Entretien avec Guillaume Lebrun, auteur de Fantaisies guérillères (Bourgois, 2022)

Guillaume Lebrun élève des insectes dans le sud de la France. Fantaisies guérillères est son premier roman.

Dans ce roman paru en 2022, Guillaume Lebrun réinvente l’épopée de Jeanne d’Arc. Face à la ruine du royaume, l’énergique Yolande d’Aragon décide de prendre les choses en main : c’est elle qui trouvera la sainte guerrière annoncée par les prophéties. Elle kidnappe alors une vingtaine de jeunes filles, les renomme Jeanne et entreprend de les éduquer. Mais rien ne se passe comme prévu, car d’autres acteurs déplacent leurs pions…

Dans ce roman, vous donnez la parole à Yolande d’Aragon, qui s’exprime dans un savoureux mélange de français contemporain, d’anglais et d’ancien français largement imaginaire. Le tout donne un résultat assez délirant et toujours très drôle. Pourquoi ce choix d’une langue inventée ?

Pas simplement pour l’exercice de style, même je dois vous avouer que c’était un véritable bonheur de construire et d’inventer cette langue estrange – mais finalement familière – et un travail acharné pour la rendre la plus compréhensible et la plus fluide possible. Pour cela, j’ai effectivement utilisé de l’anglais, du franglais, de l’argot contemporain et ce que j’appellerais un « langage médiéval de lavabo », ainsi que beaucoup d’éléments issus de la francophonie, comme « sourire à s’en sécher les dents » qui est une expression québécoise que j’adore. Cela pour rendre hommage à ma manière à l’extravagance du Moyen Âge, à la fois du point de vue de la langue, mais également des possibilités infinies de narration. On trouve à cette époque des textes foutraques et néanmoins fondamentaux, qui abordent des sujets qu’on n’imaginait pas, qui débordent en permanence, qui se répètent, qui rayent et recréent, et, par le biais de ces modifications, inventent de fait une multitude de réalités parallèles, contradictoires, somptueuses ou sordides.  

Extrait : « Depuis toutes petites, on nous a expliqué qu’il fallait prier, se marier, pondre nombre children, sourire à s’en sécher les dents, éventuellement crever dans d’atroces douleurs gynécobstrétriques afin que nostre husband puisse se remarier avec sa nièce de douze ans. »

Je ne voyais pas Yolande d’Aragon s’exprimer autrement. C’est un personnage que j’admire tant, une femme si extraordinaire, si « hénaurme », à la fois parfaitement de son époque et en avance de plusieurs siècles, qu’il fallait bien lui offrir une langue inédite pour essayer d’être à la hauteur de sa fureur et de sa détermination. Jehanne la Douzième a elle aussi sa propre manière de parler, peut-être plus classique au départ, mais qui se débride au contact de Yolande jusqu’à finalement en être une sorte de prolongement.

En revanche, il est assez difficile d’en sortir : après avoir vécu si longtemps immergé dans cette Geste Jehannesque, il m’arrive encore de parler ou d’envoyer des messages en utilisant le phrasé de Yolande et de la Douzième. Je crois que mes ami.e. s n’en peuvent plus, mais n’osent pas encore me le dire !

Vous racontez une histoire depuis des points de vue strictement féminins : Yolande d’Aragon, « Jeanne la Douzième »… Dans le programme de cours qu’établit Yolande pour ses élèves, seules des femmes sont citées : Hypatie d’Alexandrie, Hildegarde de Bingen, Sémiramis, etc. À la fin du roman, des guerrières venues d’époques et de pays différents viennent prêter main-forte aux héroïnes de l’histoire. C’était important, pour vous, de ne donner la parole qu’à des femmes et de ne mettre en scène que des femmes ? Est-ce pour autant une histoire féministe ?

C’était fondamental pour moi de ne donner la parole qu’à des femmes, en effet. La première raison est qu’après avoir longuement travaillé sur cette époque, je soutiens et continuerai de soutenir que c’est Yolande d’Aragon seule qui a mis fin à la guerre de Cent Ans. Sans elle, aucune paix n’aurait été possible. Mais son rôle historique est minimisé sans vergogne. De la même manière, une partie des Guérillères qui surgissent à la fin du roman sont aujourd’hui encore considérées comme « semi-légendaires ». Pas les royaumes qu’elles gouvernaient, ni les batailles qu’elles ont menées, ni les hommes qu’elles ont combattus : non, rien de tout cela n’est soumis au doute. La réalité de leur pouvoir, leurs victoires, leurs existences mêmes, si. Je ne suis pas le premier à le dire, mais c’est absurde que nous en soyons toujours là.

Décor des éléments d’Euclide, possible représentation d’Hypatie.
British Library, Burney 275, f. 293 r.

En outre, ces héroïnes sont accompagnées par un bataillon de soldats pansexuels et par Abdul, qui est un personnage que j’ai volé à Lovecraft. Ce sont elleux qui sauvent le monde, des femmes et des hommes de toutes les couleurs de peau, de tous les genres, aux corps lourds ou légers, issus de ces minorités majoritaires, dont je fais partie dans le monde réel.

Quant à savoir si c’est une histoire féministe, ce n’est pas à moi de répondre, mais aux féministes qui le liront. J’espère que c’est un roman féministe, je l’ai écrit en tant qu’allié du féminisme ; pour autant je ne suis pas le mieux placé pour lui conférer ou non cette qualité.

Vous multipliez dans le texte les anachronismes, comme ces vers empruntés au troubadour Frédéric de Mercure, et les clins d’œil à la culture pop. À la fin, l’intrigue elle-même glisse vers une inattendue réécriture lovecraftienne qui voit Jeanne et ses compagnes affronter un Grand Ancien cherchant à revenir sur terre. Comment vous est venue cette idée ?

Je ne m’en suis pas rendu compte immédiatement, mais, en retravaillant le manuscrit, j’ai réalisé que toutes les références à la pop culture sont un reflet de mon univers quotidien : Queen, le Guide du voyageur galactique, Alien, Céline Dion et Mylène Farmer. Mais aussi de mes lectures : Christine de Pisan, Mallarmé, François Villon… Toutes ces œuvres ou ces artistes m’accompagnent depuis toujours et je les ai intégrés de manière presque inconsciente.

Concernant Lovecraft, c’est tout à fait autre chose. J’ai commencé à le lire quand j’étais adolescent, je l’ai relu et je le lis encore. Mais je ne m’étais jamais vraiment intéressé à la personne qu’il était. Et puis il y a eu Providence, le roman graphique d’Alan Moore, ainsi que Lovecraft Country, le livre de Matt Ruff. J’ai découvert grâce à eux que cet homme était profondément raciste, antisémite, homophobe, misogyne. Ça a été un véritable choc, et, en tant que lecteur, je l’ai vécu comme une trahison. Parce que, finalement, quand on ouvre un livre de Céline, on sait pertinemment à qui on a affaire. Là, j’étais sidéré. Il est par ailleurs passionnant de voir la manière dont Alan Moore démontre que Lovecraft ne sort pas de nulle part : il représente à lui seul une part dégénérée et toujours irrésolue, non seulement des États-Unis, mais de la civilisation occidentale dans son ensemble. Il m’a donc paru naturel d’en faire l’incarnation du Mal. Et du Mâle, aussi.

Le roman est publié chez Bourgois, mais finalement, n’aurait-il pas davantage sa place chez un éditeur de fantasy ou de science-fiction ? On est presque dans de la fantasy médiévaliste, ce qu’indique, d’ailleurs, le titre que vous avez choisi de donner à votre roman…

Je suis publié dans la même maison d’édition que Tolkien ! Je n’aurais pas pu rêver mieux pour ce roman (et je n’arrive toujours pas à croire que je suis dans le même catalogue que le Maître absolu). La fantasy et la science-fiction m’ont énormément nourri en tant que lecteur, d’Ursula le Guin à Nina Allan, en passant par N. K. Jemisin et Ann Leickie. D’ailleurs, pour moi, Monique Wittig, à laquelle le titre rend également hommage, est elle aussi, d’une certaine manière, une autrice de science-fiction : dans les Guérillères, elle crée des mots, des armes, des créatures issues de son imagination, dans une volonté politique de se réapproprier la langue.

Toutefois, je ne suis pas certain que Fantaisies guérillères corresponde à ce qu’on attend généralement de la fantasy médiévale. Je n’ai pas créé un monde, j’ai pris le nôtre pour en distordre sa réalité. Même s’il y a une dimension fantastique qui me tient beaucoup à cœur, j’ai tenu à respecter le cadre historique. Il n’y a que deux dates dans le roman, celle où Charles de Ponthieu devient officiellement le dernier Dauphin vivant et celle où Jehanne est brûlée sur le bûcher. Dans l’intervalle, à travers de petits indices (l’assassinat de Jean sans Peur, la mort de Charles VI), le lecteur peut savoir où nous en sommes par rapport à la chronologie officielle.

En août 2022, le théâtre du Globe, à Londres, crée un (petit) scandale en annonçant une pièce mettant en scène une Jeanne d’Arc non binaire. La vôtre n’a rien à lui envier, car elle est lesbienne et cannibale… ! Pourquoi avoir réinventé Jeanne sous ses traits ? Pensez-vous qu’on peut faire ce que l’on veut avec des figures historiques ?

Une Jeanne d’Arc non binaire, c’est une excellente idée !!

Je crois que nous avons tous notre Jeanne d’Arc, ou plutôt, nous avons tous notre propre vision de Jeanne d’Arc. La mienne me ressemble. Elle est grosse comme moi, elle est lesbienne parce que je suis gay. Et, pour tout vous dire, même si le roman transforme nécessairement le réel, beaucoup d’épisodes de sa vie sont usurpés à la mienne. Mais il y a eu tant d’œuvres autour de Jehanne, de textes, d’études, de films : c’est la raison pour laquelle je l’ai faite cannibale. Voilà quatre-cents ans qu’elle se fait aduler jusqu’à la dévoration, il était temps pour elle de se venger.

Je pense que l’on peut et même que l’on doit faire ce que l’on veut avec les figures historiques. Surtout des figures historiques comme celle de Jeanne, qui, en France, est récupérée depuis des années par l’extrême droite. Voilà quelque chose qui devrait faire scandale !

Les historiens et les historiennes font extrêmement bien leur travail, mais contrairement à elleux, en tant qu’auteur ou autrice, notre liberté est totale. Profitons-en pour sortir ces personnages de leur gangue, refuser d’en faire des statues de marbre, ou de laisser les rats se les accaparer. C’est presque un devoir ! Il y a des dizaines de figures historiques qui restent terriblement mystérieuses, comme Pythagore par exemple, un.e de celleux qui me fascinent le plus.  Le sujet me semble inépuisable et c’est très bien comme ça !

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2 réflexions sur “Entretien avec Guillaume Lebrun, auteur de Fantaisies guérillères (Bourgois, 2022)

  1. Merci pour ce rare entretien avec Guillaume Lebrun, j’ai lu son livre en juin (je suis libraire) et ça a été un coup de cœur phénoménal, la meilleure lecture que j’ai faite cette rentrée littéraire ! Lui qui se montre si discret c’est un plaisir d’en apprendre plus sur lui 🙂

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  2. Entretien intéressant qui donne envie de lire le livre, lequel m’apparaît très intriguant…

    Petite précision sur H.P. Lovecraft dont on ne peut nier qu’il ait eu des propos racistes mais il n’était ni particulièrement misogyne ni homophobe. Il y a une sorte de légende noire autour de lui, qui a été largement éventée par les travaux de S.T. Joshi et de nombreux travaux éditoriaux ces dernières années. D’ailleurs, au sujet de « l’autre » chez Lovecraft, je conseille cette excellente conférence en podcast par l’un des meilleurs connaisseurs de l’écrivain, Christophe Thill : https://anchor.fm/associationmiskatonic/episodes/LAutre-chez-Lovecraft-par-Christophe-Thill-e19lgeo

    Alan Moore est un excellent auteur et Lovecraft Country une série à succès mais l’un et l’autre tordent Lovecraft à leurs visions, pas toujours très honnêtes. 😅

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