Mélenchon, un prédicateur de la Renaissance ?

Au-delà des nombreux politiques qui utilisent dans leurs discours les mêmes éléments de langage et la même éloquence forgée dans les grandes écoles, certains parviennent à tirer leur épingle du jeu avec un style oratoire bien particulier. L’un des cas les plus fameux est celui de Jean-Luc Mélenchon qui a construit en partie sa figure politique sur une gestuelle et des discours enflammés – on aime ou pas, mais difficile d’y rester indifférent ! À cet égard, son ultime discours, suite aux résultats du premier tour, a pu sonner comme un véritable morceau de bravoure rhétorique.

On sait toutes et tous que le député de la France insoumise se réclame des tribuns de la plèbe de la Rome antique. Toutefois, si l’on se penche sur l’Italie de la fin du XVe siècle, on sera interloqué de trouver des résonances dans la méthode avec un autre grand orateur : le tonitruant prédicateur Savonarole.

Le prophète d’une nouvelle ère

En 1484, le frère dominicain Jérôme Savonarole est connu à Florence comme un érudit invitant tout un chacun à se réformer et revenir au message originel du christianisme, face à la corruption qui menaçait le monde. Mais il n’attire alors qu’un public réduit : selon Cinozzi, qui est pourtant l’un de ses admirateurs, seules 25 personnes viennent l’écouter au Carême. Néanmoins, tout change dix ans plus tard, en 1494. Il ameute les foules en grand nombre et ses fidèles se lèvent même à minuit pour assister à son prêche – quitte à rester plusieurs heures dehors, aux portes de l’église, dans le froid.

Jérôme Savonarole, Fra Bartolomeo

Il faut dire qu’entre ces deux périodes, Florence a connu des bouleversements majeurs : le roi de France Charles VIII est entré en Italie à la tête d’une formidable armée pour récupérer le royaume de Naples, au sud. L’agitation a entraîné l’expulsion du clan Médicis qui gouvernait de facto Florence depuis plus d’un demi-siècle et dont le dernier représentant, Pierre, avait cristallisé les mécontentements. Savonarole, qui pendant ses années de prédication avait annoncé la fin d’un monde corrompu par le péché et l’avidité, apparait désormais comme un prophète – et ne manque pas de flatter ses talents visionnaires quand il déclare « mon dire est un faire ». De la même manière, entre le Mélenchon de 2012 (à 11 %) et celui de 2022 (à 22 %), c’est la crise du capitalisme et les enjeux écologiques qui ont donné une résonance plus forte aux idées du candidat de gauche.

Diffuser ses idées suppose également d’occuper en permanence l’espace de la parole – ce que les deux hommes semblent maîtriser avec brio. Savonarole invoque la nécessité pour lui de prêcher en permanence, comme il l’affirme dans un passage de son long cycle de prédication intitulé « sur Amos et Zacharie », qu’il commence à partir de février 1496 : « Je voudrais me taire, ne pas parler, mais je ne puis, car le Verbe de Dieu est dans mon cœur comme un feu et si je ne le laissais pas sortir, il me brûlerait moelle et os ». Un habitué des plateaux télé ne dirait pas mieux !  De plus, afin de perfectionner son image de prophète, Savonarole développe un véritable art de l’improvisation oratoire. Ses prêches n’obéissent pas aux règles classiques du discours soigneusement préparé à l’avance et s’il improvise, c’est parce qu’il veut faire comme s’il construisait son propos au fur et à mesure que Dieu le lui inspire.

Langages révolutionnaires

Le langage de Savonarole, comme celui de Mélenchon, est une arme, utilisée notamment pour critiquer avec violence les puissants du monde. Toujours dans son prêche sur Amos et Zacharie, le dominicain vise le pouvoir des princes italiens, en particulier des Médicis, qui s’emparent illégitimement du pouvoir, « créent une tyrannie, se font chefs et piétinent les autres ». Pour Savonarole, c’est la pire espèce de tyrans, « parce qu’ils s’attribuent et usurpent ce qui n’est pas à eux : « vois un peu si quelqu’un, pour cent ducats, mérite la potence, ce qu’ils mériteraient eux ! » Le « tyran » est un leitmotiv des discours de la Renaissance italienne, visant à critiquer les princes – ces hommes puissants, pétris de culture humaniste, qui prennent le pouvoir à la fin du Moyen Âge et gèrent leur État d’une main de fer, s’attirant tantôt des éloges tantôt de violents réquisitoires. Mais les accusations de Savonarole peuvent atteindre des personnages autrement plus éminents. Dans un sermon de 1497, il assène ainsi au pape Alexandre VI Borgia, plus proche de la bête politique que du saint pontife : « Ta luxure a fait de toi une fille de joie défigurée. Tu es pire qu’une bête, tu es un monstre abominable. » 

Enfin, dans ses discours, Savonarole désigne toute une série d’ennemis à combattre. Il y a les « uomini cattivi », autrement dit les « hommes mauvais » qui s’adonnent aux vices et nourrissent l’ambition de « se faire grand » pour piétiner les humbles. Mais il existe aussi des « mormoratori », ceux qui murmurent, ou encore les « tiepidi », les tièdes – autant de traîtres potentiels qui minent en sous-main le nouvel ordre que souhaite mettre en place Savonarole. Dans cette logique, il s’agit de nommer publiquement les ennemis, afin de mieux les affronter…  sans toutefois toujours les définir avec précision, de sorte que n’importe qui peut se voir désigner comme adversaire !

Parallèlement, le verbe doit servir à montrer et valoriser les humbles : selon l’idéal chrétien de Savonarole, ce sont eux qui méritent le pouvoir et non les puissants. Dans son huitième sermon sur Aggée du 7 décembre 1494, il cite l’Évangile selon Matthieu (20, 25) : « les princes des nations exercent leur domination sur elles, qu’il n’en soit pas de même parmi vous » car vouloir dominer, « ce n’est pas une manière de vivre en chrétiens ». Il invite ensuite à élire au gouvernement les « bons citoyens », c’est-à-dire ceux qui ne courent pas après les charges, de manière à avoir une « cité bien réglée et bien réformée ».

La VIe République à Florence ?

Car derrière les mots de Savonarole, il semble y avoir eu un véritable projet politique. Savonarole veut rétablir à Florence une « république », qu’il juge avoir été corrompue, notamment par les décennies de domination du clan Médicis coupables d’avoir vidé les institutions traditionnelles de leur substance. Au cours de ses prêches du mois de décembre 1494, il trace les contours d’une nouvelle organisation politique, avec un Grand Conseil qui doit accueillir plus de 3 500 membres à sa mise en place, ou encore avec des barrières face à l’emprise de l’argent : il ne s’agit pas d’empêcher les Florentins de s’enrichir – Savonarole sait que Florence tient sa richesse du commerce – mais de faire en sorte qu’avec de « bonnes lois », « les grands n’avaleront pas les petits ».

Ces réflexions politiques du dominicain se retrouvent aussi à l’écrit dans un court Traité sur la façon de régir et gouverner la cité de Florence qu’il rédige en février 1498 « en langue vulgaire [c’est-à-dire en italien et non en latin], de façon fort concise, pour l’utilité du plus grand nombre » ; tout comme Mélenchon, qui a développé dans plusieurs livres ce qu’il affirme être la « théorie de l’ère du peuple ».

Il reste tout de même des différences notables entre nos deux orateurs aux accents « révolutionnaires ». Bien sûr, le rôle et la place de la religion ne sont pas du tout similaires – et c’est bien normal dans la mesure où le contexte culturel de la Florence chrétienne du XVe n’est pas comparable à celui de la France laïque du XXIe siècle ! De même, là où un Mélenchon se proclame plutôt humaniste et amoureux des livres et de la culture, Savonarole avait une grande méfiance envers de nombreux auteurs antiques : selon lui, il fallait interdire, voire brûler l’Art d’aimer d’Ovide, qu’il jugeait trop choquant. Enfin, le chef des Insoumis sait aussi faire une place dans sa rhétorique aux lendemains qui chantent et au goût du bonheur retrouvé – loin des lugubres bûchers des vanités sous Savonarole, qui connut d’ailleurs le même sort que les exemplaires de l’Art d’aimer jetés au feu.

Peinture anonyme représentant le bûcher de Savonarole sur la Piazza della Signoria en 1498

Il n’en reste pas moins que, dans les deux cas, ces figures de réformateurs ont fait de leur puissance oratoire un instrument majeur de leur combat politique, en se présentant en prophètes, porteurs d’une transformation générale de la société, à la fois institutionnelle et morale, en des temps troublés. Cependant, aujourd’hui il importe que le pouvoir de l’éloquence ne soit plus réservé aux gens bien nés ou à quelques guides mystiques, mais devienne accessible à tous : surtout pour une jeunesse qui a tant de choses à dire et à revendiquer !

Pour en savoir plus

Ivan Cloulas, Savonarole ou la Révolution de Dieu, Paris, Fayard, 1994.

Marina Marietti, Savonarole, Paris, PUF-« Que-sais-je », 1997.

Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, « 1498. Savonarole pendu et brûlé à Florence. Temps de la prophétie et temps de la politique », dans Patrick Boucheron (dir), Histoire du monde au XVe siècle. Temps et devenirs du monde, Paris, Hachette-Pluriel, 2012, p. 304-310.

Jean-Louis Fournel, Jean-Claude Zancarini (éd.), Sermons, écrits politiques et pièces du procès, Paris, Seuil, 1993.

Cécile Terreaux-Scotto, « “Mon dire est un faire”. L’art de persuader dans les sermons politiques de Savonarole », Cahiers d’études italiennes, 2, 2005.

5 réflexions sur “Mélenchon, un prédicateur de la Renaissance ?

  1. Bigre . Comparer Mélenchon et Savonarole, il fallait se lancer !!! Pas sûr que cela emballe le principal intéressé. C’est en tout cas fort intéressant, impertinent, bien étayé et drôle, sans doute une des rares fois où Savonarole aura fait rire. Je retiens le « ta luxure a fait de toi une fille de joie défigurée. Tu es pire qu’une bête, tu es un monstre abominable. » Cette phrase injurieuse porte une classe certaine, je m’en resservirai à la première occasion, peut-être contre un conducteur à un feu rouge.

    Aimé par 3 personnes

  2. Merci pour cet article fort riche et très stimulant. Et qui, pour une fois, ne caricature pas Savonarole et est exempt d’erreurs ! J’ai consacré plusieurs années à préparer un ouvrage sur la rhétorique de Savonarole (où j’essaie de montrer que la forme des sermons a évolué en fonction des circonstances), je dois rendre le manuscrit à la maison Droz à la fin du mois de juin. Je me réjouis de voir que cette problématique peut être encore d’actualité. Merci à vous !

    Aimé par 1 personne

    1. Un grand merci pour votre réponse ! Je suis rassuré de savoir que cet article parvient à traiter avec assez de subtilité le personnage !

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