Entretien avec Elisabeth Schmit : faire l’histoire avec la main de justice

Elisabeth Schmit, historienne des institutions judiciaires dans le royaume de France à la fin du Moyen Âge, s’intéresse dans un numéro de Faire l’histoire à la “main de justice”, sceptre des rois capétiens. 

Elisabeth Schmit analyse la main de justice 

Elisabeth Schmit est docteure en histoire, actuellement en post-doctorat avec les Archives nationales, et rédactrice en chef de la revue Entre-Temps. Elle travaille sur les institutions judiciaires dans le royaume de France après la Guerre de Cent Ans. Sa thèse fut consacrée aux “Grands Jours” du parlement de Paris : des sessions temporaires et délocalisées de la cour souveraine qui ont permis au gouvernement royal de réaffirmer son pouvoir sur tout le territoire. Elisabeth Schmit s’intéresse ici à la main de justice, sceptre hautement symbolique avec lequel les rois capétiens sont fréquemment représentés à la fin du Moyen Âge. 

L’épisode est disponible sur : https://www.arte.tv/fr/videos/101944-004-A/faire-l-histoire/

Pour l’occasion, Actuel Moyen Âge a posé quelques questions à Elisabeth Schmit sur cet objet… 

Pour commencer, qu’est-ce que la « main de justice » ? 

La main de justice est un sceptre surmonté d’une main bénissante (aux deux derniers doigts repliés) en ivoire, dont les rois capétiens se dotent à partir du XIIIe siècle, en plus du sceptre dont ils disposent déjà. Elle apparaît d’abord sous le règne de Louis IX comme un instrument du sacre, lors duquel on remet au roi ce second sceptre d’abord décrit comme une virga (c’est-à-dire une baguette) d’une coudée de long et terminée par une main d’ivoire. 

Cette sorte de dédoublement du sceptre se généralise au XIVe siècle dans les représentations figurées des souverains, d’abord chez les successeurs de Philippe le Bel, qui se rattachent ainsi à la figure de Saint Louis, puis, au même titre d’ailleurs que d’autres regalia, comme marqueur de la dynastie par delà les changements successifs de branches, et ce jusqu’à Napoléon III. 

Cependant il faut souligner que rien n’indique au départ le lien entre cette main qui bénit et le rôle justicier du roi, pourtant affirmé par ailleurs dès la période carolingienne. Il est probable que cette association entre ce que l’on appelle d’abord le « baston a seigner » (à signer, c’est-à-dire à bénir) et la fonction judiciaire de la royauté capétienne se fasse dans un second temps, pas avant la fin du XIVe siècle. Cela n’est pas très étonnant, car cette période est celle de l’institutionnalisation et du déploiement de la justice royale. D’ailleurs, la première désignation de ce second sceptre comme « main de justice » date des funérailles du Charles VII, en 1461. Soit environ deux siècles après la première mention textuelle du sceptre à la main! 

Pourquoi une main ? Et pourquoi la main peut-elle faire des signes différents (deux doigts levés ou main à plat) ? 

La main, déjà de longue date un symbole de pouvoir à l’époque capétienne (songeons par exemple à son importance dans la sphère juridique et dans le droit romain en particulier), a un rôle particulièrement signifiant dans les représentations et images médiévales. Tous ces gestes des mains ouvertes, jointes ou fermées, aux doigts pliés ou dépliés, pointés dans différentes directions, ont souvent des significations tout à fait précises ! Si on a parfois associé des représentations de sceptres à la main à plat avec la main de justice, celles-ci sont rares : le sceptre des rois capétiens, dans l’écrasante majorité des représentations médiévales que j’ai pu rassembler, est bien une main qui bénit, et non une main ouverte à plat.  

Y a-t-il un rapport entre les deux doigts levés de la main de justice et le signe de bénédiction du Christ dans l’iconographie médiévale ?  

Oui, un rapport direct. Le sceptre à la main remis au roi de France lors du sacre vise précisément à rappeler que son pouvoir doit être exercé au nom de Dieu. 

Quelle symbolique y a-t-il derrière la légende du matériau en licorne ?  

La licorne est un motif assez commun dans l’art médiéval : pensons à la dame à la licorne ! Symbole de pureté, elle ne peut être approchée que par une vierge. Surtout, elle représente Jésus. Si la main est d’abord dite d’ivoire, la légende qui apparaît au cours du second XIVe siècle d’une main en bois de licorne (peut-être taillée dans une défense de narval) renforce ainsi le lien entre les rois capétiens et Dieu, au nom de qui ils tiennent leur pouvoir et exercent la justice. Mais elle est associe aussi la main, plus largement, à toute une série de valeurs morales et à la présence la licorne dans l’imaginaire littéraire et mythologique médiéval, qui parlait beaucoup à la société politique entourant le souverain, principale destinataire de ces représentations. 

A-t-on des témoignages ou des représentations de femmes tenant une main de justice ? (On la voit par exemple apparaître dans le cycle de Rubens sur le couronnement de la régente Marie de Médicis)  

Pas à ma connaissance, mais cela nécessiterait une recherche approfondie. Sur le cycle Rubens, je pourrais seulement souligner que sur le tableau du couronnement à l’abbaye de Saint-Denis, la main est bien présente mais placée dans les mains d’un homme (le chevalier de Vendôme) placé derrière la reine tandis qu’un autre personnage porte la sceptre pendant que Marie de Médicis est couronnée. Sur le tableau qui la représente tenant bel et bien dans sa main gauche une main de justice (La Félicité de la régence), Marie est toute entière représentée comme une personnification ou une allégorie de la Justice, entourée de personnages mythologiques dont le tableau du couronnement est quant à lui dépourvu. Mais là encore il faudrait étudier cela de plus près… 

Selon vous, quel objet d’aujourd’hui joue le même rôle que la main de justice du roi de France ? 

La main de justice est toujours présente sur l’insigne des sénateurs de la Cinquième République, mais cela est très discret, sans doute car ce sceptre reste indissociable de la monarchie dont il a constitué l’un des marqueurs visuels et symboliques. Dès lors que nous ne sommes plus dans un régime monarchique, il est donc difficile d’assigner à un objet contemporain le même rôle que la main, qui articule la source exclusive du pouvoir judiciaire (le roi) à Dieu. Contrairement à la balance où à une Justice personnifiée aux yeux bandés et que l’on rencontre encore aujourd’hui, la main de justice est bien celle du monarque, qui l’exerce au nom de Dieu. 

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Une réflexion sur “Entretien avec Elisabeth Schmit : faire l’histoire avec la main de justice

  1. Si vous me permettez, les médecins ont une interprétation professionnelle de cette « main bénissante » ou « main de justice », qui fait justement le lien entre les deux significations. Avec l’âge se développe souvent une maladie dite « de Dupuytren » : c’est une rétraction progressive des tendons de la paume de la main, qui affecte principalement les 5e et 4e doigts. Les doigts 5 et 4 (et un peu moins le 3) se fixent en flexion, justement dans la position de la « main bénissante ». C’est donc avant tout une « main de vieillesse », et donc une « main de sagesse ». Que la sagesse bénisse et que la sagesse rende bonne justice, rien de plus naturel. Bien cordialement à vous.

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