Entretien : Quand le Moyen Âge inventait les pirates

Pierre Prétou, professeur en histoire médiévale à l’université de La Rochelle, travaille sur l’histoire de la justice sur la façade atlantique du royaume de France à la fin du Moyen Âge. Son dernier livre, L’invention de la piraterie en France au Moyen Âge, traite de l’émergence d’un nouveau crime propre aux espaces marins, qui remplace le brigandage des « larrons de mer » qui écumaient jusqu’alors l’Atlantique et trahit le changement du regard porté sur les gens de mer.

Le titre de votre livre a quelque chose de paradoxal, puisqu’il laisse entendre que la piraterie pourrait avoir été « inventée » au Moyen Âge. Pourtant, la violence et le brigandage en mer sont des phénomènes bien attestés au moins depuis l’Antiquité. Alors, qui invente la piraterie et pourquoi ?

L’idée d’une « invention » doit être entendue au sens latin du terme, c’est-à-dire la redécouverte d’une chose qui existait, qui était là, mais qui était hors des consciences. Bien entendu, le Moyen Âge ne découvre pas soudainement la violence maritime, car elle ne l’a pas épargné depuis Ve siècle. C’est plutôt le fait de nommer cette violence « piraterie » qui, à partir du XIIIe siècle, relance un mot qui avait totalement disparu depuis l’Antiquité. Là, git cette invention d’une relique, c’est-à-dire la redécouverte des élaborations des grands auteurs de l’Antiquité relatives aux violences commises en mer. La question historique sous-tendue est la raison pour laquelle les chroniques et les archives viennent puiser un terme dans la renaissance des lettres classiques, avant de le translater en vernaculaire. Entre les XIIIe et XVe siècles, les lettrés du royaume de France livrent un héritage des Anciens susceptible de servir aux États royaux. Dans leur sillage et à l’heure d’un éveil des rivages atlantiques, les officiers du roi reprennent cette invention et la diffusent. Dans un premier temps, la notion sert à stigmatiser des faits survenus en mer, puis, dans un second, à bâtir une accusation et une criminalisation qui voit le jour dans la seconde moitié du XVe siècle. En quelques mots : la fin du Moyen Âge engage une nouvelle lecture de la violence commise en mer qui, supposée avoir été puisée dans les ouvrages des Anciens redécouverts, forme une nouvelle doctrine royale en matière maritime.

Cette apparition du lexique de la piraterie à la fin du Moyen Âge correspond-elle à une recrudescence réelle des violences en mer ? Existe-t-il dans les sources médiévales une définition claire de ce qu’est et de ce que n’est pas un pirate ?

L’histoire de la violence ne peut s’engager par une démarche quantitative, mais par une approche qualitative, car ce qui compte le plus c’est la façon dont elle est nommée et appréhendée, reçue de manière licite ou illicite, avant tout inventaire de faits qui, si l’historien n’y prenait pas garde, compterait ses réalités en exportant nos catégories contemporaines sur l’histoire. Il en va de la piraterie, comme de la sorcellerie : ces notions ne sont pas invariantes dans le temps. Le réveil et le dynamisme des littoraux de la fin du Moyen Âge implique certes de plus grandes circulations maritimes qui, nécessairement, engagent une hausse prévisible des agressions. Mais cette évidence n’était pas l’objet de cette recherche qui vise les raisons pour lesquelles le royaume de France élabore un nouveau lexique pour les qualifier, alors qu’il a tout ce qui lui est nécessaire. « Larronage » de mer, pillages, coups et blessures, homicides : tout existait pour réprimer les agresseurs, qu’ils fussent en mer ou à terre. La nouveauté réside dans cette intention royale de sublimer ces faits dans une nouvelle accusation pénale qui aggrave la faute. Or, le royaume de France n’a pas élaboré une doctrine de souveraineté sur les mers. En conséquence, la définition de cette piraterie-là repose sur l’offense qui aurait été faite au souverain en plus des actes subis par les victimes. Le pirate est donc un criminel qui offense le roi sur les mers, parce qu’il menace ses sujets ou ses traités. Une agression contre la chose publique s’ajoute donc dans le terme dont toute la conception repose sur une volonté, non de contrôler les mers, mais l’obéissance de ceux qui y naviguent.

Vous associez tout spécialement la piraterie à l’espace atlantique en remarquant que la figure du pirate émerge moins facilement en Méditerranée. Pourquoi ?

C’est en effet sur les rivages atlantiques que les archives jettent avant tout leur lexique pirate. Il faut d’abord le corréler avec la genèse de l’Amirauté de France sur ces littoraux, car c’est là que l’Amiral connaît son plus fort développement après les ordonnances de Charles V. Outre cette évolution géopolitique liée au conflit franco-anglais et à la guerre de Cent Ans, il faut ajouter que l’espace méditerranéen conserve longtemps une autre appréhension de la violence bâtie sur le fondement du pèlerinage nautique armé. C’est écrire ici que le motif de la croisade et des Sarrasins est encore trop dense pour que le pirate puisse s’y substituer. Une lecture religieuse s’impose donc qui distingue le fait de combattre en monde chrétien ou chez les Infidèles. Le Sarrasin n’est ni sujet ni coreligionnaire du roi, tandis que le pirate a brisé ses aveux et tourmenté sa foi : la trahison est son premier socle. Au final, les écritures conservées font de la piraterie un sujet très atlantique dans les deux derniers siècles du Moyen Âge français. Notre pirate français émerge donc avant tout des eaux troublées par les affrontements qui opposent les puissances chrétiennes du golfe de Gascogne à la Baltique. Lorsque la piraterie devint une accusation pénale en droit, ce sont les traités souverains unissant les ports puis leurs royaumes atlantiques qui le disposèrent en premier, bien avant que des ordonnances ne s’y risquent à leur tour.

À vous lire, on a l’impression que cette catégorie discursive est construite dans les terres – par la littérature, les plaidoiries du Parlement de Paris et enfin les ordonnances royales –, loin en tout cas des espaces maritimes que le pirate est censé fréquenter. Que nous apprend ce mot sur la perception de la mer et des gens de mer au Moyen Âge ?

La réception des gens de mer par les officiers royaux est, c’est le moins que l’on puisse écrire, très défavorable. Dans les ordonnances de Charles V, ces mêmes gens de mer sont dénommés « gens de néant ». Si quelques conseillers sont écoutés ad hoc en tant qu’experts au fait car ils « hantent la mer », la royauté s’en méfie, persuadée que se trouvent là des désobéissants en puissance qui se hâtent de rompre leurs allégeances une fois entrés en mer. Le roi a cependant compris une chose, qu’il rappelle dès les préambules des ordonnances : les faits de la mer ne sont pas pareils à ceux de la terre. Il nous faut rappeler ici que le royaume de France ne gagne ses accès maritimes que tardivement, à mesure de ses succès sur son rival anglais. Tandis que ses voisins ont bâti une expérience politique de la mer sur plusieurs siècles, les Français doivent construire la leur en quelques décennies à peine. Sur cette matière comme sur d’autres, c’est par la puissance résultant de la construction de l’État que la matière est engagée. L’Amiral de France demeure donc un officier très terrestre qui contrôle ses ports depuis Paris. L’objectif premier est de tenter de régir les gens des littoraux par les écritures et, partant, d’imposer des documents en nombre croissant afin d’inscrire leur obéissance dans la royauté. Une défiance réciproque en résulte, exacerbée par les revers d’obédiences des littoraux et des ports pendant la guerre de Cent Ans.

Le pirate, cruel et sans aveu, apparaît comme l’ennemi par excellence de la royauté à une époque où celle-ci se projette dans les mers. À certains égards, il rappelle la figure plus moderne du terroriste, qui renvoie elle aussi à un individu violent à l’extrême et en rupture de ban. Une analogie entre les deux figures est-elle possible ?

La question pose avec malice une invitation à considérer que les systèmes politiques élaborent mentalement ou nomment leurs ennemis intérieurs, mais supérieurs. Il est vrai que la fin du Moyen Âge français dresse une foule nouvelle de criminels – brigands, sodomites, contrefacteurs – dont le pirate fait pleinement partie. Ils ont en commun la genèse du crime de majesté, c’est-à-dire le fait d’avoir offensé cette affaire alors en plein essor qu’est la « chose publique » incarnée par les rois. Ce qui est certain c’est que les réprouvés, ainsi réprimés comme ennemis de tous, ne tardent pas à s’emparer de leur nouvelle condition pour affronter ceux qui les ont réduits à cette situation. Un couple roi versus pirate naît de cette confrontation et ce dernier agite alors les atours discursifs de la révolte juste pour abattre le discours de ceux qui l’accusent. Il est extrême en ce qu’il va jusqu’au bout en niant jusqu’à la légitimité du souverain. C’est la raison pour laquelle un récit libertaire se loge aussi à la fin du Moyen Âge dans les histoires de piraterie. Cette réversibilité narrative sourd de la réception qui est faite des exécutions de Klaus Störtebecker en monde germanique, puis de Grutte Pier aux Pays-Bas. Mais en France rien de tel ne se rencontre avant le XVIe siècle. Le pirate ultime n’y a pas encore émergé : il ne le sera pleinement qu’une fois le supplice de la roue disposé contre lui. À la fin du XVe siècle, alors que le crime de piraterie s’est installé grâce aux traités internationaux signés par les Valois, la royauté de France n’a pas encore rencontré une telle figure susceptible de soulever contre elle une partie de ses populations. Toutefois, François Villon l’en a avertie dans quelques vers de son Grand Testament : le pirate entravé mené devant l’empereur de lui déclarer « Se comme toy me peusse armer, Comme toy empereur je fusse ».

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