À qui la taïga ?

Depuis 1961 et l’entrée en vigueur du traité de l’Antarctique, ce continent est consacré à la science, à la paix et à la préservation de l’environnement. Mais qu’en adviendra-t-il quand l’accord arrivera à échéance ? Des pays comme le Chili et l’Argentine sont déjà dans les starting-blocks, prêts à faire valoir leurs revendications territoriales. Car ces terres ont beau être froides et inhabitées, elles n’en sont pas moins riches en ressources diverses. D’ailleurs, la concurrence pour l’Antarctique n’est pas sans rappeler celle que les rois de Suède et la cité-État russe de Novgorod se livrèrent à partir du XIIIe siècle pour les forêts boréales de Finlande et de Carélie.

Cet article est tiré de notre deuxième livre, publié chez Arkhê.
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Ruée vers la Finlande

En 1323, une délégation suédoise se rend à la forteresse que les Novgorodiens viennent de construire à Orehov, sur la rive occidentale du lac Ladoga. L’enjeu de la rencontre n’est rien de moins que les immenses étendues sauvages et (presque !) désertes qui séparent la mer Baltique de l’Océan arctique, et dont la Finlande moderne n’occupe qu’une petite partie.

Depuis plus d’un siècle, des Suédois se sont en effet installés sur les côtes finlandaises. À partir du milieu du XIIIe siècle, ces colons avant l’heure semblent avoir bénéficié d’un soutien actif de la part du pouvoir royal, qui organise périodiquement des expéditions d’évangélisation et de conquête et offre terres et avantages fiscaux aux sujets qui accepteraient de s’y établir. La colonisation progresse vers l’est : en 1301, les Suédois s’aventurent jusqu’au fond du golfe de Finlande et édifient un fort sur le site de l’actuelle Saint-Pétersbourg… avant de l’abandonner quelques mois plus tard sous la pression des Novgorodiens[1].

Après plusieurs décennies d’affrontements, le traité d’Orehov a vocation à mettre fin au conflit en fixant définitivement la frontière entre les deux zones d’influence : cette démarcation passerait désormais par la baie de Vyborg, à 130 kilomètres à l’ouest de Saint-Pétersbourg, où les Suédois possèdent une imposante forteresse.

Une frontière au cordeau ?

De Vyborg, la frontière se poursuit vers le nord : elle est linéaire et, du moins dans un premier temps, elle est aussi clairement définie, même si les toponymes mentionnés par le traité sont souvent nimbés de mystère : « de la mer à la rivière Sestreïa, de Sestreïa aux marécages, au milieu des marécages, une montagne, puis jusqu’à la rivière Saïa, de Saïa au Rocher du Soleil, du Rocher du Soleil à la Grotte rouge, de la Grotte rouge au lac Lembo, etc. ». À quelques centaines de kilomètres des côtes, les repères géographiques se font plus vagues : on atteint les confins du monde parcouru. Le traité conclut : « puis vers la mer de Kaïano »[2]. Comme quoi on n’a pas attendu la conférence de Berlin (1884) ou les accords de Sykes-Picot (1916) pour tracer des lignes dans le désert !

Carte de Olaus Magnus

Mais quelle est donc cette mer de Kaïano ? Sous l’action des chauvinismes contradictoires, les historiens russes/soviétiques, suédois et finlandais du siècle dernier ont beaucoup débattu de la question. Car s’il est question de la mer Blanche, alors la ligne va vers le Nord-Est et tout le nord de la Fennoscandie est suédois ; au contraire, si c’est la mer Baltique, alors une grande partie de la Finlande est novgorodienne ! Il faut dire que les différentes versions du traité émettent des signaux apparemment contradictoires : Kaïano est un toponyme russe d’origine finnoise ; mais les manuscrits suédois tracent la frontière soit vers la « mer de Hälsinge », donc la mer Baltique, soit « vers la mer au Nord » qui ne peut être que la mer Blanche.

Gel et dégel des revendications territoriales

En fait, les deux versions ne s’excluent pas : c’est probablement sur une double frontière que les négociateurs s’entendirent à Orehov. En confrontant les deux versions, on comprend qu’au Nord, le tracé de la frontière ne visait pas tant à séparer le territoire suédois du novgorodien, qu’à garantir aux uns l’accès à la mer Blanche et aux autres l’accès au golfe de Botnie, à l’extrême-nord de la Baltique. Entre les deux mers, la forêt boréale ou taïga deviendrait un « commun » : un espace vierge dont chacun serait libre d’exploiter les ressources, comme on en retrouve assez fréquemment – à moindre échelle – dans l’Occident médiéval [3].

Les nomades sames qui l’arpentaient jusqu’alors – car à la différence de l’Antarctique, la taïga est loin d’être inhabitée – ne tardent pas recevoir la visite d’aventuriers russes ou suédois : des chasseurs, des pêcheurs, des marchands profitant tous de l’été pour aller gagner leur pain dans ce que les Suédois appelaient alors le « Lappmark ». Il faut dire que la taïga constitue une source intarissable de bois, et que de belles perspectives de pêche s’offrent aussi bien dans les deux mers que dans les lacs de Carélie ; dans ces régions qui comptent parmi les plus froides d’Europe, les fourrures animales très prisées des élites occidentales sont d’une épaisseur et d’une qualité rares…

Les trappeurs sont bientôt suivis par les collecteurs de taxes. Plus au sud, Novgorod recevait depuis longtemps un tribut des Ingres et des Caréliens orientaux, tandis que les rois de Suède s’empressèrent de taxer les Finnois, Tavastes et Caréliens occidentaux de leur royaume. Dans le « Lappmark », ces tributs font partie intégrante des revenus que les deux principautés se partagent. Aussi ne tarda-t-on pas à remettre en question les frontières de 1323. Bien que le traité stipule que « les Suédois et bourgeois de Vyborg n’ont pas le droit d’acheter de terres ou d’eaux aux Caréliens novgorodiens », ceux-ci n’hésiteraient pas à enfreindre cette clause à mesure que leur présence en Finlande se renforcerait. Au XVIe siècle, c’est d’ailleurs avec une version falsifiée du traité d’Orehov que les émissaires du roi de Suède se présentent à Novgorod : par endroits, la ligne de démarcation y avait été avancée de plusieurs dizaine de kilomètres vers l’est.

Si la frontière fit régulièrement l’objet de contestations à mesure qu’elle s’imperméabilisait, Russes et Suédois s’accordaient toutefois sur un point : hors de question de laisser la taïga à ceux qui y vivent. La Finlande n’obtiendrait son indépendance qu’à l’issue de la Première Guerre mondiale.

Pour en savoir plus

  • Jarl Gallén, John H. Lind, Nöteborgsfreden och Finlands medeltida östgräns, vol. 2, Helsinki, 1990.
  • John H. Lind, ”The Russian-Swedish border according to the peace treaty of Nöteborg (Orekhovets-Pähkinälinna) and the political status of the northern part of Fennoscandia”, Mediaeval Scandinavia 13, 2000, p. 100-117.

[1] John H. Lind, “Den dansk-russiske traktat 1302. Erik Menveds Oestpolitik og en omvæltningen i de nordiske alliance”, (Dansk) Historisk tidskrift, vol. 96, 1996, p. 1–31.

[2] Sveriges traktater med främmande magter jemte andra dit hörande handlingar, vol. I, éd. O. S. Rydberg, Stockholm, P. A. Norstedt & Söner, Kongl. Boktryckare, 1877, n° 205.

[3] John H. Lind, ”The Russian-Swedish border according to the peace treaty of Nöteborg (Orekhovets-Pähkinälinna) and the political status of the northern part of Fennoscandia”, Mediaeval Scandinavia 13, 2000, p. 100–117.

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