Poutine et Edouard III : Qui veut la guerre invoque la paix

Lundi dernier, Vladimir Poutine s’est livré à une longue déclaration de guerre. Dans une séquence mise en scène et largement retransmise, il a promulgué un décret en faveur de l’indépendance des deux républiques séparatistes de Lougansk et de Donetsk, avec lesquelles il a déclaré avoir signé des « accords d’amitié et d’entraide ». Au cours d’une longue allocution de près d’une heure, il a ensuite rappelé l’histoire (complètement réécrite) de l’Ukraine, laquelle ne devrait selon lui son existence qu’aux bolcheviks et à Khrouchtchev. Il a conclu en disant que « s’il devait y avoir des effusions de sang, Kiev en porterait l’entière responsabilité ».  

Cette rhétorique qui vise à se donner le beau rôle est un classique des déclarations de guerre – la preuve avec la lettre de défi qu’Édouard III adressa à Philippe VI le 27 juillet 1340. 

À qui l’Aquitaine ? 

La lettre de défi d’Édouard III intervient après plusieurs années de montée des tensions entre la France et l’Angleterre. À l’origine du conflit, il y a d’abord un différend féodal autour de la Guyenne (c’est-à-dire l’Aquitaine), un duché qui appartient au royaume de France mais dont le roi d’Angleterre est le duc. Depuis le milieu du XIIIe siècle, il a été convenu que le roi d’Angleterre pouvait conserver ce duché ; mais comme ce duché fait partie du royaume de France, il doit accepter de prêter hommage, en tant que duc de Guyenne, au roi de France. La conséquence, de plus en plus intenable à mesure que les États monarchiques se fortifient, est que le même homme est à la fois souverain en Angleterre (qui est un royaume indépendant) et vassal du roi de France en Aquitaine.  

La situation commence à s’envenimer après 1328, lorsque s’y ajoute une querelle dynastique : tous les fils du roi de France Philippe le Bel sont morts sans héritiers. Il y a donc maintenant deux prétendants au trône : son neveu, Philippe (VI) de Valois, et Édouard III, roi d’Angleterre, dont le père Édouard II avait épousé une fille de Philippe le Bel. Édouard III a des arguments à faire valoir, mais il vient de monter sur le trône d’Angleterre ; comme les nobles français ne veulent pas d’un roi étranger, leur choix se porte sur Philippe VI. (Précisons au passage qu’à cette époque, la « loi salique » qui interdit la transmission du royaume par les femmes n’existe pas encore : elle sera déterrée quelques décennies plus tard par les juristes du roi pour justifier le fait accompli).

Édouard III ne part pas en guerre tout de suite. Il semble avoir été un peu vexé, mais cela ne l’empêche pas de renouveler son hommage pour l’Aquitaine à Philippe VI. Pourtant, les tensions s’accroissent dans les années 1330. Philippe VI soutient les ennemis d’Édouard III en Écosse ; Édouard III ceux de Philippe VI en Flandre ; Philippe VI lui confisque le duché de Guyenne en 1337. La situation escalade en 1340 : après avoir écrasé la flotte française à l’Écluse (devant Bruges) le 24 juin, Édouard III débarque en Flandre et met le siège devant Tournai. C’est là qu’il rédige sa déclaration de guerre. 

La bataille de l’Ecluse. Bibliothèque de Besançon Ms 865 (1415–1430)

Justifier la guerre 

Pour Édouard III, il s’agit maintenant de justifier la guerre. Il vient d’entrer avec toute son armée dans le royaume de France, au mépris du droit et de son serment de fidélité à Philippe VI. Il lui faut donc montrer que, au contraire, le droit est de son côté. Aussi commence-t-il sa lettre en s’intitulant, pour la première fois, « roi de France et d’Angleterre » et en s’adressant au « Sire Philippe de Valois ». Il fait savoir qu’il réclame son juste héritage, « que vous nous avez depuis longtemps occupé à grand tort ». S’il est venu en Flandre avec son armée, ce n’est pas en tant qu’envahisseur, mais en tant que « souverain seigneur de celle-ci ». Et si cet acte vient troubler la paix, c’est que « nous voyons bien que vous entendez persévérer en votre injurieuse détenue ». Toute la responsabilité de cette guerre revient donc à Philippe VI, tandis qu’Édouard III fait ainsi passer son initiative pour une juste revendication de son héritage. 

En effet, bien que ce message semble adressé à Philippe VI seul, il est évidemment public : l’idée est que tout le monde entende bien ces arguments (« nous voulons que les choses susdites soient connues de tous »). C’est pourquoi Édouard III s’empresse de préciser que « nous ne le faisons pas par orgueil et outrecuidance » (ce qui serait un péché), « mais pour que Notre Seigneur mette repos de plus en plus entre chrétiens et pour résister au pouvoir des ennemis de Dieu ». Le paradoxe est fort : en déclarant la guerre, Édouard III s’érige en défenseur de la paix et de la chrétienté ! 

C’est que, dans les esprits de l’époque, marqués par la pensée de saint Augustin, la guerre peut-être un moyen légitime à condition qu’elle soit « juste » – c’est-à-dire à condition qu’elle obéisse à des motifs légitimes, tende vers une paix meilleure et ne verse pas inutilement le sang des chrétiens

Portrait du roi Edouard III.
Livre illustré d’armoiries de l’Ordre de la Jarretière (v. 1430-1440). Stowe 594, fol. 7c.

Épargner les chrétiens ? 

Il faut dire que pour éviter une guerre sanglante, Édouard III vient avec des propositions concrètes. Pour lui, la querelle doit être vidée rapidement, car « une si grande armée de gens d’armes venant de notre part (et que nous pensons bien que vous aurez aussi de par vous) ne pourra pas se tenir longtemps assemblée sans faire grande destruction au peuple et au pays, chose que tout bon chrétien doit éviter ». Le parallèle avec la rhétorique de Poutine, qui se dit soucieux d’épargner les vies civiles, est frappant. Pour éviter de verser trop de sang, Édouard III laisse son adversaire devant un choix à trois options :  

  1. La première, qu’il dit préférer, serait que les deux rois s’affrontent en combat singulier. Le vainqueur emporterait la mise. 
  1. La deuxième serait que chacun des deux choisisse cent de ses meilleurs hommes, pour un grand combat à la loyale entre chevaliers.  
  1. Mais si le roi de France venait à refuser ces deux solutions, alors Édouard III lui propose de fixer un jour pour une bataille totale, « pouvoir contre pouvoir ».   

La manœuvre de roi d’Angleterre est habile. Elle lui permet de se montrer soucieux de préserver la paix et d’épargner le sang des chrétiens – un mois à peine après avoir remporté à l’Écluse l’une des batailles les plus meurtrières du Moyen Âge (10 à 15 000 morts) –, tout en plaçant le roi de France devant un choix qu’il ne peut évidemment pas accepter. Car soit Philippe VI se plie au combat singulier, ce qui reviendrait à reconnaître la légitimité des revendications d’Édouard III et à accepter de perdre son royaume en cas de défaite ; soit il refuse, et son rival pourra alors lui faire porter l’entière responsabilité de la guerre. 

La réaction de Philippe VI fut vite vue. Après avoir refusé de répondre au défi d’Édouard III en plaidant une erreur sur la personne (« Nous avons vu des lettres arrivées à notre cour et envoyées à Philippe de Valois et dans lesquelles il y avait certaines requêtes ; mais comme elles ne nous étaient pas adressées nous ne vous en ferons aucune réponse »), il lui déclare son intention de le « chasser hors du royaume ». Qui veut la guerre invoque la paix ! L’échange de lettres entre Édouard III et Philippe VI est suivi d’un conflit de plus de cent ans. Espérons – pour les civils russes et ukrainiens prisonniers d’une rhétorique tout aussi cynique – que celui-ci durera moins. 

Pour aller plus loin 

Christopher Allmand, La Guerre de Cent Ans, Paris, Payot, 1989. 

Boris Bove, 1328-1453: le temps de la Guerre de Cent Ans, Paris, Gallimard, 2020 [2009]. 

Jean-Marie Moeglin, « Qui a inventé la guerre de Cent Ans ? Le règne de Philippe VI dans l’historiographie médiévale », Écritures de l’histoire (XIVe-XVIe siècle) : Actes du Colloque du Centre Montaigne, Bordeaux, 19-21 septembre 2002, D. Régnier-Bohler, Catherine Magnien-Simon (dir.), Genève, Droz, 2005, p. 521-543. 

Jean-Marie Moeglin et Stéphane Péquignot, Diplomatie et « relations internationales » au Moyen Âge, ixexve siècle, Paris, PUF, 2017. 

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