La Russie, Swift et l’interdit

Parmi les sanctions prises pour répondre à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, on trouve notamment le bannissement du réseau interbancaire Swift. Une sanction évidemment pertinente dans notre monde mondialisé, où les économies nationales sont insérées dans une économie-monde capitaliste et financière. Pas de réseau Swift au Moyen Âge : à l’époque, les papes utilisent d’autres armes pour punir les souverains récalcitrants…

Pour qui ne sonne plus le glas

En 1208, le roi d’Angleterre Jean sans Terre (oui oui, c’est le méchant dans Robin des Bois) se fâche avec le pape. Le motif de la brouille est classique : le roi veut imposer son candidat comme archevêque de Canterbury, le pape veut garder la main sur ce poste prestigieux. Cela fait plus d’un siècle que rois et papes se disputent sur cette question : on appelle ça la « querelle des Investitures ».

En l’occurrence, en 1208, le pape, Innocent III, ne lâche pas. Pour forcer la main du roi, il place le royaume d’Angleterre sous interdit. Quand un royaume est frappé d’interdit, aucun fidèle ne peut recevoir aucun sacrement : ni baptême ni communion, ni mariage ni extrême onction. Les cérémonies religieuses sont suspendues, les églises sont fermées, les monastères cessent de distribuer des aumônes. Le pape Innocent III est familier de ce genre de sanction.

Église vide. Source : Freepik.

On ne s’en rend plus forcément compte, mais pour une femme ou un homme du Moyen Âge, c’est une sanction terrible. L’Église, à la fois comme institution et comme communauté des croyants, est au centre de la vie des médiévaux, autant si ce n’est même plus que peut l’être, aujourd’hui, l’économie bancaire. Sans mariage, sans confession, sans communion, c’est l’ensemble de la vie sociale qui est paralysée… Plus d’extrême-onction, cela veut dire que toutes les âmes des morts risquent d’aller en Enfer. Sans baptême, ce sont les âmes de tous les nouveau-nés qui sont gravement menacées.

En 1208, le pape modère immédiatement sa décision : les baptêmes et les extrême-onctions restent autorisés. Mais toutes les autres cérémonies religieuses sont interdites. Pour les fidèles, la première manifestation de cet interdit doit être la brutale transformation du paysage sonore : partout, les cloches se taisent. Du moins en théorie, car évidemment il peut y avoir – et il y a – un écart entre la décision du pape et la pratique concrète.

Bras-de-fer

Le pape Grégoire IX excommunie l’empereur Frédéric II. Source : Wikicommons.

Le roi Jean est furieux de la décision du pape, et il joue la surenchère – preuve, évidemment, que l’interdit est une arme puissante et en même temps que ce n’est pas un joker ultime. Le roi confisque les terres des clercs qui respectent la décision du pape, impose des amendes, et au contraire récompense grassement ceux qui refusent d’appliquer l’interdit. En novembre 1209, le pape est donc obligé de passer à l’étape supérieure : il excommunie le roi. À cet égard, il est intéressant de voir que nous fonctionnons aujourd’hui dans l’autre sens : on commence par punir les individus (en confisquant/gelant les avoirs de Poutine par exemple), puis on punit la nation russe (avec des sanctions économiques). Alors qu’au Moyen Âge on préfère commencer par punir la communauté, puis dans un second temps punir la « tête » qu’est le souverain.

Dans les deux cas, cependant, plusieurs points communs : la volonté de punir un État en le « débranchant » d’un réseau de circulations – circulations spirituelles d’un côté, circulations économiques de l’autre. La volonté de punir un souverain en pesant sur sa population, en lui imposant des restrictions, afin qu’un mouvement de mécontentement populaire puisse peu à peu faire changer d’avis le prince. Preuve, soit dit en passant, que même s’il n’y a pas encore réellement « d’opinion publique » au Moyen Âge, le roi ne peut pas ne pas prendre en compte, au moins en partie, les ressentis du peuple qu’il gouverne.

L’interdit, ou même uniquement la menace d’interdit, a souvent marché au Moyen Âge. Les souverains finissent quasiment à chaque fois par céder, ou en tout cas par céder en partie, et on trouve un compromis. En 1213, le roi Jean et le pape signent ainsi un traité qui réconcilie les deux parties. Il faut dire qu’il est alors impossible pour un royaume chrétien de vivre durablement en étant coupé de l’Église. La Russie de Poutine sera-t-elle capable de fonctionner en étant coupée du reste du monde ?

Pour en savoir plus

Yvonne Bongert, « L’interdit, arme de l’Église contre le pouvoir temporel« , dans Eglises et pouvoir politique, 1987, p. 93-116.

Jean-Marie Cauchies, « « Et qu’il y procédaient soumierement par voye de ces et d’escumenication » : menaces et pratiques d’interdit et d’excommunication dans les villes du Hainaut au XVe siècle« , dans La ville et l’Église du XIIIe siècle à la veille du concile de Trente, 2008, p. 65-74.


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s