. (1e éd 1962), cit. p. 67.
  • Bruno Dumézil (dir.), Les Barbares, Paris, PUF, 2016.
  • Une réflexion célèbre sur les enjeux contradictoires de l’éducation : https://www.ted.com/talks/ken_robinson_changing_education_paradigms
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Une réflexion sur “Les Barbares en perdent leur latin

  1. Malheureusement, ceci me rappelle les heures les plus sombres de notre histoire quand le colonisateur arrivé en Indochine favorise l’écriture du Vietnamien en lettres latines au détriment de l’écriture classique à base d’idéogramme chinois. Le gouvernent communiste actuel, a bien compris sont intérêt et a continué dans le même sens.
    Il y a pourtant de bonnes excuses et des arguments : l’apprentissage de du vietnamien est bien plus facile en lettres latines étant donné que ce n’ai plus qu’une retranscription phonétique, mais quelle perte.
    Les textes anciens ne sont plus accessibles, les homonymes s’écrivent à l’identique, l’histoire de la langue est perdue.
    La volonté est toujours la même aussi bien pour le gouvernement communiste que pour la puissance colonisatrice. Créer un peuple docile coupé de ses racines pour pouvoir mieux le dominer.
    Favoriser l’enseignement technique au détriment du latin de l’histoire, de la grammaire de la rhétorique est de la même veine.
    Je peux seulement dire, qu’après une longue carrière de cadre, les seuls enseignements qui n’aient jamais servie sont les matières non techniques !

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