Avant le SMIC : 1351, fixer un salaire maximum

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Le code du travail règlemente beaucoup de choses, dont le salaire. Aujourd’hui, on a le SMIC. Au Moyen Âge, on avait parfois des salaires maximums…

Alors que la réforme du code du travail s’organise, il est un domaine dont on ne parle plus beaucoup, et qui pourtant avait fait débat pendant les élections : celui de la différence de salaire maximale au sein des entreprises. Dits parfois salaire des grands patrons, les salaires des PDG tendent à s’accroître beaucoup plus vite que ceux des salariés, et un peu plus vite, même, que les bénéfices des actionnaires.

Or si on refond le code du travail, en période de ralentissement de la croissance, peut-être est-ce le bon moment pour en parler ? Au Moyen Âge, c’est pendant la plus terrible des crises, celle de la peste noire, que des salaires maximums avaient été fixés. Mais ne nous leurrons pas : il s’agissait des salaires des travailleurs.

« Salaires desraisonnables »

« Des salaires déraisonnables » : c’est ainsi que les textes de loi qui fleurissent en Europe à partir de 1348 décrivent les nouvelles exigences des artisans, des bergers, des bouviers, des moissonneurs, des maçons ou encore des nourrices. Il faut dire que les travailleurs ont de bonnes raisons de réclamer des salaires plus élevés dans la seconde moitié du XIVe siècle. La peste noire, qui a touché l’Occident à partir de 1348, et le balaie ensuite par vagues pendant plusieurs siècles, a fait pas mal de dégâts.

Selon les régions, les populations ont été réduites d’un quart, de la moitié, parfois plus. Les conséquences économiques sont immédiates : les prix flambent, même pour les biens de première nécessité comme le grain, et les travailleurs ont une petite marge de manœuvre pour revoir leurs salaires à la hausse. Car leurs bras aussi sont rares et leurs services valent donc plus cher. Mais pas questions pour les autorités publiques de se laisser tondre la laine sur le dos. On crée alors l’exact contraire du SMIC : un salaire maximum.

Le contraire du SMIC

En Provence une loi apparait dès 1348, en Angleterre dès 1349, en France il faut attendre 1351. Ces lois sont suivies par d’autres qui les retouchent : encadrer les salaires pose plein de problèmes d’application qui ne seront jamais vraiment réglés. D’abord, il faut décider quel est le juste prix. Les lois listent en général les professions, et adaptent les salaires maximums : le berger ne peut pas prétendre au même salaire que le charpentier. On régule aussi l’activité des marchands : les prix sont en train d’exploser, alors il leur est parfois interdit de faire plus de 10% de bénéfice sur la vente des produits. Toutes les villes ne prennent pas les mêmes mesures, mais toutes ont l’idée que l’économie doit être encadrée pour éviter la crise.

Promulguer la loi n’est pas le tout, il faut aussi avoir les moyens de l’appliquer. Des sanctions parfois sévères sont prévues pour les travailleurs qui rompent un contrat, ou qui refusent de travailler pour un « salaire raisonnable ». Il est par exemple interdit aux ouvriers de se mettre d’accord entre eux pour faire monter les prix, sous peine de 50 livres d’amendes, ou… d’une amputation de la main. Ces peines étaient parfois si sévères qu’on ne sait pas si elles étaient appliquées, ni d’ailleurs si elles étaient vraiment efficaces. Parfois, mieux vaut payer une amende et réclamer un salaire plus gros que filer doux.

Car même face à ces limites de salaire, les travailleurs ne sont pas des moutons, ils gardaient une certaine marge d’action. Ils pouvaient négocier leurs horaires de travail, surtout dans le but de se louer ailleurs une partie de la journée. Ils pouvaient également réclamer des avantages en nature, tels que repas et vêtements. Les lois qui suivent tentent de prévoir ces négociations, mais elles montrent la difficulté à encadrer les revenus des travailleurs.

Le juste prix

Fixer le juste salaire est donc une entreprise assez complexe. On ne peut pas l’évaluer uniquement selon des mécanismes économiques, toute une morale économique sous-jacente entre aussi en jeu. Au XIVe siècle les évolutions économiques dues à la peste choquent les élites de l’époque, et on les régule au nom de l’intérêt public. En Aragon, en 1369, on lira que l’augmentation des salaires se fait « au grand détriment de notre royaume ». Les chroniqueurs se plaignent des mœurs nouveaux des ouvriers, affirment que les « riches sont devenus pauvres et les pauvres riches ». Cette transformation des hiérarchies sociales, sûrement en partie fantasmée, inquiète. On reproche aux ouvriers de réclamer des vins et des viandes qui sont au-delà de leur position sociale. Pour les élites, toutes ces évolutions, c’est à devenir chèvre.

Il faut dire que la société idéale des médiévaux est aux antipodes de la nôtre. Le XIVe siècle rêve d’une société hiérarchique, et donc inégale, où chacun occuperait une place fixe. Les lois sur les salaires maximums sont donc une émanation logique de la morale économique du XIVe siècle : que personne ne puisse profiter des mécanismes économiques pour s’élever au-dessus de sa condition. Les salaires maximums seront donc ceux des travailleurs.

Notre société idéale se pense à l’inverse : elle se veut égalitaire. Alors puisque les crises sont toujours de bons moments pour tenter de nouvelles mesures économiques, pour s’adapter aux défis qui vont venir, est-ce qu’on ne pourrait pas envisager de limiter les écarts entre les salaires au sein des entreprises ? Après tout, on ne perd rien à essayer, tout le monde a le droit à l’erreur.

 

Pour aller plus loin :

– Philipp Braunstein, Travail et entreprise au Moyen Âge, Bruxelles, 2003.

– Robert Braid, « « Et non ultra » : Politiques royales du travail en Europe occidentale au XIVe siècle », Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, vol. 161, n°2, juillet-décembre 2003, p. 437-491.

– Samuel Cohn, « After the Black Death : Legislation and attitudes towards labour in Late-Medieval Western Europe », The Economic History Review, New Series, vol. 60, n°3, aout 2007, p. 457-485.

– Les salaires en France aujourd’hui : http://www.inegalites.fr/spip.php?article190

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1183, imposer l’impôt

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Avec la fin des déclarations, le débat sur le prélèvement à la source… et si on revenait justement à la source de l’impôt sur le revenu en Europe ?

À tous ceux qui n’ont pas un compte au Panama ou à Malte (il en reste…) : c’était la dernière semaine pour faire votre déclaration d’impôt ! Et oui, ça revient tous les ans… Mais pourquoi l’impôt ? Et pour quoi ? L’impôt sur le revenu a été une grande victoire des socialistes en 1914, au terme d’années de luttes politiques acharnées. Vu comme l’impôt démocratique par excellence, celui-ci a été présenté comme le couronnement de toute une série de réformes et d’avancées. Mais cet impôt ne sortait pas de nulle part. Le premier exemple n’est pas à chercher pendant la Révolution française, ou sous Napoléon, mais bien en plein Moyen Âge.

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Échanger avec ou échanger contre ?

Sans titre

Alors que les échanges économiques occupent une place toujours plus grande dans le débat public, revenons sur la conception de l’échange au Moyen Âge.

L’échange, dans nos sociétés monétarisées, n’occupe plus la place qu’il pouvait occuper jadis, dans des sociétés de troc, de commerce de proximité. Jugé un peu simplet, voire un peu suspect, l’échange semble réservé aux cours de récré. Et cette désaffection se reflète dans les termes mêmes qui vocalisent l’échange.

« Je t’échange mon goûter contre tes billes », pour rester dans notre cour de récré (cour de récré, le lecteur l’aura remarqué, des années 1990, quand il y avait encore des billes – on ne se refait pas). On a tous entendu cette phrase ou une équivalente, on l’a tous forcément dite au moins une fois : j’échange quelque chose contre quelque chose. C’est sur ce « contre » que je veux attirer l’attention aujourd’hui.

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Le sucre, l’invention du goût contemporain

hypocrasDe l’Orient à l’Occident, comment est-ce que le Moyen Âge a inventé le goût contemporain du sucré…. ?

Vous avez forcément mangé du sucre aujourd’hui. Dans votre café du matin, en confiture ou dans vos céréales : le sucre est l’élément central de nos petits déjeuners. C’est une des premières marchandises produites et consommées à l’échelle de la planète. Le pétrole fait tourner nos machines, et le sucre nos corps.

Pourtant il n’en a pas toujours été ainsi : ce n’est que dans les derniers siècles du Moyen Âge que le goût du sucre s’est généralisé en Occident… et avec le goût, toute une économie.

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Jacques Cœur et Emmanuel Macron, de la banque au pouvoir ?

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La mobilité sociale est-elle plus forte aujourd’hui qu’au Moyen Âge ? On vous propose de regarder d’un autre œil un certain candidat à la présidentielle…

Du Moyen Âge, on retient souvent sa société d’ordres, ses cortèges, ses corporations, tout ce que Tocqueville, un penseur politique du XIXe siècle, a pu appeler les « individualismes collectifs » opposant un vaste « Ancien Régime » à un monde quelque peu nouveau, selon lui, après 1789. Pourtant, la mobilité sociale existait bel et bien ! On pouvait toujours sortir ou entrer au sein de ces ordres, de ces hiérarchies bien ordonnées. La société médiévale était un assemblage de groupes, toujours organisés, mais souvent flous et ductiles. Les sources le montrent puisque les mots des greffiers, des notaires, ou des chroniqueurs révèlent d’infinies variations de statut qui attestent de l’extraordinaire richesse et complexité de la société médiévale. Hier, comme aujourd’hui, être un transfuge social, changer de groupe ou de catégorie sociale n’est pas chose aisée, ni chose bien vue. L’ascension de Jacques Cœur, représentant d’un groupe de manieurs d’argent, qui accède par des moyens économiques à un pouvoir politique inédit, dans un contexte de crise multiforme de la société, mérite d’être rappelée…

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