La Lune donnait-elle leurs règles aux femmes du Moyen Âge ?

Si vous pensez qu’employer l’expression « avoir ses lunes » pour désigner les règles est plutôt vieux jeu, vous ne vous trompez pas. En effet, cette rhétorique qui voudrait que les menstruations soient influencées par les phases de la Lune trouve ses racines dans l’Antiquité grecque et romaine : le cycle lunaire et le cycle menstruel y sont rapprochés et on y calcule la période de fécondité de la femme d’après les phases lunaires. Dans son Histoire des Animaux (343 av. J.C.), Aristote affirme même que la pleine Lune est capable d’agir sur les corps en facilitant l’accouchement d’une femme. Les gens du Moyen Age, eux non plus, ne doutaient pas que les astres aient le pouvoir d’agir sur les corps humains.

Une médecine des planètes

Cet héritage astrologique antique pèse sur la médecine médiévale, qui considère que le positionnement des planètes dans la voûte céleste à des effets sur le corps des individus. L’astrologie est notamment invoquée pour certaines interventions cliniques telles que la saignée et la phlébotomie. A titre d’exemple, la troisième partie du Calendrier des Bergers, succès d’édition du XVème siècle, se présente comme un traité d’astrologie médical qui précise les jours les plus propices aux saignées d’après le positionnement de la Lune dans les signes du zodiaque.

Le système des humeurs, continuant d’être développé au Moyen Âge, est aussi partiellement influencé par l’idée que la position des astres au moment de la naissance a des conséquences sur l’homme : reliant le corps à l’environnement qui l’entoure, l’astrologie détermine la complexion de l’individu et son tempérament (sanguin, colérique, flegmatique ou mélancolique). Pendant le Moyen Âge, la théorie humorale héritée de l’Antiquité veut que le corps féminin sécrète de multiples fluides (règles, lait) afin de lubrifier la matrice ; contrairement à la sécheresse du corps masculin, il est humide et par conséquent susceptible de déraison. Il est parfois associé à la Lune, qui gouverne les cycles naturels liés aux fluides : celui de la pluie et des marées, mais aussi celui de gestation et de l’accouchement. Une illustration du De Sphaera, manuscrit enluminé d’un traité d’astrologie datant d’environ 1460, associe la Lune à la roue, c’est-à-dire à l’inconstance caractéristique des tempéraments lunatiques. La médecine astrologique prêtait à la Lune, cheffe d’orchestre des fluides, une influence sur la physionomie féminine, d’autant qu’elle pouvait être considérée comme responsable d’épisodes névrotiques proprement féminins, même si on imputait aussi la responsabilité de ces folies féminines à des possessions démoniaques.

Le Verseau ascendant, une mauvaise configuration pour un rhume ?

L’Homme anatomique, Les Très Riches Heures du duc de Berry, vers 1410, musée de Condé, (Chantilly, France).

A partir du XIVème siècle, on voit apparaître et se diffuser une iconographie zodiacale qui établit des correspondances entre les parties du corps humain et les signes du zodiaque qui les influencent : c’est le motif de « l’homo signorum » ou de « l’homme zodiacal ». La miniature de L’Homme anatomique, issue d’un livre d’heures commandé par le duc de Berry vers 1410, en est un exemple typique, assimilant le Bélier au gouverneur de la tête, plaçant le cœur sous l’influence du signe de Lion et les poumons sous la protection des Gémeaux et de Mercure. Au Moyen Age, les signes du zodiaque sont en effet considérés comme néfastes ou bénéfiques, susceptibles d’équilibrer ou de mettre en dissonance les humeurs. Le Verseau, signe de l’eau, est par exemple considéré comme négatif en cas d’hydropisie, un œdème provoque par un surplus de liquide. Afin de tempérer ou de favoriser l’influence d’un astre sur l’organe du malade, le médecin médiéval, qui est aussi souvent astrologue et astronome, prescrit des soins basés sur la saigné et l’utilisation de plantes.

Ce syncrétisme entre médecine, astronomie et astrologie est rendu possible par un paradigme médiéval qui fait l’analogie entre le l’homme et le monde (cosmos) : d’origine antique, cette pensée se christianise et se développe au Moyen Age. Elle conçoit le corps humain comme un « microcosme » recelant la complexité de la Création, métaphore d’un monde organisé selon les mêmes lois qui président à l’organisation du corps, et dont la tête est ronde comme le ciel, les deux yeux sont semblables au Soleil et à la Lune, etc. Ce système de correspondances conduit à penser que les événements et les choses terrestres trouvent leur cause dans le ciel et que l’observation des astres permet de comprendre et de guérir le corps ; l’astrologie se présente ainsi sous les traits d’une science savante.

Des corps féminins sous la surveillance des planètes 

Qu’en est-il du corps féminin dans les règles astrologiques ? Au XIIIème siècle, un traité du théologien Albert le Grand sur l’état du Soleil et de la Lune prétend que la Lune est chaude et humide dans le premier quartier, chaude et sèche dans le deuxième, froide et sèche dans le troisième, et froide et humide dans le quatrième ; et qu’à cette dernière occasion, elle transmet des fluides humides comme le sang à l’intérieur du corps, une théorie qu’on retrouve chez d’autres astrologues de la même époque. L’astre est donc susceptible d’influencer l’humidité du corps humain, une humidité qui doit être justement équilibré afin d’éviter les maladies utérines et les difficultés supplémentaires relatives à l’humidité excessive de l’utérus pendant un accouchement. Dans son commentaire du recueil astrologique du Centiloquium, le mathématicien égyptien Ahmad ibn Yusuf al-Misri affirme que la Lune dans une configuration particulière entraine la bavardise des femmes. Un autre des traités d’Albert le Grand, Les Quaestiones, discute quant à lui de la possible domination du satellite sur les menstruations féminines.

Au XIIIème siècle, le Liber astronomicus de l’italien Guido Bonatti, astrologue auprès de plusieurs princes européens, fournit des informations sur l’ingérence de l’astrologie vis-à-vis du corps féminin. La grossesse ou la suspicion de grossesse sont des occasions de consultations astrologiques, au cours de laquelle on vient confirmer la grossesse, déterminer le sexe de l’enfant à venir ou s’enquérir, pour le mari, du caractère légitime ou illégitime de la grossesse. En cas de doutes ou de rumeurs, les astres permettent également de se prononcer sur l’état de virginité des femmes. Dans son traité, Bonatti précise qu’à partir de la position de l’ascendant et des autres planètes, l’astrologue peut aller jusqu’à établir la nature de la transgression sexuelle, déterminant si la femme a même déjà été tentée par un autre homme, si elle s’est laissée enlacer ou embrasser, etc. L’astrologue de cette époque est donc susceptible de détruire la réputation d’une femme et l’étude du ciel est utilisé comme recours pour se prononcer sur la conformité ou non du corps féminin vis-à-vis des attendus sociaux, moyen supplémentaire de surveillance de sa virginité, de son comportement ou de sa fécondité. En ce sens, l’astrologie vient possiblement réaffirmer le corps féminin du Moyen-Âge comme un corps dédié à l’existence maternelle et maritale. A cette occasion, le ciel se fait garant des règles terrestres : qu’elles soient menstruelles, ou bien qu’elles soient sociales.

Claire Jeandidier

Pour en savoir plus

  • BATTISTINI Matilde., Astrologie, magie et alchimie, Hazan, 2005.
  • BOUDET Jean-Patrice., « Une astrologie rurale et populaire ? Le Calendrier des bergers et celui des bergères », in Ruralités. Des terres, des dieux et des hommes. Mélanges en l’honneur de Jean Tricard. 2015. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02487824
  • BNF., Un monde imagine : Le ciel dans l’homme. (s. d.). Consulté 19 mai 2022, à l’adresse http://expositions.bnf.fr/ciel/arretsur/monde/ciel/
  • LE GOFF Jacques., TRUONG Nicolas., Une histoire du corps au Moyen Âge, Paris, Levi, 2003. 
  • PACIFICI Paola., « Le corps : Anatomie d’un symbole », in Protée, 36(1), 29‑38, 2008. https://doi.org/10.7202/018803ar
  • RODNITE LEMAY Helen., « Astrology, Society and Marriage in Thirteenth Century Italy », in Journal of Popular Culture, 1984.
  • RODNITE LEMAY Helen., Women’s Secret: A Translation of Pseudo-Albertus Magnus De Secretis Mulerium, SUNY Press, 1992.

Une réflexion sur “La Lune donnait-elle leurs règles aux femmes du Moyen Âge ?

  1. Elizabeth Tessier s’est trompée d’époque. Il y a quelques centaines d’années, elle aurait joui d’une puissance et d’une fortune considérables… Sinon, bravo : passionnant comme d’habitude.

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