Portraits de rois et de président

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Le portrait officiel d’Emmanuel Macron a agité les réseaux sociaux la semaine dernière. Une stratégie de communication qui n’est pas nouvelle… 

La semaine dernière, les réseaux sociaux étaient en émoi : l’Élysée leur avait donné en avant-première le portrait officiel du président. Cette photographie a été vue, revue et commentée, des i-phones sur le bureau, aux livres ouverts ou fermés en arrière-plan, en passant par l’encrier. Il n’est pas nécessaire de rajouter un énième commentaire d’image pour rapprocher Emmanuel Macron de Julien Sorel, le héros du Rouge et le Noir posé sur le bureau, ou encore faire le parallèle avec Frank Underwood, un président sans scrupule de House of cards. On cherchera plutôt à se demander pourquoi un tel intérêt pour un portrait ? Pourquoi ressent-on le besoin d’expliquer, de décrypter les messages derrière ces images officielles ?

Les portraits officiels au Moyen Âge

Les images ont un poids, et ceux qui veulent établir leur autorité l’ont toujours compris. Ces images créées par les dirigeants sont souvent millimétrées pour laisser transparaître les valeurs auxquelles la société associait le pouvoir. Dans les premiers siècles de notre ère, les Romains et les Égyptiens donnent des exemples frappant de portraits réalistes. Le genre ne disparaît jamais vraiment, mais renaît de façon frappante aux XIVe et XVe siècle en Italie et en France.

Le premier portrait indépendant est sans doute celui du roi de France Jean II le Bon – celui qui s’est laissé capturer par les Anglais pendant la Guerre de Cent Ans…  Ce tableau vise nettement à offrir la ressemblance du roi, et non pas simplement une image impersonnelle de la royauté. Les insignes en sont d’ailleurs absents, malgré la richesse du fond d’or. Avec sa barbe, sa chevelure, son profil caractéristique et son tracé des yeux, on a affaire à un des premiers portraits réalistes d’un roi.

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Jean II le Bon, anonyme, v. 1350, Musée du Louvre

 

Deux portraits, deux visions du pouvoir

Par la suite, les rois vont se faire portraiturer de plus en plus systématiquement. Au XVe siècle, l’un des portraits les plus fameux et les plus réussi est celui de Charles VII, « le très victorieux roy de France » comme le cadre d’origine le rappelle : au contraire de Jean II, il est celui qui a bouté les Anglais hors de France.

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Portrait de Charles VII, Jean Fouquet, v. 1445-1450, Musée du Louvre

Si on prend le temps de regarder de plus près, la ressemblance est non négligeable avec le portrait du président français élu en 2017. Les rideaux blancs, symbole de majesté, sont remplacés par les drapeaux français et européens ; ils ouvrent vers un espace abstrait, alors que la fenêtre du bureau de l’Élysée ouvre sur le parc, un espace tout aussi peu défini. Les vêtements sont également sobres et élégants dans les deux cas, sans ostentation. Mais les différences sont tout aussi significatives. Le portrait de Charles VII est le premier portrait en Europe à mi-corps, grandeur nature et presque de face. En voyant le portrait d’Emmanuel Macron, on comprend bien l’intérêt : ce cadrage permet de laisser visible les mains, si importantes pour l’expressivité du corps. Là où la majesté du roi de France passe par une position statique, les mains croisées sur un riche coussin, le président opte pour une posture dynamique, les mains sur le bureau et le corps prêt à s’élancer hors de la photographie. Pour renforcer la familiarité avec le spectateur, son regard nous scrute, là où Charles VII évite encore un contact trop direct.

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Portrait officiel du président de la République, Emmanuel Macron, Soazig de la Moissonnière, 2017

Qu’on ne s’y trompe pas : ni Charles VII ni Emmanuel Macron n’ont besoin des insignes de leur office pour montrer qu’il s’agit là du portrait du dirigeant. L’impression de proximité donnée par le réalisme de ces images n’est qu’une illusion car c’est bien celui qui gouverne qui est montré. Chaque époque le caractérise d’une manière qui lui est propre et tout dans ces portraits transpire l’image que le pouvoir veut donner de lui-même. Un pouvoir majestueux bien que fatigué d’un côté, un pouvoir dynamique, jeune et ouvert de l’autre.

Le pouvoir ne veut jamais être questionné

Parce qu’elles sont officielles, ces images doivent être décryptées et critiquées avec encore plus de soin pour ne pas tomber dans le panneau qu’elles nous tendent toujours. Jean II cherche par ce tableau à gommer toute les contestations de sa légitimité, et en particulier les soupçons d’illégitimité que faisaient courir les Bourguignons ; de son côté, Emmanuel Macron cherche à se poser comme celui qui mettra le pouvoir non seulement au service mais aussi à la portée des citoyens. Mais que le président nous regarde dans les yeux, soit de notre côté du bureau et ait négligemment posé ses téléphones sur son bureau ne change pas grand-chose à la réalité du pouvoir.

Le pouvoir d’Emmanuel Macron est d’ailleurs encore en train de se définir à travers sa communication soigneusement réglée. Dans ce processus, les images, toutes les images, comptent. Emmanuel Macron, depuis son élection, s’est associé au Louvre pour sa soirée de victoire, à Versailles pour sa première visite de chef d’État,  Versailles encore pour un discours au Congrès. Cela fait beaucoup de royauté en peu de temps….

À chaque étape, il faut donc remettre en question les rouages d’une communication rodée depuis près de cinq siècles, si ce n’est bien plus. Les portraits officiels des dirigeants ne doivent pas être pris pour argent comptant, ni d’ailleurs aucun de leurs discours et déclarations d’intention ; derrière le portrait et la façade, il faut aller aux faits. Quand des membres du gouvernement découragent les journalistes d’enquêter sur les faits derrière les discours, c’est précisément un travail critique essentiel pour la démocratie qui est en jeu. Décrypter une image, c’est facile. Tout le monde y va de son commentaire, de ses moqueries, de ses critiques plus ou moins fondées. Le pouvoir se donne à voir à chacun et chacun croit pouvoir le décoder. Mais décrypter toute une communication et ce qui se passe derrière cette communication, c’est un travail en soi. Le temps et l’énergie nécessaire pour comprendre ce qui se passe vraiment derrière les images est aujourd’hui décrié et contesté. Quand chaque citoyen a la liberté de voir les i-phones que le président lui montre, il croit pouvoir se passer des enquêtes sur ce qu’il ne voit pas. Mais c’est ce qu’on ne voit pas et qui se passe derrière les rideaux qui est vraiment important.

Pour aller plus loin :

  • Notices du Musée du Louvre sur le portrait de Jean II et le portrait de Charles VII.
  • Andreas Beyer, L’Art du portrait, Paris, Citadelles & Mazenod, 2003.
  • Enrico Castelnuovo, Portrait et société dans la peinture italienne, Paris, Gérard Monfort, 1993.
  • Louis Marin, Le Portrait du roi, Éditions de Minuit, Paris, 1981.

Charlemagne vs Eminem : les Battles avant les Rap Contenders

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Vous cherchez le point commun entre Charlemagne et les rappeurs ? Ils ont tous le flow…

Vanner quelqu’un, on est tous capable de le faire. Mais certains sont vraiment plus doués que d’autres pour mettre à l’amende leurs interlocuteurs. On en a même fait un art, pratiqué lors des battles de rap, dans des grandes scènes de joutes verbales en public.

Si vous l’avez manqué, jetez un œil à Eminem séchant Papa Doc dans la dernière scène de 8 miles. Eminem a une stratégie unique : dénoncer lui-même ses propres faiblesses pour couper l’herbe sous le pied de son adversaire. En général, en battle, on fait le contraire : on expose toutes les faiblesses de l’autre. Regardez Nekfeu : pas besoin d’être le plus musclé, il faut juste avoir plus de tchatche, allez plus loin dans les délires de domination physique, sociale, sexuelle. Et là, il est vraiment le plus efficace.

C’est un jeu qui est né dans une culture très compétitive : celle du rap américain. Or ce genre de jeu était aussi pratiqué par les riches – par les nobles même, au Moyen Âge.

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Échanger avec ou échanger contre ?

Sans titre

Alors que les échanges économiques occupent une place toujours plus grande dans le débat public, revenons sur la conception de l’échange au Moyen Âge.

L’échange, dans nos sociétés monétarisées, n’occupe plus la place qu’il pouvait occuper jadis, dans des sociétés de troc, de commerce de proximité. Jugé un peu simplet, voire un peu suspect, l’échange semble réservé aux cours de récré. Et cette désaffection se reflète dans les termes mêmes qui vocalisent l’échange.

« Je t’échange mon goûter contre tes billes », pour rester dans notre cour de récré (cour de récré, le lecteur l’aura remarqué, des années 1990, quand il y avait encore des billes – on ne se refait pas). On a tous entendu cette phrase ou une équivalente, on l’a tous forcément dite au moins une fois : j’échange quelque chose contre quelque chose. C’est sur ce « contre » que je veux attirer l’attention aujourd’hui.

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Messire Marco Polo

1.jpgCette semaine, partons vers l’Asie avec Marco Polo, pour apprendre de nombreuses langues étrangères… et acquérir nos lettres de noblesse.

Aujourd’hui, parlons de l’un des personnages les plus célèbres de l’époque médiévale : Marco Polo. Pour celles et ceux qui n’auraient pas envie de s’avaler la notice Wikipédia, ou les dix heures nécessaires pour regarder la série du même nom, je résume à gros traits : jeune vénitien, Marco Polo voyage avec son père et son oncle jusqu’à la Chine de Kubilay Khan (un descendant de Gengis Khan). Il y passe plusieurs années, revient à Venise, raconte son histoire à un romancier croisé en prison. Ce dernier se dit alors qu’il tient le best-seller du siècle, et banco, ça donne le Devisement du Monde, l’un des plus gros succès de la littérature médiévale. C’est une très belle lecture, avec des monstres, des batailles, des aventures incroyables, franchement, il ne manque qu’un Mur de Glace géant.
Aujourd’hui, je vais me centrer sur un aspect précis du texte, et vous infliger une longue citation – désolé, mais vous remarquerez que j’ai pris la peine de traduire, alors on ne râle pas, sinon la prochaine fois, c’est en latin.

« Marco apprit si bien les coutumes des Tatares, et leur langage, et leurs écritures, et leur art militaire, que ce fut merveille. Car sachez en vérité : il sut en peu de temps plusieurs langages et quatre formes d’écritures. Pour cela dorénavant il fut appelé Messire Marco Polo. Et ainsi le nommera désormais notre livre, car c’est à bon droit. »

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Voir son avenir dans les étoiles

Bayeux_Tapestry_32-33_comet_Halley_Harold.jpgCette semaine, nous accueillons un article de Maxime Fulconis ! Alors mettons-nous la tête dans les étoiles pour voir que l’intérêt pour l’espace ne date pas d’hier…

Alors que tous les regards étaient récemment tournés vers la « super-lune », la présence de Thomas Pesquet dans la Station Spatiale Internationale attire les feux des projecteurs. Les entreprises de hautes technologies ont quant à elles les yeux rivés sur la privatisation de l’exploration spatiale qui semble s’annoncer, pour le meilleur et pour le pire. En somme, scientifiques et grand public regardent aujourd’hui le firmament les étoiles plein les yeux… Alors, on pourrait être tenté de penser qu’il s’agit d’un trait particulier de nos sociétés situées sur la ligne de départ de la conquête spatiale, mais en réalité nous partageons aussi cette fascination des étoiles avec les hommes et les femmes du Moyen Âge.

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