« Si, bonhomme, tu vas le nommer » : bien parler au seigneur

« Si, bonhomme, tu vas le nommer » : la petite phrase de l’insoumis Manuel Bompard à l’intention d’Emmanuel Macron, pour lui signifier qu’il devrait désigner Jean-Luc Mélenchon Premier ministre si la gauche remportait les élections, n’est pas passée inaperçue. Cette manière d’interpeler le chef de l’État – par le tutoiement et le recours à un mot jugé familier – a en effet pu sembler inappropriée, tant le président fait encore figure de monarque inattaquable.

Il faut dire que la manière de s’adresser aux détenteurs du pouvoir n’est pas innocente : le Moyen Âge et ses seigneurs sont là pour nous le rappeler.

Sir, yes sir

Comment s’adressait-on à un seigneur médiéval ? Si on lit de près les chroniques de l’époque, on trouve des scènes de dialogue et de discours où quiconque parle à un aristocrate commence souvent par rappeler la qualité sociale de ce dernier. Au milieu du Moyen Âge, si l’on s’adresse à un seigneur seul, on aura tendance à l’appeler « sire ». Dans le cas où l’on veut interpeler tout un groupe de puissants, on utilisera plutôt au pluriel le mot de « seigneurs » avant de commencer sa phrase. La Chronique de Robert de Clari, qui raconte la conquête de Constantinople par la Quatrième croisade en 1204, regorge ainsi de prises de parole au discours direct : sur 97 répliques de personnages, plus de 50 % commencent par l’adresse « sire » ou « seigneur(s) ». À compter du XIIIe siècle, ces formes évoluent légèrement et prennent l’apparence des mots composés « messire » et surtout « monseigneur », formulation particulièrement prestigieuse que continuent de porter aujourd’hui encore les évêques catholiques.

Tous ces termes rappellent une idée fondamentale : le seigneur, c’est celui qui détient le pouvoir et qui a le droit de l’exercer sur des individus, une population ou un territoire. Robert de Clari l’exprime très clairement dans une scène où les barons croisés s’inquiètent du départ de leur expédition, car « le comte de Champagne, notre sire, qui est notre maître, est mort ». Cette réplique montre une équivalence parfaite entre le mot de « sire » et celui de « maître » qui traduit l’autorité du comte sur les croisés. Dès lors, quand on veut parler à un puissant reconnu comme seigneur, on le désigne au préalable comme « seigneur » ou « sire ». Dans la Grèce du XIVe siècle, où se sont installés les barons de la Quatrième croisade, un futur vassal doit déclarer à l’oral à son futur supérieur : « Seigneur, moi je deviens votre homme lige. » Pas question donc d’appeler son seigneur « bonhomme » (quoique… le mot est plutôt bien connoté au Moyen Âge, mais c’est une autre histoire !).

BNF, ms français 1753, fol. 103, Châtiment de Gehazi

RIP le respect

Ces règles de politesse seigneuriale peuvent donner lieu à des dialogues qui sont implicitement de véritables rapports de force politiques. En effet, on peut tout à fait utiliser le mot de seigneur de manière détournée et ironique pour contredire un interlocuteur avec qui on se trouve en désaccord. Les débats entre seigneurs pour savoir s’il faut détourner la Quatrième croisade du Levant vers Constantinople font dire aux partisans de cette solution : « Beaux seigneurs, [si vous allez] en Syrie, vous ne pourrez rien faire. » Ici, le qualificatif de « beaux » n’a rien de flatteur et vise à faire de l’ironie, afin de discréditer les barons qui voudraient continuer vers l’Orient.

Les manières de parler entre deux seigneurs peuvent également prendre la forme d’un véritable bras de fer verbal. Au début du XIIIe siècle, le baron Conon de Béthune, homme de confiance de l’empereur latin de Constantinople Henri de Flandre, est en mission dans la ville voisine de Thessalonique pour en obtenir la soumission. Lors des négociations avec le bailli de Thessalonique, le comte Hubert de Biandrate, il tutoie ce dernier dans un premier temps, sans prendre la peine de lui reconnaître la qualité de « sire ». Même si les transitions entre tutoiement et vouvoiement sont beaucoup plus souples au Moyen Âge qu’à notre époque, l’utilisation du « tu » peut constituer une manière d’inférioriser un interlocuteur. Dans le même ordre d’idées, un souverain – roi ou empereur – prendra soin d’utiliser le « nous » de majesté plutôt que le « je ».  Cependant, face à cet assaut verbal, Hubert reste courtois, vouvoie Conon et le désigne comme « sire ». Le représentant de l’empereur doit ainsi se résoudre à retrouver un ton plus diplomatique.

Arrêtez de m’appeler sire !

S’il n’est pas toujours facile de déceler le ton à travers les dialogues tels que les chroniques nous les restituent, certaines scènes restent tout de même tout à fait explicites. L’absence totale des marques de politesse ainsi que le recours au tutoiement peuvent servir non seulement à dévaloriser un interlocuteur, mais aussi à le menacer. Robert de Clari rapporte ainsi une entrevue fort peu cordiale entre le doge de Venise, Enrico Dandolo – l’un des commandants de la Quatrième croisade – et le jeune prince byzantin Alexis Ange. C’est ce dernier qui a proposé de détourner l’expédition vers Constantinople, pour l’aider à prendre le trône impérial en échange de fabuleuses promesses d’aide à la croisade. Or, une fois Alexis en possession de l’empire, il peine à tenir ses engagements vis-à-vis de ses soutiens qui s’agacent de cette parole non tenue. Dès lors, selon Robert de Clari, le doge interpelle en personne Alexis (accessoirement devenu l’un des souverains les plus puissants de la chrétienté), sans véritable souci de l’étiquette : « Rappelle-toi que nous t’avons tiré d’une profonde misère et que nous t’avons fait seigneur et couronné empereur […]. Sale crapule, nous t’avons tiré de la merde et dans la merde nous te remettrons […]. Je chercherais à te faire du mal autant que je pourrai. »

BNF, ms français 1753, fol. 130 v., Darius écoutant un discours

Qu’on ne s’étonne donc pas des quelques saillies verbales entre personnalités politiques, qui n’ont vraiment rien de nouveau. L’art rhétorique en politique consiste d’ailleurs, entre autres, à savoir trouver la bonne phrase ou le bon mot pour faire tourner un rapport de force à son avantage, comme lors de nos dialogues médiévaux.

Maintenant que nous n’avons plus à appeler « messire » ou « seigneur » les détenteurs des responsabilités publiques, autant s’appliquer à marier au mieux la forme et le fond pour faire entendre nos voix.

Pour aller plus loin

Ferenc Bakos, « Contribution à l’étude des formules de politesse en ancien français », Acta Linguistica Academiae Scientiarum Hungaricae, 1955, vol. 5, n° 3/4, p. 295-367.

Dominique Barthelémy, « Note sur le titre seigneurial, en France, au xie siècle », Archivum Latinitatis Medii Aevi, 1996, n° 54, p. 130-158.

Lucien Foulet, « Sire, Messire (premier article) », Romania, 1950, n° 281, p. 1-48.

Lucien Foulet, « Sire, messire (troisième article) », Romania, 1951, n° 285, p. 44-45.

Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982.

2 réflexions sur “« Si, bonhomme, tu vas le nommer » : bien parler au seigneur

  1. Je raffole de vos articles, toujours passionnants et instructifs! À ce sujet (comment s’adresser aux seigneurs. Est-il vrai que c’est Richard II d’Angleterre qui a lancé la mode d’appeler le roi « sa majesté » ? Merci à l’avance. Bonne journée, Michèle

    http://www.lacorrectricehirsute.com« Celui qui n’est jamais fou n’est pas aussi sage qu’il le croit. » François, duc de La Rochefoucauld

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  2. Très intéressée. Mais je m’intéresse aussi à l’apparition de la « formule de politesse » c’est-à-dire le vouvoiement en français (et incidemment les diverses formes en Europe).

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