Vendre des hommes

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Les images récemment tournées par CNN et vues dans le monde entier font froid dans le dos : des hommes vendus aux enchères. « Des jeunes gens forts, pour le travail de ferme » dit le vendeur, et les prix montent jusqu’à ce que la vie d’un homme, noir de peau, passe en d’autres mains.

Nouveaux hommes, pratiques anciennes

On connaissait déjà le trafic des passeurs, qui s’enrichissent sur la misère, le désespoir et les espoirs de ceux qui quittent leur domicile pour chercher une vie meilleure ailleurs. Par ces quelques secondes de capture vidéo, les journalistes ont pu vérifier ce que les ONG et les migrants une fois arrivés disaient déjà : certains migrants d’Afrique subsaharienne, qui espéraient atteindre l’Europe et dont le chemin s’est arrêté en Lybie en raison du durcissement des contrôles douaniers, sont réduits en esclavage et vendus.

La scène rappelle des pratiques que tout être raisonné ne peut que souhaiter révolues et que même l’historien, qui goûte pourtant peu l’exercice, ne peut qualifier que « d’un autre temps ». D’un autre temps en effet, car sans doute sans le savoir, ces sinistres marchands d’homme libyens ressuscitent des pratiques et des réseaux qui animaient les côtes méditerranéennes de l’Afrique il y a plusieurs siècles.

Des routes d’esclaves bien connues

À la fin de l’Antiquité, le christianisme n’a jamais éradiqué le fait que des hommes possèdent d’autres hommes.

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Mais l’esclave au sens antique, que l’on fait travailler à l’atelier et dans la maison, n’a jamais disparu. Le haut Moyen Âge connait un grand commerce d’esclaves, capturés au fil des guerres. Toutefois, dès le VIIe siècle, les autorités religieuses n’acceptent plus le commerce de chrétiens qui reconnaissent l’autorité du pape. À l’époque de Charlemagne, on réduit facilement en esclavage les Saxons païens, puis les captifs slaves. Le terme sclavus, qui apparaît au Xe-XIe siècle, trahit d’ailleurs bien l’origine de la majorité de ces hommes, puisqu’il dérive directement de Slave… La pratique se poursuit jusqu’à la fin du Moyen Âge. Dans la première moitié du XVe siècle, un grand marchand vénitien comme Giacomo Badoer, fait commerce de draps, d’huile, d’épices… et d’esclaves. Les Vénitiens sont particulièrement actifs pour acheter puis vendre des chrétiens hérétiques capturés dans les Balkans et des chrétiens orthodoxes.

C’est que, à partir de l’An Mil, les réseaux de la traite se sont nettement redirigés vers la Méditerranée. Les ports commerciaux comme Ceuta, Tunis, Tripoli ou Alexandrie sont fournis en esclaves noirs capturés dans deux espaces principaux de l’Afrique subsaharienne : les frontières des empires soudanais ainsi que du lac Tchad d’une part, la haute vallée du Nil et le Soudan d’autre part. Les caravanes vont et viennent et certains de ces esclaves vendus sur les rives Méditerranéennes de l’Afrique finissent en Europe. Après avoir transité par Constantinople, Venise, Gênes, Marseille, Barcelone, Séville, Lisbonne ou ils se retrouvent à exercer des tâches essentiellement domestiques pour leurs nouveaux maîtres. C’est à partir de ces réseaux bien établis que les grands marchands européens vont ensuite se lancer vers la traite atlantique. Mais la plupart des esclaves vendus en Europe sont d’origine slave : sur les 357 esclaves vendus à Florence entre 1366 et 1397, 78% (23 hommes et 251 femmes) sont Tartares, 8,6 sont Grecs (2 hommes et 28 femmes), les Russes 3,7% et les Turcs 2,3%. Pour que les zones d’approvisionnement de l’Europe basculent définitivement en Afrique, il faudra que l’Empire ottoman conquiert la mer Noire, détournant à son profit les flux d’esclaves qui viennent de cette région.

Une bonne partie des subsahariens réduits en esclaves sont vendus en terre d’Islam : l’Égypte mamelouke ou l’empire Ottoman figurent parmi les deux plus grands espaces esclavagistes. À cette époque aussi, la Libye est l’une des plaques tournantes du commerce esclavagiste.

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Être esclave sur les rives de la Méditerranée

Ainsi, avant les déportations massives vers les Amériques, l’esclavage est courant sur les rives méditerranéennes au Moyen Âge. Les hommes sont présents dans les grands domaines céréaliers ou dans les mines, surtout en Sicile, dans les îles Baléares, certaines zones du royaume de Valence et de l’Italie méridionale. Les femmes, quant à elles, sont particulièrement demandées en ville et en particulier dans les grandes cités marchandes du nord de l’Italie. Elles deviennent servantes domestiques, nourrices, concubines dans les maisons des grandes familles. Les testaments des patriciens et des riches citoyens de cette époque regorgent de mention d’esclaves féminines, qui constituent l’écrasante majorité des esclaves vendus en Europe. Ces femmes sont fréquemment victimes des agressions, notamment sexuelles, de leurs maîtres, à qui elles ne peuvent rien refuser. Aujourd’hui, d’après Gynécologie sans frontière, 70 % des migrantes ont payé en nature leur passage ou subi des aggressions sexuelles…

L’esclavage en terre d’Islam est particulièrement répandu : pour le travaux agricoles, dans l’artisanat, en tant que domestiques… Les esclaves sont particulièrement présents dans l’entourage du pouvoir. Enfin, les esclaves-soldats représentent de véritables armées serviles, mais bénéficient d’un statut à part, qui peut les conduire au plus près du pouvoir.

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L’esclavage médiéval recouvre une pluralité de situations. Mais à l’origine de celles-ci, il y a un marché au sein duquel des hommes se croient autorisés à donner un prix à un homme pour le vendre et l’acheter. On ne sait en réalité presque rien des conditions de vie concrète des esclaves médiévaux, de même qu’on a du attendre presque deux ans pour que les ONG soient crues, quand elles parlaient d’esclavage. Celui-ci est-il un sujet par nature invisible  parce qu’il touche les plus fragiles et les plus insignifiants du point de vue des pouvoirs publics  ?

Maxime Fulconis et Catherine Kikuchi

 

Pour en savoir plus :

  • Jacques Annequin et Olivier Grenouilleau, Esclavages, de Babylone aux Amériques, Paris, La documentation photographique, 2014.
  • Jacques Heers, Les négriers en terre d’islam : la première traite des Noirs, VIIe-XVIe siècle, Paris, 2003.
  • Charles Verlinden, L’esclavage dans le centre et le nord de l’Italie continentale au bas Moyen Âge, Wetteren, 1970.
  • Michel Balard, « Giacomo Badoer et le commerce des esclaves », in Milieux naturels, espaces sociaux. Etudes offertes à Robert Delort, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997.
  • Fabienne Guillén et Salah Trabelsi (dir.), Les esclavages en Méditerranée : Espaces et dynamiques économiques, Madrid, Casa de Velázquez, 2012.
  • Ivan Armenteros Martínez et Mohamed Ouerfelli, « Réévaluer l’économie de l’esclavage en Méditerranée au Moyen Âge et au début de l’époque Moderne », Rives méditerranéennes, 2017, no 53, p. 7‑17.

 

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Weinstein et Gillette la Carrée, une trop vieille culture du viol

La voix des femmes sur le harcèlement sexuel se fait entendre. Cette culture du viol s’ancre dans une trop longue histoire… dont les femmes indépendantes ont été victimes, au Moyen Âge comme aujourd’hui.

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L’affaire Weinstein, #balancetonporc, #metoo… La sphère publique retentit du calvaire que vivent de nombreuses femmes dans leur milieu professionnel ou personnel.

La dénonciation a commencé par viser les violences sexuelles ou le harcèlement au travail, avant de toucher toutes les violences et tous les types de harcèlement sexuels que les femmes connaissent au cours de leur vie.

Par leur parole, de nombreuses femmes mettent en lumière le fait que parler d’une agression ou porter plainte est aujourd’hui encore souvent de peu d’effet. Seul 5% des cas de harcèlement au travail donnent lieu à une plainte, mais surtout 74% des actifs estiment qu’il est difficile d’identifier le harcèlement sexuel. Cette dernière statistique est particulièrement révélatrice : au cours de notre socialisation, nous avons tous à des degrés divers reçu le message que l’homme devait dominer la femme, que pour être viril, un homme doit nécessairement démontrer qu’il est capable de conquérir charnellement. De fait, nos sociétés ont tendance à porter un regard ironique ou complaisant envers les contraintes sexuelles, petites ou grandes, faites aux femmes. Des hommes en sont d’ailleurs parfois tout autant victimes.

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Le viol à l’époque de saint Louis

Quand au XIIIe siècle, ne pas crier, c’était déjà être consentant-e…

2Cette semaine une affaire de mœurs fait pas mal de bruit dans les média. Un homme de 28 ans qui invite de manière préméditée une petite fille de 11 ans chez lui avec qui il a des rapports sexuels, et qui suite à la plainte de la famille, n’est pas condamné pour viol.

Ce qui agite l’opinion publique, ce n’est pas tant la violence sexuelle en soi. En France c’est presque banal : les associations estiment qu’il y a un viol toutes les 7 minutes, et que seulement 8 % sont dénoncés à la police. Glauque, mais véridique : les viols dont on parle dans les médias sont exceptionnels, ceux qui impliquent un homme politique, un footballeur… ou un enfant.

Non, ce qui fait vraiment débat, c’est la façon dont le tribunal du Val d’Oise a qualifié les faits. La petite fille s’est plainte à sa mère après, mais sur le coup, elle ne s’est pas débattue, elle ne s’est pas enfuie. Peut-on alors dire qu’il y a viol ? Loin de moi l’idée de vous influencer dans ce passionnant débat, je vous raconte juste comment on jugeait les viols au XIIIe siècle. Vous allez voir, ça n’est pas si loin de nous.

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1183, imposer l’impôt

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Avec la fin des déclarations, le débat sur le prélèvement à la source… et si on revenait justement à la source de l’impôt sur le revenu en Europe ?

À tous ceux qui n’ont pas un compte au Panama ou à Malte (il en reste…) : c’était la dernière semaine pour faire votre déclaration d’impôt ! Et oui, ça revient tous les ans… Mais pourquoi l’impôt ? Et pour quoi ? L’impôt sur le revenu a été une grande victoire des socialistes en 1914, au terme d’années de luttes politiques acharnées. Vu comme l’impôt démocratique par excellence, celui-ci a été présenté comme le couronnement de toute une série de réformes et d’avancées. Mais cet impôt ne sortait pas de nulle part. Le premier exemple n’est pas à chercher pendant la Révolution française, ou sous Napoléon, mais bien en plein Moyen Âge.

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Comment juger un pape criminel

Jean_Paul_Laurens_Le_Pape_Formose_et_Etienne_VII_1870Face aux affaires des candidats à la présidentielle, une question se pose : comment forcer les puissants à répondre à la justice ?

Je ne veux pas paraître alarmiste, mais la déconstruction de l’État de droit s’accélère à vitesse grand V : le refus obstiné d’un certain nombre de candidat.e.s à la présidentielle de répondre aux convocations de la police ou aux enquêtes des juges, le mépris des magistrats et de la justice, l’immunité de la classe politique sont un immense danger pour la démocratie.

La question est évidemment brûlante : comment juger ceux qui dominent ? Le Moyen Âge a essayé d’y répondre.

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