Des CV et des dragons : comment trouver les monstres entre les lignes ?

Quand avez- vous envoyé des CV pour la dernière fois ? Il y a un an ? Un mois ? Peut-être êtes-vous en train d’en envoyer ces jours-ci, pour changer de métier, ou juste trouver un travail. À chaque fois c’est la même rengaine : les CV s’envoient en série, vu les taux d’embauche on ne prend pas trop de risque. Et puis avant d’expédier le tout, on les modifie, on les peaufine. Souvent, aussi, on va jeter un œil aux CV de nos peut-être-futurs-collègues, histoire d’être sûr que l’on rentre bien dans le moule.

Car les CV sont censés représenter nos parcours, nos vies, ce que nous sommes. Mais pourtant, ils se ressemblent tous. Avez-vous déjà essayé de regarder des CV par profession ? C’est vraiment très impressionnant : même ordre, même mise en page, à la limite même photo. Notre CV raconte notre histoire, mais aussi (surtout ?) l’histoire de notre profession, et des attendus de notre société.

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La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

La grande illusion

Un CV, c’est d’abord une série de cases à cocher. Année après année ils énumèrent des activités bien triées, rangées à l’intérieur de catégories déjà prêtes. Parfois on repère une année de blanc, ou une expérience qui ne devrait pas être là (mais qu’est-ce que ça peut bien nous faire qu’il soit champion de claquette ?). Mais en général, un travail de lissage vient donner à l’ensemble une belle continuité.  Le CV, c’est le moment où l’on cache ses monstres au placard.

Ce travail de sélection et de création d’une trajectoire a posteriori a un nom en sociologie : Pierre Bourdieu l’a appelé l’illusion biographique. C’est une illusion qui se pratique surtout depuis l’avènement du roman comme genre littéraire majeur : on fait de vies des histoires cohérentes. (Depuis tout petit, Sartre aimait lire. Sartre est reçu premier à l’agrégation. Sartre a révolutionné la philosophie…) Cette illusion consiste à mettre en ordre des évènements et des situations, à les mettre en récit, et à décider qu’ils ont une unité. Et le CV est une « possibilité socialement reconnue de totaliser ces manifestations ». (C’est Bourdieu qui le dit.)  On ne ment pas dans un CV, et pourtant, on pratique l’illusion, car on sait comment tourner les choses…

Évidemment on tourne les choses en fonction de catégories liées à notre pays, et à notre profession. Les anglo-saxons apprécient la catégorie « intérêts personnels », les entreprises aiment les candidats qui pratiquent des sports d’équipe. Mais rien n’empêche de jeter un coup d’œil au passé. Au Moyen Âge, l’illusion biographique avait au moins le mérite d’être poétique : au début du XIe siècle, on peut raconter sa vie en parlant de visions, de miracles, de monstres et de dragons. Ça ne fait pas de vous un original : les dragons ont une vraie place dans votre histoire, parce qu’ils ont une place dans les cadres sociaux de l’époque. Contrairement aux claquettes aujourd’hui.

Des dragons et des cartulaires

Au début du XIe siècle, voir un dragon n’est pas une expérience courante, mais elle ne sort pas non plus de la sphère du possible. Arnold, moine de Saint Emmeran de Ratisbonne, assure ainsi qu’il en a vu un, volant dans les airs, alors qu’il se rendait avec une troupe de la Bavière vers la Pannonie, en Europe centrale. Le dragon ne les a pas attaqués, mais il est resté suspendu au-dessus de la troupe pendant trois heures, puis il les a survolés à grande vitesse.  Laissez tomber les stages en entreprise : ça, c’est une expérience qui vous marque un entretien d’embauche ! (« Et là, un dragon est passé au dessus de nous… »).

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Attention, on ne peut pas s’en tenir à dire qu’ils sont tous frappés à l’époque ! Arnold n’est pas un original, c’est un moine instruit, et même s’il a vécu un millénaire avant nous, son parcours est assimilable à celui d’un gestionnaire de haut vol, et sans doute aussi à celui d’un intellectuel. Il s’est occupé d’administration, et a travaillé à mettre en forme notamment des cartulaires : ces grandes compilations qui brassent les monceaux de parchemins accumulés jusque-là. Toute la documentation antérieure est alors rendue inutile par cette opération de tri, parfois même on s’en débarrasse. C’est-à-dire qu’Arnold est habitué à mettre en ordre des bribes du passé pour en faire un récit cohérent, qui donne une identité à une communauté.

Ce qu’il a fait pour des communautés, il le fait donc pour lui : il raconte son histoire en y intégrant l’affaire du dragon. Il décrit d’ailleurs la bête avec précision : elle avait la tête couverte de plumes et le corps couvert d’écailles. C’est-à-dire qu’elle ne ressemblait pas aux descriptions de dragon fréquentes à son époque, avec leurs larges ailes et leurs pattes. En fait, le dragon d’Arnold ressemble plus au Léviathan, tel qu’il est décrit dans le Livre de Job. C’est-à-dire qu’il ressemble plus à la manière dont le milieu social d’Arnold devait se figurer la bête, tout imprégnés qu’ils étaient de lectures bibliques. Arnold n’intègre donc pas n’importe quel dragon à son histoire : il se choisit – peut-être parce que c’est vraiment ainsi qu’il l’aurait vu – exactement le type de dragon que reconnaîtront ses pairs.

Mais peut-être que l’illusion est à plusieurs niveaux. Peut-être qu’avant même la mise à l’écrit, sa mémoire elle-même était déjà façonnée et modelée par les catégories sociales dans lesquelles il baigne. Si Arnold devait voir un dragon, il préfèrerait sûrement voir celui-ci. Et comme il fait partie de la minorité qui prend la plume, son travail renforce en retour cette mémoire collective propre à son milieu, ce milieu qui à ce moment même est occupé à réécrire la mémoire collective de l’Occident.

Le Léviathan et l’illusion biographique

Pourquoi passer par les dragons pour mieux examiner les CV ? Parce que l’histoire d’Arnold montre une chose : les monstres de nos CV ne sont pas uniquement les choses que l’on cache. Ils sont surtout dans les choses que l’on montre. Littéralement, ce que l’on montre, c’est le monstrueux. Pour faire un beau CV, on domestique une partie de la ménagerie, on enlève ce qui ne rentre pas dans les attendus. Mais ce qu’on laisse n’est pas non plus laissé au hasard : tout doit être apprivoisé pour répondre à des mythes sociaux qui sont propres à notre profession. Tel nom d’école, tel titre universitaire, tel sigle habilement placé en gras sont tout aussi monstrueux que les dragons de Pannonie. En fait, nos CV sont pleins de dragons.

Et sur ce je vous laisse, j’ai claquettes.

Pour aller plus loin :

  • Patrick Geary, Mémoire et oubli à la fin du premier millénaire, Flammarion, 1996.
  • Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 62, n. 1, 1986, p. 69-72.
  • Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Albin Michel, 1997.

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