Entretien avec Clovis Maillet : Les genres fluides, de Jeanne d’Arc aux saint·es trans

Clovis Maillet est historien. spécialiste des questions de genre et de parenté dans la culture médiévale. Paru en 2020, son ouvrage Les genres fluides, de Jeanne d’Arc aux saint·es trans met en avant plusieurs figures dont les parcours montrent que les expériences de transidentité ne sont pas l’apanage de la modernité.

Dans votre livre, vous mettez en avant six figures du Moyen Âge qui, considérées comme des femmes à leur naissance, ont eu une vie sociale en tant qu’hommes ou parmi les hommes pendant tout ou partie de leur existence. Jeanne d’Arc prend les armes, Silence devient chevalier, Joseph-Hildegonde, Eugène-Eugénie et Matrôna-Babylas entrent au monastère en tant que moines. Pour les désigner, vous choisissez de parler de personnes « transgenres ». Le mot peut sembler anachronique pour la période médiévale : pourriez-vous nous expliquer votre choix ?

Je précise d’emblée que j’évoque Jeanne d’Arc, car elle a été revendiquée par les militants queer et plus récemment trans, mais que dans sa vie elle s’est toujours présentée comme une fille, même si ses contemporains en ont douté. On ne peut pas dire que son parcours est transgenre mais je montre que l’on a justifié sa prise d’habit masculin pendant son procès de réhabilitation en l’associant à des personnages saints qu’on peut en revanche présenter comme trans (Marin et Eugène, connus sous les noms de sainte Marine et sainte Eugénie). Les autres personnages cités sont des personnages qui ont probablement existé (Joseph-Hildegonde, Eugène-Eugénie et Matrôna-Babylas), il y a un personnage romanesque : le chevalier Silence.

Certaines de ces figures ont été désignées par les historiennes et historiens de noms variés, « complexe de Diane » pour Marie Delcourt dans les années 1950, « femme déguisée en moine » pour Évelyne Patlagean dans les années 1970, puis « saintes travesties » à partir des années 1980-90. Sam Bourcier avait appelé dès cette époque à évoquer des « parcours transgenres ». Aucun de ces termes n’est médiéval, chacun correspondait à la manière dont on envisageait ces questions à une époque donnée.

Dans les textes de l’époque on nous parle de personnes qui « se disent homme à raison » (« recte vir diceris »), on cite leur nom au masculin et au féminin, on parle de saints au masculin (« sanctus Eugenius). Dans la vie de Joseph-Hildegonde, il est question d’une transition de genre post-mortem (« genus transivit »).

J’ai choisi très précisément ce que disent les sources qui ne regroupent pas tous ces cas selon une même appellation. Mais pour les mettre en série, j’ai choisi d’employer des termes respectueux des personnes qui aujourd’hui font une transition de genre dans leur vie sociale, j’emploie le terme transgenre ou trans, qui est un mot valise qui désigne aujourd’hui une multitude d’expériences personnelles, comme l’ont montré dans leur dernier livre Karine Espineira et Maud-Yeuse Thomas. Aux États-Unis, Gabrielle Bychowski a depuis plusieurs années travaillé sur les parcours trans médiévaux.

Le fait que la vie de Joseph de Schönau évoque une transition de genre m’a encouragé à me dire que cette idée convenait pour cette époque. A contrario, on sait maintenant que le terme de travestissement a été utilisé par les autorités judiciaires depuis le XIXe et je pense qu’il est préférable de ne plus l’utiliser au risque de replacer dans une dimension criminelle des parcours qui ne l’étaient pas au Moyen Âge et qui ne le sont pas aujourd’hui. Dans les années 1990-2000 des personnes militantes pouvaient revendiquer le terme de travesti comme un retournement du stigmate. Désormais, le terme peut apparaître comme offensant pour les associations de personnes transgenres, et c’est notre rôle d’historien que d’allier exigence scientifique concernant les sources et éthique. J’ai beaucoup échangé avec des spécialistes de l’époque contemporaine, sociologues comme Karine Espineira, ou des militants, comme Lee Rozada, pour chercher les mots justes, mais tout cela est situé dans le temps (j’ai écrit ce livre en 2019) et appelé à évoluer.

De plus, utiliser le terme transgenre nous invite à faire des comparaisons qui permettent de comprendre ce qui était spécifique à la société médiévale. Il s’agit notamment du fait que ces transitions soient assez bien acceptées socialement lorsque qu’elles étaient transmasculines, et que les personnes étaient abstinentes, la chasteté étant une qualité très valorisée à l’époque médiévale, et associée à un dépassement des normes de genre. Cela permet de créer des dialogues entre des spécialistes de plusieurs périodes et de plusieurs contextes, et ainsi de comprendre que de nombreuses sociétés ont connu des variations de genre, ou des non-conformités de genre, tout en saisissant mieux les spécificités de chaque contexte.

Saint.e Eugène-Eugénie habillé.e en moine montrant ses seins à un juge. Vézelay, basilique Sainte-Marie-Madeleine, chapiteau 59.
Source : Wikipedia

Si l’on entre plus précisément dans les textes et dans les images, comment, concrètement, une personne assignée femme adopte-t-elle une identité masculine dans la société médiévale ? Qu’est-ce qui y distingue un homme d’une femme ?

Justement, le livre est porté par l’anthropologie historique et cherche à comprendre comment on définit le genre, qui est un homme et qui est une femme, quels sont les comportements masculins ou féminins dans un contexte donné. C’est Jean-Claude Schmitt, qui a porté l’anthropologie historique en France, qui m’a permis de le publier et d’en définir le cadre et le plan. Ce livre s’inscrit aussi dans la continuité des travaux de Didier Lett sur les « régimes de genre », qu’il définit comme « un agencement particulier et unique des rapports de sexe dans un contexte historique, documentaire et relationnel spécifique ». Je m’intéresse surtout à la sainteté, qui existe dans un contexte documentaire particulier, l’hagiographie, ou écriture de la sainteté. Et dans ce contexte-là la sexualité est plus clivante que le genre. Si l’on s’éloigne de la sexualité, par l’abstinence choisie, les frontières du genre s’amenuisent et les différences se fluidifient alors même qu’on est dans une société où hommes et femmes n’ont pas les mêmes droits. Donc des personnes peuvent vivre, parfois, dans un genre différent de celui qui leur a été assigné à la naissance. Certains personnages dont je parle dans le livre sont sans doute historiques, même si leur vie a été réécrite, mais, surtout, on en a fait de saints, donc des modèles admirables et parfois imitables. Eugène se réclame de Thècle, Jeanne d’arc est rapprochée d’Eugène et de Marin par les théologiens qui rédigent son procès de réhabilitation.

Concrètement, il est probable que ces personnes devenues moines passaient pour des eunuques à Byzance car ils étaient sans doute glabres dans un monde où la masculinité était liée à la pilosité faciale. En occident, les visages glabres étaient plus fréquents, ces personnes passaient pour de jeunes hommes.

Comme beaucoup l’ont dit, à cette époque, l’habit faisait le moine, et l’apparence permettait d’identifier les personnes. Le comportement était un critère du genre, le courage et la chasteté étaient signes de masculinité, tandis que l’hypersexualité et la fausseté étaient vues comme féminines. L’anthropologue Marylin Strathern a défini le genre comme une capacité d’agir dans une société donnée. Il me semble que cette idée peut nous permettre de penser les rapports entre genre, pouvoir, droit et société dans différents contextes. Le genre n’est pas une donnée anhistorique, mais bien une série d’agencements sociaux assortie de valeurs, de droits, d’agentivité (c’est-à-dire de capacité à agir sur le monde).

Jeanne d’Arc portant un habit féminin et un casque, dirigeant le siège de Paris de 1429. Miniature issue du manuscrit de Martial d’Auvergne, Les Vigiles de Charles VII, vers 1484, BnF, f. 6 v.

Parmi les individus que vous mettez en avant, tout.e.s n’ont pas le même statut : Jeanne d’Arc est un personnage historique dont on a la trace du procès, Joseph-Hildegonde est au centre d’un récit hagiographique (c’est-à-dire qui raconte la vie d’un saint ou d’une sainte), Silence est un personnage de roman. Tout.e.s appartiennent aussi à des époques et des ères culturelles différentes. Distinguez-vous des contextes et des supports plus propices à la question de la fluidité de genre au Moyen Âge ?

Ce livre part d’une enquête post-doctorale sur le XIIe siècle portant sur la vie de Joseph-Hildegonde, la pensée cistercienne et un chapiteau de l’église Sainte-Marie Madeleine de Vézelay, qui représente le procès du frère Eugène ou sainte Eugénie. Pour écrire ce livre, j’ai regroupé mes recherches personnelles et la synthèse de travaux de collègues portant sur d’autres époques, afin de brosser un tableau plus général et de poser des questions plus larges pour entamer des études comparatives. En 2021, j’ai organisé avec Sophie Albert un colloque qui regroupe de nombreuses contributions de spécialistes de sources et d’aires géographiques très différentes pour alimenter les recherches, dont nous préparons une future publication.

Travailler sur la sainteté est une étape nécessaire et première parce qu’on a beaucoup de sources hagiographiques, beaucoup d’images, et que la représentation de la transidentité est très positive, ce qui est assez rare dans l’histoire qui a plus souvent été marqué par l’oppression des personnes qui ne se conformaient pas aux catégories de genre auxquelles elles étaient assignées. Dans les premiers temps du christianisme, marqués par « le renoncement à la chair » si bien décrit par Peter Brown, les frontières du genre avaient été rendues poreuses, mais l’institutionnalisation de l’église, et développement des charges et du pouvoir au sein de celle-ci a eu tendance à rétablir une division hiérarchique entre les hommes et les femmes.

La vie de Thècle d’Iconium par exemple, a eu un grand succès, c’était celle de la première martyre du christianisme. Mais comme, selon les actes de Paul et Thècle, Paul l’avait autorisée à prêcher habillée en homme, et que les théologiens ne souhaitaient pas que cela se reproduise, le texte n’a pas été diffusé par les autorités ecclésiastiques. Il apparaît que les chrétiens des premiers siècles défendaient un idéal de porosité entre les genres, empreint d’un souci d’égalité, mais celui-ci s’est heurté à une société qui voulait diviser hommes et femmes, en n’accordant pas les mêmes droits aux secondes.

Mais pendant de longs siècles, à la faveur d’un idéal de retour au christianisme des débuts, l’idée d’un rêve d’androgynie et d’abstinence sexuelle a alimenté des discours sur la fluidité de genre.

Votre livre recense de nombreux cas de personnes assignées femmes qui adoptent une identité masculine, mais l’inverse est plus rare. Si, dans le Roman de Silence, l’amant de la reine est dissimulé sous les traits d’une femme, c’est un cas exceptionnel. Comment expliquer cette différence ?

L’amant de la reine dans le Roman de Silence sert surtout à notamment à montrer la méchanceté, qui cache son amant, et agresse sexuellement Silence, qui est lui paré des qualités chevaleresques, dont la tempérance sexuelle. La hiérarchie stricte entre féminin et masculin, ancrée dans une justification théologique de la supériorité masculine faisait que les parcours transmasculins pouvaient être valorisés, au contraire des parcours transféminins.

Je travaille désormais sur d’autres cas de parcours transféminins, on connait quelques cas de personnes arrêtées non pas en raison de leur genre, mais de la criminalisation de la sexualité non conforme qu’on appelait alors le « péché sodomite », le genre social sous lequel vivaient certaines personnes pouvait être considéré dans les régions particulièrement rigoristes, comme à Venise au XIVe siècle comme une manière de dissimuler une sexualité non conforme. Une femme transgenre travailleuse du sexe, Rolandina Ronchaia a été condamnée à mort en 1355 à Venise parce qu’elle passait pour une femme, et que les juges ont considéré qu’elle était un homme en raison de son pénis.

La sexualité était associée à la féminité, les femmes étant réputées sexuellement insatiables. Les personnes transféminines souffraient souvent de ce stéréotype, et pouvaient être réprimées sévèrement pour cela, on les accusait d’être des hommes qui avaient une sexualité débordante comme des femmes.

Silence habillé.e en jeune garçon, ses parents autour, dans le Roman de Silence. Nottingham, University of Nottingham, ms. WLC/LM/6, f. 203 r.
Source : Université de Nottingham.

Le sujet de la transidentité n’est pas neutre. Aujourd’hui en particulier, la société prend conscience des discriminations et des violences que les personnes transgenres subissent. Comment prenez-vous en compte cette réalité dans votre travail de recherche ?

C’est un sujet que j’ai rencontré par mes recherches de thèse qui portaient sur les œuvres de Jacques de Voragine, dominicain auteur de la Légende dorée, mais aussi d’une chronique et de nombreux sermons. Il a contribué à populariser les vies de saint·es trans au XIIIe siècle et à la fin du Moyen Âge car ses œuvres ont été très copiées et imitées. Mon travail ne portait pas sur le genre mais sur la parenté et il était déjà marqué par le contexte dans lequel je l’écrivais. J’évoquais la prééminence des parentés choisies dans les œuvres de Jacques de Voragine (une parenté hagiographique et une parenté spirituelle contre la parenté charnelle). Or j’ai commencé cette thèse pendant les manifestations contre le PACS et je l’ai publiée au moment des manifestations contre le mariage pour tous. Partout on entendait la défense d’une famille traditionnelle imaginée comme immémoriale et défendue par le christianisme. Or la sacralisation de la famille charnelle est relativement récente dans le christianisme, puisqu’à l’époque médiévale, on défendait plutôt une parenté chrétienne, spirituelle, choisie, et quitte à être en opposition aux parents et à leurs stratégies familiales, le mariage lui-même n’était pas un sacrement, mais un pis-aller jusqu’au XIe siècle : « Il vaut mieux se marier que de brûler » (Epîtres aux Corinthiens 7, 9).

Je trouve qu’il est toujours utile d’apporter des éclairages historiques, particulièrement pour le Moyen âge, si méconnu du grand public, c’est la raison pour laquelle j’apprécie le travail que vous faites à « Actuel Moyen âge » !

Dans la Légende dorée il y a six personnages saints qui font une transition de genre (Marin·e, Eugén·i·e, Théodor·e·a, Nathalie, Pélagie, Marguerite-Pélage), cela a contribué à populariser ces figures saintes. J’ai commencé à parler de ces figures dans le cadre d’une conférence grand public dans l’idée explicite de défaire des idées reçues véhiculées par une transphobie particulièrement violente. J’ai moi-même à partir de là été la cible de cyberharcèlement. J’ai failli abandonner ces recherches tant la pression était forte et les menaces inquiétantes, portant sur la validité de mon travail comme sur ma propre personne, menacée de mort et de tortures.

Le soutien d’associations militantes trans a été très important à cette période, car j’ai compris que mon travail pouvait avoir une utilité et intéressait aussi bien des militants que des personnes concernées ou seulement intéressées par le sujet et par son historicisation. Cela donne aussi une grande responsabilité dans le souci de donner des informations accessibles autant de véridiques. C’est pour cette raison que mon livre donne autant que possible accès à des sources originales citées dans la longueur, et traduites de manière à ne pas gommer les variations de genre présentes dans la langue elle-même. Je voulais d’ailleurs terminer cet entretien en citant un passage de la vie de Joseph de Schönau, écrite en latin du XIIe siècle et dont j’espère qu’on publiera bientôt une traduction en français : « Dans ce monastère, vint un jeune homme dont le nom était Joseph. Il entra introduit selon la règle et converti lui-même à la règle auprès de tous. [Après sa mort] on fit passer le genre masculin au féminin » (Engelhard von Langheim).

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