De Marioupol aux sièges médiévaux

Depuis près d’un mois, la Russie a envahi l’Ukraine. L’avancée des troupes militaires dans le pays ne passe pas par des confrontations directes sur un champ de bataille mais par le siège de villes qui, autant que possible, cherchent à résister. Au Moyen Âge également, la bataille rangée qui oppose deux armées est bien rare : la plupart du temps, la guerre est faite de pillages et surtout de sièges. Une armée adverse se poste devant une place fortifiée (ville, château, monastère) et cherche à s’en emparer par tous les moyens. A l’intérieur, pendant parfois plusieurs mois, la population civile tente de s’organiser et de survivre.

Prendre une ville : mode d’emploi

Si l’on se place du point de vue des assaillants, il existe plusieurs tactiques pour s’emparer d’une place forte. Loin de tout exploit militaire, on peut d’abord mener un « siège volant » : l’ennemi ne cherche pas à pénétrer directement dans la ville mais l’asphyxie. Il bloque tous ses liens avec l’extérieur et ravage le pays alentour. A plusieurs reprises, Paris est ainsi coupée du reste de l’Île-de-France pendant la guerre entre les Armagnac et les Bourguignons au XVe siècle. Épuisés, les habitants finissent par déserter, comme en témoigne Thomas Basin, un historien de l’époque :

« De là, vint que cette ville royale, habituellement très peuplée, se vida en grande partie de ses habitants […] à ce point que les places, vu le petit nombre de passants, se couvrirent d’herbes et de verdure et que Paris perdit cette beauté et ce charme qui jadis faisaient d’elle la ville la plus aimable et la plus brillante qui fût dans toute la Chrétienté. ».

Le siège peut aussi être plus frontal. Pour attaquer une ville, les assaillants ont un large choix d’armes ; les armes de jet, impressionnantes occupent une grande place dans les chroniques. Chez Froissart, les engins (espringales, truies, bricoles...) ne ratent jamais leur cible. Durant le siège de Thun-l’Évêque en 1340, ce sont carrément des « chevaux morts et des bêtes mortes et puantes » qui sont catapultés pour « empunaisier » la ville. Les « tirs d’infection » sont courant aux XIVe et XVe siècles. Dans le même but, en 1480, durant le siège de Rhodes, les Ottomans semblent avoir réussi à réaliser un « gaz de combat » pour empoisonner les assiégés. Et qu’en est-il des canons qui nous sont plus familiers ? Ce n’est que dans les années 1380 que l’artillerie à poudre commence à se développer. Mais ces armes n’ont d’abord qu’une faible cadence de tir, elles sont difficiles à déplacer et à recharger. Bref, si elles sont efficaces, c’est d’abord par leur impact psychologique.

Vivre en état de siège

Le roi Édouard III d’Angleterre assiège Reims. Jean Froissart, Chroniques, BNF, ms. Français 2643, f. 253r.

Pour ceux et celles qui le vivent de l’intérieur, le siège est un traumatisme. Les journaux de siège comme le Journal du siège d’Orléans (1428-1429), permettent de comprendre comment ce temps était vécu par la population civile. La peur est omniprésente : on craint les espions, les traîtres, mais aussi les bombardements assourdissants qui remplissent l’air de fumée. Lorsqu’un boulet tombe à côté d’un édifice religieux ou ne fait que peu de morts, on crie à l’intervention divine, peut-être pour se rassurer. Ces boulets inoffensifs deviennent parfois des ex-voto : on en trouve encore deux dans une sacristie de Dijon, qui avaient sans doute crevé le toit de l’église Saint-Étienne en 1513. La faim et les épidémies sont aussi source d’angoisse. Si dans les faits, à la fin du Moyen Âge, les famines sont rares, le siège de Melun qui dura quatre mois en 1420 semble avoir été dramatique. Georges Chastellain raconte dans sa Chronique que

« [il n’y avait dans la ville de Melun] aucune substance au monde que les habitants auraient pu utiliser comme nourriture, non pas seulement pour nourrir les humains mais aussi les bêtes. Car les chevaux, les chiens, les rats, et toutes les bêtes qui, normalement, donnent la nausée, avaient déjà presque toute été dévorées par une faim enragée ; et il n’y restait plus ni orge, ni froment, ni autre semence qui puisse apporter du réconfort, seulement des pierres et des morceaux de bois. »

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les maladies touchent davantage les assiégeants que les assiégés. Les troupes campent dans des situations précaires et consomment de l’eau polluée qui provoque la dysenterie. La consommation de fruits verts, de viandes avariées, le climat difficile, tout cela entraîne des « flux de ventre » ou des « flux de sang », et force les soldats à se retirer. D’un côté comme de l’autre, le siège n’est donc pas une partie de plaisir… Ajoutez à cela un terrible ennui en attendant que quelque chose se passe, et vous obtenez des assiégeants et assiégés complètements dépressifs. Pour remonter le moral des troupes, des joutes se tiennent parfois au bas des murs de la place forte ; à l’intérieur comme à l’extérieur, le clergé organise des messes et processions solennelles où l’on chante pour garder le moral.

Un monde sans dessus dessous

La situation de siège est si exceptionnelle qu’elle permet, pendant quelques jours, semaines ou mois, de modifier les règles habituelles de l’organisation sociale. Le temps, normalement rythmé par le timbre régulier des cloches, est bouleversé par le son du tocsin, la cloche servant d’alarme publique. Les civils sont entraînés dans un temps militaire et participent à la défense de la cité. Aux sièges de Beauvais (1472), Rhodes (1480) ou encore Marseille (1524), les femmes ont un rôle particulièrement actif : elles apportent de quoi réparer les murailles et des vivres pour les soldats. Certaines femmes prennent même les armes : Jeanne d’Arc à Orléans, Jeanne Hachette à Beauvais ou encore Catherine Segurante qui s’essuie les fesses avec l’étendard des Turcs à Nice en 1543. Sous la plume de Jean Le Bel puis de Jean Froissart, la comtesse de Monfort, en l’absence de son époux, alors que sa ville d’Hennebont est assiégée, monte sur un coursier (le cheval de bataille des hommes), organise la défense de la cité et va mettre le feu au camp ennemi.

Jeanne d’Arc à la porte Saint-Honoré lors du siège de Paris de 1429. Miniature issue du manuscrit de Martial d’Auvergne, Les Vigiles de Charles VII, vers 1484, BnF, f. 6 v.

Ces héroïnes médiévales, bien sûr, sont plus mythiques que réelles. Toutes cependant, dans une situation exceptionnelle, sont autorisées et même incitées par les auteurs et autrices à combattre. En 1405, dans la Cité des Dames, Christine de Pizan insiste : les dames nobles doivent avoir des connaissances en matière militaire, pour savoir réagir en cas de siège. Car défendre sa ville, c’est aussi défendre sa famille, sa lignée, et finalement la sphère privée à laquelle les femmes sont habituellement cantonnées. Tout reste donc, malgré tout, sous contrôle. Et dès que le siège se termine, que la peur, la faim, la maladie et l’ennui cessent, les femmes doivent reprendre leur place dans la cité.

Pour aller plus loin :

  • Purton, Peter, A History of the early medieval Siege, c. 450-1220, Woodbridge, Boydell Press, 2009 ; A History of the late medieval Siege, 1200-1500, Woodbridge, Boydell Press, 2010.
  • Vissière, Laurent, « La Vierge et la bombarde. Réflexions sur les sièges d’artillerie d’Orléans (1428) à Dijon (1513) », La bataille : du fait d’armes au combat idéologique ; XIe – XIXe siècle, dir. A. Boltanski, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, p. 5164.
  • Vissière, Laurent, « Qu’est-ce qu’un siège ? Réflexions autour du fait obsidional (1411-1444) », La bataille, dir. J. Baechler et O. Chaline, 2018,p. 129-154.
  • Vissière, Laurent, « Sièges empoisonnés. Guerre de siège et maladies à la fin du Moyen Âge », Guerre et santé, dir. J. Baechler et M. Battesti, 2018, p. 71-83.

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