Quand la Pologne accueillait les migrants

Alors qu’on reparle beaucoup d’antisémitisme en France et en Europe, que la Pologne est devenue le symbole d’une politique réactionnaire, rappelons que pendant des siècles, ce pays a été un foyer de tolérance religieuse.

Lorsqu’on parle de la Pologne, ces temps-ci, c’est généralement pour dénoncer la politique autoritaire et réactionnaire du parti au pouvoir Droit et Justice (Prawo i Sprawiedliwość), présidé par Jarosław Kaczyński : sa volonté de revenir sur le droit à l’avortement ; son refus d’appliquer les directives européennes relatives aux émissions de gaz à effet de serre ou à l’accueil des réfugiés… Tout cela avec la bénédiction de l’Eglise catholique, qui y est demeurée très influente. On en oublierait presque que pendant des siècles, la Pologne – mais aussi la Lituanie avec laquelle elle partage une grande partie de son histoire – fut un foyer de tolérance ou se côtoyaient des confessions très variées.

Une patrie pour les juifs

L’histoire des juifs de Pologne a commencé plus de mille ans avant la Shoah : les premiers marchands juifs la parcourent dès la fin du Ier millénaire, rejoignant les routes de la soie via la Silésie et Kiev. Dès cette époque, leur activité attire l’attention du géographe perse Ibn Khordadbeh (ca. 820-885), qui souligne qu’ils parlaient couramment les langues arabe, perse, latine, franque, andalouse et slave. À mesure que le pays s’urbanise et s’organise sous le gouvernement de la dynastie chrétienne des Piast, certains s’y installent pour y former des communautés autonomes. Et ce mouvement s’accélère à partir de la fin du XIe siècle. Il faut dire que plus à l’ouest, le prosélytisme conquérant enflammé par la Première croisade et la prise de Jérusalem s’accompagne souvent de persécutions à leur encontre : un premier pogrom en Rhénanie en 1098 n’épargne ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards. D’autres suivront tout au long du XIIe siècle.

Si ces vagues d’immigration juives furent dans l’ensemble bien reçues en Pologne, la question des relations de ces communautés toujours plus nombreuses avec les chrétiens se posa bientôt de manière aiguë. Le roi Bolesław Pobożny (« le Pieux ») y répondit en 1264 par la Charte de Kalisz, qui confirmait aux juifs du royaume leur liberté de culte ainsi qu’un certain nombre de droits – par exemple celui d’y travailler ou de s’y déplacer en toute sécurité pour y mener leur commerce – et de protections juridiques – comme le droit à un procès équitable dans le cas où un litige les opposerait à des chrétiens. Cette charte constituerait la base des droits de la communauté juive de Pologne jusqu’au partage du royaume à la fin du XVIIIe siècle.

Gediminas de Lituanie et l’« immigration choisie »

Les juifs ne furent pas les seuls à venir peupler les confins orientaux de la Chrétienté latine : à partir du XIIe siècle, ils y furent rejoints par un nombre croissant de colons allemands poussés par la trop grande vitalité démographique de l’Europe occidentale. Malgré les inévitables frictions avec les populations locales, ces vagues migratoires ne s’apparentaient nullement à un « Drang nach Osten » (« Poussée vers l’est »), ni à la « lutte millénaire des Germains contre les Slaves » théorisée par les historiens nazis. En fait, les migrants arrivaient souvent avec la bénédiction des souverains d’Europe orientale, voire à leur initiative : par exemple lorsque le prince Gediminas de Lituanie (1316-1341) écrit à Lubeck et à d’autres villes allemandes, en 1323, que

« notre terre est ouverte à tous, quelle que soit leur dignité et leur métier : qu’il s’agisse de forgerons, de tailleurs, de charpentiers, de lapicides, de boulangers, d’argentiers, de fabricants d’arcs, de pêcheurs, qu’ils viennent et qu’ils entrent et sortent selon leur gré avec leurs enfants, leurs femmes et leurs charriots ».

Gediminas était alors en guerre continue contre les Chevaliers teutoniques, un ordre militaire né en Terre Sainte, mais qui avait su se reconvertir dans les croisades du nord de l’Europe. Quoiqu’encore païen, le prince avait compris tout le profit qu’il pouvait tirer de l’ouverture de ses terres aux savoir-faire occidentaux.

Bien sûr, cette politique relève bien plus de l’« immigration choisie » que du « wir schaffen das » (« Nous y arriverons ») d’Angela Merkel. Mais elle ne s’arrête pas là : s’étendant de la Baltique à la mer Noire, le Grand-Duché de Lituanie avait pu éprouver la valeur au combat des Tatars de Crimée à l’occasion de ses guerres contre la Horde d’Or, au point que le grand-duc Vytautas (1392-1430) décide de recruter parmi eux les membres de sa garde personnelle – ah oui au fait, le petit pays que vous connaissez était alors le plus vaste d’Europe ! C’est ainsi que plusieurs communautés tatares, de langues turciques, sont installées dans les régions correspondant actuellement à la Lituanie et au nord de la Pologne, où elles sont employées à défendre la frontière contre les incursions teutoniques. Certains de ces Tatars « Lipka » sont musulmans, d’autres sont karaïtes et suivent une religion fondée sur l’Ancien Testament, souvent assimilée à tort à un courant du judaïsme.

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Manuscrit tatare en caractères arabes, XVIe siècle (?) (Musée historique de Trakai)

La conversion des princes lituaniens – en 1385, comme quoi tout arrive à qui sait attendre – et leur union dynastique avec la Pologne ne remettent pas en cause le « vivre-ensemble ». S’ils deviennent catholiques, la majorité de leurs sujets sont russes – ou apparentés – et orthodoxes. Les différentes confessions cohabitent dans les centres urbains qui fleurissent à Vilnius, à Kaunas ou encore à Trakai. Dans cette dernière, les karaïtes stationnés près de la résidence grand-ducale sont soumis aux mêmes lois que leurs concitoyens chrétiens à partir de 1441. Ils développent une vie culturelle importante, qui s’est – de manière certes résiduelle – perpétuée jusqu’à nos jours : la communauté karaïte est aujourd’hui estimée à environ 200 membres ; quant aux Tatars musulmans, on en compte encore quelques milliers en Lituanie et au nord-est de la Pologne.

À l’heure où des mouvements populistes se développent un peu partout en Europe, et où les discours racistes et plus particulièrement antisémites se libèrent de manière préoccupante en Pologne et ailleurs, gardons en tête que la diversité ethnique de l’Europe centrale et orientale fut longtemps bien plus riche que ne le laissent deviner les États-nations qui s’y sont formés par la suite ; qu’avant les génocides et les nettoyages ethniques, les différentes communautés et confessions y avaient vécu côte à côte.

Pour aller plus loin :

  • Stephen Rowell, Lithuania Ascending. A Pagan Empire Within East-Central Europe 1295-1345, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.
  • Marie-Elizabeth Ducreux et al., Histoire de l’Europe du Centre-Est, Paris, PUF, 2004. [Voir en particulier les contributions de Henryk Samsonowicz et de Jerzy Kłoczowski].
  • Nora Berend, At the Gate of Christendom: Jews, Muslims and “Pagans” in Medieval Hungary, c.1000-c.1300, Cambridge, Cambrigde University Press, 2008.
  • Israel Jacob Yuval, Deux peuples en ton sein. Juifs et chrétiens au Moyen Âge, Paris, Albin Michel, 2012.
  • Musée de l’Histoire des juifs de Pologne (Polin), Varsovie.
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