Le Moyen Âge de Louis XIV : entretien avec Marine Roussillon

Maîtresse de conférences en littérature française à l’Université d’Artois, Marine Roussillon a récemment publié Don Quichotte à Versailles. L’imaginaire médiéval du Grand siècle (Champ Vallon). Dans ce livre, elle explore la manière dont les auteurs et autrices du XVIIe-XVIIIe siècle ont réinventé la période médiévale. Elle répond ici à quelques questions sur son travail !

Commençons par le commencement : quel rapport entre Louis XIV et le Moyen Âge ?

A priori, aucun ! On a plutôt l’habitude d’associer Louis XIV et sa cour à un imaginaire mythologique et antique. D’ailleurs, l’expression « moyen âge » est peu utilisée au XVIIe siècle. L’histoire nationale est plutôt pensée en termes de dynasties. Quant à l’histoire littéraire, elle n’opère pas les mêmes coupures qu’aujourd’hui : elle englobe sous le même terme de « vieux romans » l’histoire de Lancelot, Huon de Bordeaux et le Roland furieux de l’Arioste pourtant publié à la Renaissance.

C’est justement parce que la manière de découper et de penser le passé au XVIIe siècle n’est pas la nôtre qu’on a tendance à penser que le XVIIe siècle ignore ou méprise son passé médiéval. Ce n’est pas le cas. Des historiens, des savants s’intéressent à ce passé. Il est aussi utilisé par des gens de lettres, dans les milieux mondains, à la cour, dans des épopées, des ballets, des opéras… En 1664, la première fête de cour organisée par Louis XIV à Versailles, Les Plaisirs de l’île enchantée, est inspirée du Roland furieux de l’Arioste et met en scène les chevaliers de Charlemagne.

Qui sont les principaux acteurs de cette réappropriation moderne de l’imaginaire médiéval ?

Ce que j’ai observé, c’est d’abord un groupe de gens de lettres qui à un moment donné, dans les années 1640-1650, s’intéresse au passé médiéval. D’une part, le passé médiéval apparaît comme un objet d’érudition, susceptible d’intéresser les doctes et de donner à ceux qui écrivent sur le sujet une forme de légitimité savante. D’autre part, les aventures chevaleresques, le merveilleux qui leur est associé et la place qu’elles donnent à l’amour font du passé médiéval un objet capable de plaire à un public plus large, amateur de romans et de tragi-comédies : le public mondain, jeune et féminin, qui est en train d’émerger et qui fait les succès de librairie. Raconter le passé médiéval est donc un moyen de s’adresser à la fois à ces deux publics pour associer légitimité savante et succès : c’est ce qu’Alain Viala, dans Naissance de l’écrivain, a appelé une stratégie de « multiple alliance ». En plus, l’imaginaire médiéval, parce qu’il figure les origines de la monarchie, permet de tenir un discours politique, de s’adresser au pouvoir pour lui offrir ses services.

Madeleine de Scudéry, portrait, vers 1650. Source : Wikicommons

Il y a donc un groupe d’auteurs et d’autrices, autour de figures comme Jean Chapelain, Jean-François Sarasin ou Georges et Madeleine de Scudéry, qui intègre l’écriture du passé médiéval dans un projet plus large : l’invention d’une esthétique moderne et galante, c’est-à-dire fondée sur la promotion du plaisir. Avec l’émergence de cette esthétique , s’invente une nouvelle interprétation de l’imaginaire médiéval. Dans un second temps, dans les années 1660, le pouvoir s’approprie cet imaginaire – au moment même où les galants accèdent à des postes clés de la politique culturelle de la monarchie.

Ce qui est intéressant, c’est que ce sont les hommes et les femmes de lettres qui sont à l’initiative. La littérature et les arts ne sont pas de simples relais du pouvoir politique, dans une logique de propagande. Ils ne sont pas non plus des reflets du monde social : ils participent à sa construction. Ils sont en position d’inventer des valeurs nouvelles, des interprétations nouvelles du monde social, et de les mettre en circulation jusqu’à les rendre hégémoniques.

Aujourd’hui, le Moyen Âge inspire souvent des discours nostalgiques, sur fond d’un « c’était mieux avant ». Au contraire, à l’époque que vous étudiez, vous insistez sur le fait qu’il n’y a pas de nostalgie : quel regard portent les élites de cour sur la période médiévale ?

On a souvent interprété la présence d’un imaginaire médiéval dans les romans héroïques ou à la cour comme une manifestation de « romantisme aristocratique » : l’expression des fantasmes nostalgiques d’une noblesse en crise, qui compenserait sa domestication à la cour par le rêve d’une vie chevaleresque et libre. L’expression vient de Norbert Elias et de sa lecture du roman pastoral d’Honoré d’Urfé, L’Astrée.

Dans le cas des écrits et des spectacles que j’ai étudiés, ça ne fonctionne pas tout à fait comme ça. Quand on regarde le parcours des courtisans qui utilisent cette référence, on voit bien qu’ils n’ont aucune raison d’être nostalgiques. Le comte de Saint-Aignan, par exemple, qui échange des lettres en « vieux langage » (un pastiche du français médiéval) avec le poète Vincent Voiture au début des années 1640, puis qui organise la fête des Plaisirs de l’île enchantée à Versailles, est un noble issu d’une ancienne famille, mais inscrit dans une trajectoire d’ascension sociale, et qui doit son pouvoir à la faveur du roi. Dans ses écrits, le chevalier n’est pas une figure de la noblesse féodale et de sa liberté. Au contraire, il incarne le désir de plaire (à sa dame et à son roi) : un pouvoir fondé sur le service, le mérite personnel – mérite dont le roi est le juge.

Israël Silvestre, Les plaisirs de l’île enchantée, 1664. Source : Wikicommons

Dans Les Plaisirs de l’île enchantée, toute une nouvelle génération de courtisans défile sous les traits de chevaliers de romans, et revendique ainsi un pouvoir fondé non pas tant sur la naissance que sur le jugement du roi – au moment même où le roi impose ce jugement, parfois violemment, au travers des enquêtes de noblesse. Dans ce cas, fantasmer le passé médiéval, ce n’est donc pas regretter un passé disparu : au contraire, l’imaginaire médiéval est utilisé pour mettre en images et en récits la transformation des relations entre le roi et la noblesse, et susciter ainsi l’adhésion à ce changement.

Vous montrez que le roi, en particulier, fait un usage à la fois juridique, politique et esthétique du Moyen Âge en général, de Charlemagne en particulier : comment cette articulation se réalise-t-elle ?

Si on prend l’exemple de Charlemagne, il y a un usage juridique et politique de la figure, déjà ancien, qui consiste à revendiquer une continuité généalogique entre l’empereur et le roi de France, pour affirmer les droits de la France à la couronne impériale. Ce lien généalogique entre Charlemagne et Louis XIV est encore mobilisé dans les années 1660, dans un poème héroïque comme le Charlemagne de Louis Le Laboureur, ou dans un ballet de cour, le Ballet de l’impatience, dans lequel Louis XIV est désigné comme « le pur sang de Charlemagne ». Mais en parallèle, on voit se développer d’autres manières d’associer Louis XIV et Charlemagne, fondées non plus sur la généalogie, mais sur la revendication d’une communauté de valeurs. Dans le poème épique de Louis Le Laboureur, ce sont la bravoure et la piété qui font du roi de France un nouveau Charlemagne. La représentation de Charlemagne en empereur pieux luttant contre le paganisme est le support d’un discours anti-protestants. L’imaginaire médiéval est ainsi utilisé pour figurer des valeurs et susciter l’adhésion. Et il se prête à des interprétations diverses : Les Amours d’Angélique et de Médor, une tragi-comédie de Gabriel Gilbert, prend ainsi le contrepied du poème de Le Laboureur en faisant le portrait de Charlemagne en empereur galant, capable de reconnaître le mérite de ses interlocuteurs par-delà les différences confessionnelles.

Ces usages esthétiques, qui utilisent le passé comme un objet agréable, suscitant à la fois plaisir et adhésion, sont cependant de plus en plus mis en cause au fil de la période que j’ai étudiée. Un autre poème héroïque, le Clovis de Desmarets de Saint-Sorlin (1656, réédité en 1674), est ainsi vivement critiqué pour avoir représenté un Clovis galant : la tentative de rapprocher Clovis de Louis XIV en leur attribuant des valeurs communes est condamnée comme un anachronisme. L’écriture du passé est présentée comme incompatible avec la volonté d’y figurer des valeurs du présent. De la même manière, Boileau condamne le poème au nom de la distinction entre vérité (religieuse et historique) et fiction divertissante. Au fil de ces polémiques, un partage des écritures du passé s’impose progressivement : d’un côté, une écriture savante, qui peut légitimement fonder des pouvoirs, et de l’autre une écriture divertissante mais dépolitisée, ou dont les enjeux politiques sont occultés (celle des opéras chevaleresques ou des contes de fées par exemple). La distinction entre histoire et littérature, qui nous semble aujourd’hui évidente, se construit à ce moment-là, et de manière conflictuelle.

Vous expliquez que l’imaginaire médiéval peut servir de support à des discours très variés. A côté de l’exaltation du roi, on trouve en effet des usages plus subversifs, qui se servent de la référence au Moyen Âge pour critiquer la royauté. Pouvez-vous nous en donner un exemple ?

On ne peut pas toujours aller jusqu’à parler de critique, mais il y a des débats, des interprétations divergentes. Quand Quinault et Lully créent leur premier opéra chevaleresque, Amadis, en 1686, la figure du chevalier y est utilisée pour faire l’éloge du roi. Au même moment, le Mercure galant publie un échange de ballades en « vieux langage » entre Antoinette Deshoulières, une poétesse reconnue, et le duc de Saint-Aignan. Eux aussi évoquent Amadis et les chevaliers médiévaux, cette fois-ci pour vanter la galanterie de la cour et faire l’éloge du duc. Mais les vers de Deshoulières manifestent une forme de nostalgie. Ils regrettent « le temps des Amadis » et renvoient le temps de la cour galante, le temps où le roi s’intéressait aux plaisirs et aux arts, à un passé révolu dont Saint-Aignan serait le dernier représentant. Le jeu littéraire se mue alors en discrète critique : critique morale d’une cour devenue dévote, mais surtout critique politique d’un pouvoir qui ne protège plus les gens de lettres.

Dans les mois qui suivent, le Mercure galant publie plusieurs répliques à ce premier échange. L’une d’elles, anonyme, reprend la forme de la ballade et le motif chevaleresque pour affirmer que les « véritables preux » ne sont pas les chevaliers galants mais les martyrs chrétiens : l’association de l’imaginaire chevaleresque et de la cour galante est utilisée pour condamner la morale de la cour et promouvoir la dévotion. Deux autres ballades, écrites par Jean de La Fontaine et par Étienne Pavillon, substituent à l’imaginaire chevaleresque idéalisé des premières ballades un imaginaire grivois, faisant du passé médiéval un temps de liberté morale et sexuelle. L’identification des courtisans aux chevaliers n’est plus le support d’une idéalisation des valeurs galantes : elle alimente au contraire le tableau d’une cour débauchée. Dans le contexte des guerres de Hollande, et de la multiplication des textes satiriques qui dépeignent les débauches de la cour pour mieux accuser Louis XIV de tyrannie et d’impuissance (sexuelle et militaire), ce renversement moral vaut comme une critique politique.

Vous revenez enfin, dans le dernier chapitre, sur quelques autrices et vous mettez en lumière une véritable « réappropriation féminine de l’imaginaire médiéval » (p. 170). Pourquoi certaines autrices trouvent-elles dans la matière médiévale des outils utiles ?

Le partage des écritures du passé que j’évoquais plus haut, entre histoire savante et fiction divertissante, s’appuie sur une hiérarchisation des modes d’adhésion (vérité / vraisemblance) et des publics (savants/ mondains). Il implique une assignation de l’écriture et de la lecture féminines au divertissement dépolitisé. Le passé médiéval, parce qu’il a été l’un des objets privilégiés d’une écriture moderne et galante, à la fois savante, politique et divertissante, peut permettre à des autrices de brouiller ce partage et d’échapper à cette assignation.

C’est ce que fait par exemple Marie-Jeanne L’Héritier, en utilisant l’imaginaire médiéval, et particulièrement l’histoire des troubadours, pour développer une écriture féminine à la fois divertissante, savante, politique et polémique. L’histoire littéraire a l’habitude de classer L’Héritier parmi les « conteuses » de la fin du XVIIe siècle, aux côtés de Murat et d’Aulnoy. Mais son activité d’écriture dépasse en fait largement le genre du conte de fées. Ses premiers contes sont insérés dans un recueil polémique, les Œuvres meslées, qui défend l’écriture féminine contre les attaques de Boileau dans la Satire X. Dans les contes, l’imaginaire médiéval apparaît comme un objet de plaisirs : L’Héritier y puise des figures de fées, de chevaliers et d’héroïnes valeureuses. Mais en même temps, elle développe un discours savant sur ses sources, cite des historiens et propose même une histoire du genre du conte qui remonte aux troubadours. Plus tard, elle crée un périodique intitulé L’Érudition enjouée, dans lequel elle retrace à nouveau l’histoire des troubadours. Elle s’attarde particulièrement sur le mythe des « cours d’amour » : des tribunaux dans lesquels les dames de Provence auraient jugé les cours amoureuses, qu’elle compare à la cour de la duchesse du Maine.

Le passé médiéval permet ainsi à L’Héritier d’inscrire au sein d’une écriture galante qui correspond aux attendus de l’écriture féminine, une posture savante, une démarche politique de représentation du pouvoir (féminin) et même une forme de violence polémique qui pourraient apparaître comme peu acceptables sous la plume d’une femme. Elle utilise le passé médiéval comme un lieu où le partage des écritures du passé est brouillé, et où son écriture de femme savante protégée par des femmes puissantes peut se déployer.

On termine généralement ces entretiens par une question portant sur l’implication des chercheurs et chercheuses dans la société contemporaine. Vous-même finissez votre livre en rappelant « l’utilité sociale des études littéraires, et leur nécessité pour le débat démocratique ». Pourquoi ces études sont-elles aujourd’hui nécessaires ?  

Transmettre des textes du passé, les interpréter, se les approprier, les réécrire… Je crois avoir montré en étudiant les usages de l’imaginaire médiéval au XVIIe siècle que ces gestes sont autant de gestes politiques, de manière d’agir dans et sur le monde social. Or ces gestes, ce sont aussi ceux des études littéraires. Lorsque nous apprenons à interpréter des écrits, à nous les approprier, à confronter des interprétations divergentes, à réécrire, à inscrire un écrit dans son contexte ou au contraire à l’en séparer, à valoriser, classer et hiérarchiser des textes… nous apprenons des gestes politiques, nous nous donnons de nouveaux moyens d’agir sur le monde. De ce point de vue, les études littéraires relèvent de la pratique politique, et leur diffusion la plus large est nécessaire à la démocratie.

Quand on fait de la recherche en lettres, on est régulièrement confronté à la question de l’utilité. À quoi ça sert ? La réponse facile, c’est d’affirmer que ça ne sert à rien, et que c’est pour ça que c’est nécessaire. Cette réponse paradoxale, je crois qu’on peut en trouver l’origine dans les débats du XVIIe siècle. Le cas de l’imaginaire médiéval montre bien comment on passe d’une conception – que j’ai qualifiée de « moderne » – des plaisirs comme instruments légitimes de l’action politique, dans laquelle les arts sont évidemment utiles parce qu’ils produisent de l’adhésion, mettent en circulation des valeurs… à une forme de dépolitisation des plaisirs, d’occultation de leurs enjeux politiques : d’une part, les usages politiques des plaisirs deviennent suspects, et d’autre part, les arts sont valorisés comme divertissements.

Observer cela conduit à réaffirmer, me semble-t-il, l’utilité des études littéraires – et plus largement de l’étude des arts et des pratiques culturelles. Montrer comment dans le passé, les plaisirs ont été utilisés pour agir dans le monde social implique d’interroger aussi les pouvoirs de nos propres plaisirs, d’en mettre en lumière les enjeux pour que nous puissions à notre tour nous les approprier pour agir. Les études littéraires peuvent être l’un des lieux de cette interrogation.


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